Bibliothèque municipale de Lyon

L'automne des gones



Histoire de la bibliothèque de la Part-Dieu (1972-2012)

Comment la bibliothèque de la Part-Dieu vint au monde, grandit et décida de continuer

Des idées au projet

En 1928, Henry Joly, directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon depuis 1924, s’inquiétait du retard d’un demi-siècle pris par les bibliothèques en France, bien qu’elles soient « des institutions capitales, le plus grand agent de civilisation après l’école, l’influence la plus profonde à côté des Eglises ». Quel problème rencontrait alors celle de Lyon, installée dans l’archevêché de Camille de Neufville à Saint-Jean, restauré sur les plans de Soufflot en 1750 ? Elle étouffait. Il fallait qu’elle cesse progressivement d’être surtout « l’écrin historique où se conservent, avec piété, les manuscrits du diacre Florus, les missels enluminés de la Primatiale, et les reliures armoriées de Camille de Neufville ». Henry Joly constatait déjà que de plus en plus, le public éprouvait le besoin d’être renseigné rapidement sur une quantité de questions, diverses comme l’actualité elle-même. C’est dans le sens d’un institut de documentation que devraient se développer selon lui nos bibliothèques publiques du futur.

Henri-Jean Martin succéda à Henry Joly en 1963. La bibliothèque de Saint-Jean comptait alors 275 places pour une fréquentation journalière de 615 lecteurs, et ses magasins, qui contenaient déjà 800 000 volumes, arrivaient à saturation. Louis Pradel, maire de Lyon, décide le 18 juillet 1966 d’une nouvelle bibliothèque qui s’installera sur un terrain de 5 000 m² dans le tout nouveau centre de Lyon en gestation, celui de la Part-Dieu. Elle comportera de grandes sections de prêt de 100 000 volumes, et s’attachera à fournir une documentation sur les grands problèmes d’actualité. Dans une « section intermédiaire », elle accueillera les lycéens et les étudiants auxquels elle proposera un fonds de culture générale et d’étude d’environ 50 000 volumes. Une salle destinée aux milieux d’affaire lyonnais est prévue, avec une documentation de base très actuelle dans le domaine économique et juridique. Un espace consacré à l'architecture, à l'urbanisme et aux Beaux-Arts viendra compléter cet ensemble. Sont prévues enfin une salle des périodiques et une salle de bibliographie… et on disposera de magasins modernes.

La construction de la nouvelle bibliothèque

La nouvelle bibliothèque comptera 27 000 m², silo compris, et se déclinera en trois niveaux : lecture publique ou prêt, études et culture générale, documentation et recherche. Le fonds ancien, qui devait rester à Saint-Jean, est intégré au nouveau projet. « La bibliothèque sera ouverte aux membres des professions libérales, ingénieurs, techniciens, étudiants, érudits, journalistes, documentalistes, chercheurs et aux citoyens de toute catégorie… Le public jeune est une cible privilégiée, dont le nombre en tant que lecteurs potentiels s’accroit du fait de la prolongation de la scolarité et de la démocratisation de l’enseignement. Elle offrira les outils de la promotion sociale et de l’éducation permanente.»

Le chantier est ouvert en septembre 1969. Un nouveau directeur, Jean-Louis Rocher, arrive en 1970. Les Lyonnais voient sortir de terre la bibliothèque qu’avait rêvée Henry Joly : « à l’entrée une vaste salle des pas perdus, un seul magasin, sous forme d’une gigantesque tour de 40 m de carré, où se superposeraient 20 étages, contenant chacun 100 000 volumes… un donjon du savoir, dominant de sa hauteur massive, tous les bâtiments du rez-de-chaussée réservés à l’administration et à la lecture. » On reconnaitra ici le silo de 17 étages et 47 m de hauteur, qui contient aujourd’hui environ 3 millions de documents. Henri-Jean Martin avait imaginé que les documents seraient commandés au silo par télétranscripteurs depuis les salles de lecture, avec un poste de réception par étage. Pour « le restaurant où les travailleurs pourront sans sortir de la Bibliothèque, se conforter de nourritures loyales pour un prix modique », cher à Henry Joly, il faudra attendre encore un peu.

L’aménagement commence en mai 1972. Le 6 décembre 1972, la bibliothèque est inaugurée en grande pompe par Louis Pradel, alors que les travaux ne sont pas terminés et que les aménagements extérieurs n’ont pas été réalisés. Les compositions en relief de Denis Morog, qui habillent de soleils en béton un mur entier du rez-de-chaussée au 5e étage, font sensation. Le 3 février 1973, la bibliothèque a les honneurs du journal télévisé de la deuxième chaîne, présenté par Jean-Marie Cavada . Selon le journaliste, elle se présente si ce n'est comme la deuxième bibliothèque du monde, après celle de New York, au moins comme la plus grande d'Europe. Un peu trop monumentale, elle n'est pas ce « hall de gare perfectionné » de 12 000 m² qu'appelait de ses vœux Charles Delfante, architecte, responsable de l'aménagement du quartier. Il faudra attendre 2007, pour que s’ouvre une nouvelle entrée conçue par l’architecte Philippe Audart, côté du boulevard Vivier-Merle, réalisant enfin ce qui aurait dû l’être dès l’ouverture de la gare de la Part-Dieu en 1983.

> Voir une vidéo de l'ouverture officielle de la bibliothèque municipale de Lyon.

Un gros effort a été fait par la Ville pour la doter, dès son ouverture, d’un matériel moderne, même s’il n’est pas très facile à faire fonctionner. Mais elle souffre d’une pénurie de personnel avec 44 agents seulement au public, alors qu’il en faudrait 100. Jean-Louis Rocher parviendra à convaincre la Ville que pour rentabiliser un si grand établissement, qui accueille tous les publics pour tous les usages, il faut renforcer les équipes. Elle n’aura cependant jamais les moyens d’ouvrir de 9 h à 19 h les jours ouvrables et de 13 h 30 à 18 h 30 les dimanches et jours fériés, comme le souhaitait Henri-Jean Martin. En une année de fonctionnement, la nouvelle centrale gagne 20 % de lecteurs supplémentaires et 30 % de prêts.

> Voir une vidéo de l'ouverture de nouvelles salles de lecture à la bibliothèque municipale de La Part Dieu

En 1986, la bibliothèque informatise ses acquisitions, catalogage, recherche documentaire, prêts et réservations. En 1995, elle ne propose cependant dans son catalogue informatisé que les documents entrés depuis 1988 (environ un million d’exemplaires). Des équipes spécialisées sont recrutés pour continuer le catalogage informatisé des documents.

La départementalisation

En 1991, Jean-Louis Rocher amorce une réflexion sur l’organisation de services, qui sera poursuivie et aboutie par Patrick Bazin, qui prend la direction de la bibliothèque en 1992. Au fil des ans, l'écart entre les secteurs dits «lecture publique» (le prêt, la discothèque, la bibliothèque enfants, la vidéothèque et la salle d'information générale) et les secteurs dits «étude » (salles de consultation Lettres et Sciences) s'était creusé et les lecteurs pouvaient fréquenter une partie de la bibliothèque en ignorant totalement l'existence d'autres secteurs et d'autres ressources. Les contraintes architecturales et la conception du bâtiment (demi-étages, système complexe d'escaliers, d'ascenseurs et d'escalators ne desservant pas de la même façon tous les étages) renforçaient cette organisation. Quant aux équipes, elles étaient tantôt trop spécialisées – centrées sur un support – soit trop généralistes –assurant l’accueil et le renseignement dans tous les domaines de la connaissance-. La départementalisation mise en œuvre en 1995 eut pour objectif de rompre avec ce fonctionnement. Henry Joly, encore lui, avait eu en 1928 cette parole prophétique : la vieille division en imprimés, manuscrits et estampes ne répond plus à rien. La documentation moderne exige l’établissement de grandes sections dirigées par des spécialistes…

Sur ces constatations s’est greffée l'introduction massive des nouvelles technologies et leur intégration nécessaire aux collections comme nouveaux moyens de transmission du savoir et non pas comme nouveaux médias à traiter à part. La bibliothèque s’est donc organisée à partir des contenus sur lesquels sont venus s’appuyer des outils, des services, des usages. Chacun des six départements nouvellement créés est donc multi-supports, multi-services, multi-niveaux et multi-pratiques et spécialiste d’un ensemble de contenus. La bibliothèque ouvre ses premiers accès à l’Internet en 1995, et développe les premières briques de sa bibliothèque numérique dès 1993. En 1999, le département Sciences et techniques offre un premier espace culturel multimédia, dont la mission est de réduire la fracture numérique.

Cette réorganisation a été suivie d’une période de stabilité, pendant laquelle les départements se sont appropriés les thématiques, puis ont commencé de développer les actions de valorisation et les partenariats.

A partir de 2004, ils sont producteurs de contenus. Deux projets ont été lancés :
- le Guichet du savoir, un service de questions-réponses qui fonctionne avec une équipe dédiée et l’expertise des départements. En 2011, le Guichet a traité 3500 questions, le cumul depuis 2004 s’élevant à 33 786. Tous les bibliothécaires, depuis Henry Joly, avait imaginé ce service de renseignement à distance encyclopédique e-t efficace.
- Point d’Actu ! un magazine qui traite de l’actualité, la remet dans son contexte historique et propose des pistes de lecture. 1838 articles, dossiers et coups de cœur sont à ce jour dans la base.

La départementalisation a été un énorme chantier qui a duré deux ans, commençant par l’installation d’un prêt centralisé au rez-de-chaussée, permettant d’harmoniser les horaires de fonctionnement de tous les services et libérant du temps pour l’ accueil, le renseignement documentaire et les animations. Elle a été aussi une renaissance, dont le succès est comparable à celui de l’ouverture de la bibliothèque en 1972. En 1997, on comptait 2, 45 millions de visites sur le réseau de la BmL, dont 958 000 à la bibliothèque de la Part-Dieu, pour 76 500 emprunteurs. En 2011, certains chiffres avaient peu évolué : 2, 52 millions de visites sur le réseau, 889 000 à la Part-Dieu, pour 80 500 emprunteurs. Mais l’augmentation des prêts est considérable, passant de 2,7 millions à 3,7 millions, poussant à l’étude de système de prêt automatisé, afin de libérer encore et toujours du temps pour le public.

Quel avenir ?

En 2010, Patrick Bazin quitte la BmL pour prendre la direction de la Bibliothèque publique d’information à Paris. Après un intérim assuré par Bertrand Calenge, la BmL accueille en 2011 son nouveau directeur, Gilles Eboli.

A 40 ans, la bibliothèque de la Part-Dieu regarde en arrière, sonde ses failles, et tente d’imaginer ce qu’elle sera dans la prochaine décennie. Elle a besoin qu’on s’occupe d’elle, car le bâtiment a vieilli, mais ses équipes sont soudées, fortes et créatives. Son silo est saturé : en 1999, Marc Michalet avait assuré le déménagement de la bibliothèque des Jésuites des Fontaines, située à Gouvieux, près de Chantilly ; 37 semi-remorques avaient été nécessaires pour convoyer 500 000 ouvrages qui occupent les 2,5 étages du silo qui restaient disponibles.

« Un jour viendra où le lecteur, sans quitter son studio personnel, verra à son appel, n’importe quel livre projeté de son dépôt même, page à page, sur l’écran qui constituera la pièce maîtresse de toute table de travail. Ainsi la Télébibliothèque, fonctionnant de nuit et de jour, évitera à ses abonnés les déplacements et les longues attentes… ». Henry Joly en 1928, prévenait déjà ses successeurs qu’il faut sérieusement se pencher sur l’avenir des bibliothèques.

Quand la bibliothèque de la Part-Dieu ferme ses portes le soir, elle continue longtemps de vibrer du passage de ses lecteurs et des espoirs de ses bibliothécaires, dans des odeurs de ville, du papier et de l’encre d’imprimerie des journaux du jour, du bois et de la peinture des salles d’exposition que l’on reconstruit, et les gaufres au chocolat du kiosque Miwam.

1. Les Bibliothèques et l'avenir de la Bibliothèque de Lyon d’Henry Joly. In Cahiers Rhodaniens, n°3 (février 1928), p. 27-36
2. Les bibliothèques publiques de Lyon et le Musée de l'imprimerie, d’Henri-Jean Martin. In Bulletin des Bibliothèques de France, T10, n°12, 1965
3. INA http://www.ina.fr/fresques/rhone-alpes/fresque/


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