© Emile Zeizig

Avignon 2009

Il est probable que ce Festival IN 2009 ne laissera pas le souvenir d’une grande année.

Curieusement, au vu du programme publié il y a quelques semaines, on pouvait nourrir l’espoir d’une édition assez prestigieuse.

La déception a été malheureusement au rendez-vous de trop nombreuses productions…

Comme tout, n’a pas été négatif, commençons par les bons moments.

L’artiste invité, Wajdi Mouawad, présentait deux productions importantes :

- « Le sang des promesses » (Littoral, Incendies et Forêts). La presse a surtout parlé des 11 heures du spectacle en montrant les spectateurs enroulés dans les couvertures au petit matin…

- « Ciels » présenté comme la quatrième partie du « sang des promesses », est un polar – très mode – présentant une équipe tentant de déjouer des attentats qui doivent se commettre à l’échelle planétaire. Un polar à rebondissements multiples du type « Au nom de la rose ».

Première remarque : le rapport entre les quatre œuvres n’est guère évident…

Indéniablement, Mouawad est un très grand metteur en scène :
Le début de « Littoral » est brillantissime…
Certaines scènes de « Ciels » sont tout aussi remarquables. Les spectateurs placés à l’intérieur d’un cube suivent sur des tabourets tournants les scènes qui se déroulent tout autour d’eux…
Mais… mais, il y a le texte. Mouawad est-il un grand auteur ? Oui et non.
Oui c’est un grand auteur sur le plan de l’imaginaire (qualité que l’on retrouve aussi dans sa mise en scène).
Beaucoup moins dans l’écriture, trop bavarde…
Le jour où il saura resserrer l’action et mieux ciseler son texte, nul doute que nous tiendrons l’un des grands auteurs de sa génération,

De Thomas Bernhard : « Une fête pour Boris » mis en scène à la Chartreuse de Villeneuve par Denis Marleau.
Un grand texte et la prouesse d’une comédienne, Christiane Pasquier, bien servie par deux autres comédiens.
Une mise en scène intelligente, un usage parfaitement cohérent de la technologie sonore et visuelle… un des meilleurs moments de ce festival en ce qui me concerne.

Une heureuse surprise avec le Jan Fabre de l’année « Orgie de la tolérance ». Incisif, drôle, provocateur à souhait. Une belle soirée : Ivana Jozic est toujours aussi jolie…

Un grand moment aussi avec Pippo Delbono « La Menzogna ». Difficile de ne pas être touché par son travail, même si parfois on perd le fil de son propos. Un rare moment d’émotion.
La scène d’ouverture restera un moment d’anthologie.
Rappelons que « La Menzogna » traite de la mort d’ouvriers à Turin dans une usine du groupe ThyssenKrupp.
Les ouvriers passent au vestiaire pour se changer et rentrer dans l’usine. Un moment, puis un ouvrier ressort, se change, endosse un beau costume, place une fleur à la boutonnière et s’allonge entre deux barres métalliques, les mains jointes, un bouquet sur sa poitrine.
Pas un mot, pas de musique, pas un cri…

Je n’ai pas vu « Ode maritime » de Fernando Pessoa mis en scène par Claude Régy, mais mes amis m’ont affirmé qu’il s’agissait d’un chef-d’œuvre.

Vous me direz cinq ou six bonnes productions c’est déjà pas mal…

Amos Gitai « La guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres » d’après la guerre des juifs de Flavius Josèphe.
Imaginez la pauvre Jeanne Moreau lisant ce texte assise au milieu de l’immense carrière Boulbon. Au fond, très loin, quelques tailleurs de pierre…
Un texte ? Plutôt un compte rendu administratif de la prise de Jérusalem par les Romains.
Dont une partie en anglais ? Vous ignoriez certainement, comme moi, que l’anglais était la langue usuelle des Romains et des Juifs…
Pour sauver ce désastre, une petite formation musicale et deux chanteurs remarquables…

C’était à la mode cette année de confier des mises en scène de théâtre à des réalisateurs de cinéma.

Je ne vous parlerais pas de la mise en scène de « Angelo tyran de Padoue » par Christophe Honoré. Les photographes n’ont pas été invités à la générale et mon collègue qui a réalisé seul les photos a dû les présenter à l’équipe de réalisation afin qu’elles soient triées.
Pourquoi ne pas embaucher un pigiste pour réaliser les critiques à distribuer à la presse ? Elles auraient été meilleures.

Maguy Marin « Création 2009 ». Une scène éclairée par un lumignon de 50 watts. De multiples textes (Victor Hugo, Homère, Charles Péguy, Lucrèce, Ezra Pound, Heinrich von Kleist, Elisabeth 1ère d’Angleterre et Dolores Ibarruni) dits simultanément par des danseurs qui ne dansent pas…
Je tiens Maguy Marin pour une grande chorégraphe…
Quand va-t-elle remettre la danse au programme de sa compagnie ?

Joel Jouanneau « Sous l’œil d’Œdipe » ? Le diable c’est l’ennui (Peter Brook)

Christian Lapointe "CHS" : le texte ?

« Kaïros, sisyphes et zombies » de Oskar Gomez Mata : une pochade d’étudiants attardés.

« Des témoins ordinaires » de Rachid Ouramadame et « Les cauchemars du gecko » de Raharimanana, mis en scène par Thierry Bedard que nous avons vu juste après… Autant dire une après-midi tout entière consacrée aux génocides africains. Si la première production affirme ne pas pouvoir dire l’indicible, la seconde le dément par un trop-plein d’empalements et de supplices variés. Si vous appréciez le thème, vous pouvez poursuivre avec « les inepties volantes » de Dieudonné Niangouna superbement installé dans le cloître des Célestins.

Dans le même lieu, Dave St-Pierre : « Un peu de tendresse, bordel de merde ». Une dizaine de danseurs arrivent habillés en tout et pour tout d’une perruque blonde, ils se lancent au milieu du public, s’assoient sur les genoux des jolies filles et avec le plus bel accent québécois : « tu me caresses, s’il te plaît »…
Quand ils se mettent à danser - avec une étonnante violence ! -, les danseurs et danseuses sont remarquablement synchrones : la photo ne pardonne pas !
Le tableau final des corps nus enlacés – pleins de tendresse – est superbe.
Ça a rappelé aux plus anciens d’entre nous les productions postsoixantuitardes… Nostalgie.

« Casimir et Caroline » de Odon von Horvath dans la Cour d’honneur du palais des papes. Mise en scène : Johan Simons, Paul Koek.
Un décor hideux, style échafaudage de ravalement de façade, masque sur 20m de haut le mur de la Cour d’honneur.
Le reste est à l’égal du décor.
Une mise en scène qui n’a rien compris au texte.
Des acteurs qui passent leur temps à se débattre avec les escaliers
Des musiciens rock qui alourdissent le tout.
La première a été troublée par un spectateur qui a trouvé – à juste titre - cette production scandaleusement mauvaise… même s’il n’était obligé d’en faire autant !
Horvath a écrit Casimir et Caroline en 1932. Ses textes ont été l’année suivante parmi les premiers à être brûlés par les nazis.
C’est dans cette époque du nazisme émergeant que la pièce montre la déchirure symbolique d’un couple…
Ici, rien de tout ça.
J’ai heureusement en mémoire la version de Richard Brunel de 2003, et j’attends avec impatience de voir la version d’Emmanuel Demarcy-Mota en 2010…

Autre déception, mais fort heureusement bien moindre :

« (A)pollonia » de Krzysztof Warlikowski, toujours dans la Cour d’honneur.
Déception, car j’étais resté sous l’envoutement de « Angel en América » que Krzysztof Warlikowski avait présenté il y a deux ans. Une production que je classe parmi l’une des plus exceptionnelles auxquelles j’ai eu le bonheur d’assister.
Pourquoi cette déception : le texte certainement qui n’égale pas celui de Tony Kushner, mais aussi sans doute la débauche technologique qui finit par distraire de l’action et tue l’émotion.
Trop de fric !

Au chapitre des déceptions relatives, « Riesenbutzbach, eine Dauerkolonie » de Christoph Marthaler.
J’ai le souvenir de très intéressantes productions comme « Groundings » sur la faillite de la Swissair et je n’ai pas retrouvé la verve de Marthaler dans celle-ci.
Une des scènes finales est un exercice que l’on fait faire à des élèves comédiens de 1re année…
Pourtant Fabienne Darge dans « Le Monde » parle de « génie inégalé »… « Avec lui, le vide devient poétique ».
Je suis sans doute resté dans le vide. Il est vrai que l’envoyée spéciale du « Monde » a trouvé le décor de « Casimir et Caroline » superbe…

« Radio Muezzin » de Stefan Kaegi
Quatre véritables muezzins du Caire sur scène pour raconter leur existence et leur expérience.
Ils vont être remplacés par des diffusions reçues par radio…
Le chômage des muezzins. Un documentaire usant largement de la vidéo.
J’ai vainement cherché quel était le rapport avec le théâtre.

J’oublie sans doute quelques productions : ce n’est pas bon signe, ni pour elles, ni pour la dégénérescence de mes petites cellules grises !

Quelques petites perles :

Dans les sujets à vifs (sujets courts de 15 à 25 mn) :

- « Miroir, miroir » de Melissa Von Vepy. Cette trapéziste brise un miroir et passant au travers se livre à un merveilleux et périlleux exercice…

- « Dis-moi quelque chose » de Nicolas Bouchaud : deux clowns tristes et tendres…

Dans les lectures :

L’inoxydable Philippe Avron jouant toujours du merveilleux et de l’intelligence. A savourer sans modération.

Denis Podalydès « Voix off »… un moment de pur bonheur. J’espère que la captation vidéo sera un jour disponible.

Dans le OFF : Je n’ai vu que quelques productions parmi les 960 annoncées.

J’ai retenu trois d’entre elles remarquables :

- « Le cri d’Antigone » d’après Henry Bauchau, mise en scène de Géraldine Bénichou avec la comédienne Magali Bonnet et le chanteur Salah Gaoua

- « Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux » de Matei Visniec, mise en scène de Jean-Luc Paliès.

- « Effroyables Jardins » de Michel Quint dans la version d’André Salzet.

En conclusion :

Un règne sans partage des metteurs en scène (ou des réalisateurs de cinéma)… et pourtant un bon auteur est souvent utile à une production de qualité. Et notre époque n’en manque pas.

La danse était cette année très peu représentée.

On pourra regretter de voir régulièrement tourner les mêmes équipes alors que de grands metteurs en scène sont systématiquement « oubliés » d’Avignon, dommage.

Il est bien entendu que mes critiques n’engagent que moi !

Enfin, vous pouvez retrouver les photos de ces spectacles sur www.mascarille.fr !