Olivier Mouginot, du collectif L’Organisation, fait partie de ces jeunes metteurs en scène lyonnais qu’on a envie de soutenir haut et fort ! Un an après son premier passage à la médiathèque de Vaise, nous lui avons posé quelques questions sur son spectacle I AM A MAN, à voir les 21 et 22 avril au Théâtre de l’Astrée à Villeurbanne (un extrait de la pièce sera présenté le 10 mai, dans le cadre des Mardis du jazz, à la médiathèque de Vaise - infos en bas de page).

« Des champs de coton à la Maison Blanche »*

I AM A MAN invite le public à replacer l’élection de Barack Obama dans la chronologie plus large de la longue marche des Noirs américains pour leur participation à « la plus grande démocratie du monde ». Seule sur scène, la comédienne Laetitia Lalle Bi Bénie prête sa voix et son corps à cette généalogie de la liberté. Extraits d’autobiographies ou d’interviews, poèmes, chansons, discours et autres matériaux historiques composent la partition free d’ I AM A MAN. Dans un univers saturé de dates et de slogans, paroles intimes, poétiques et politiques s’imbriquent pour former le chœur de la conscience noire américaine et nous dévoiler un pan méconnu de l’histoire des Etats-Unis.

Questions à Olivier Mouginot, metteur en scène

Quel est le point de départ de cette création ? Pourquoi ce sujet ?

Un projet théâtral a souvent plusieurs racines : sensible, poétique, littéraire, musicale… Il est aussi, je crois, le fruit de multiples gamberges qui, à un moment donné, peuvent (ou pas) intéresser un plateau de théâtre. J’imagine qu’I AM A MAN est une sorte de photographie de mes préoccupations du moment : celles d’un auteur qui se pose un tas de questions sur le rôle de la Fiction, celles d’un metteur en scène qui essaie de comprendre ce qu’est (ou n’est pas) le théâtre, celles d’un jeune homme né en 1980, celles d’un passionné d’Histoire (pas celle des grands hommes, plutôt l’histoire collective, celle des mouvements populaires) qui regrette parfois de ne pas être devenu prof d’histoire… L’élément déclencheur a été la lecture de l’œuvre de l’historien américain Howard Zinn – lui-même auteur de pièces historiques. Un autre élément concret a été la lecture des écrits d’Angela Davis, notamment Les goulags de la démocratie, qui jettent un pont entre hier et aujourd’hui concernant la question noire aux États-Unis. Angela Davis m’a conduit à me documenter sur d’autres figures majeures de la contestation noire américaine et l’idée s’est imposée peu à peu de les utiliser comme véhicules pour raconter l’histoire des mouvements d’émancipation.

Vous qualifiez vous-même I AM A MAN de « théâtre documentaire ». Qu’est-ce qu’on doit entendre par ce terme ?

Une définition solide du théâtre documentaire est donnée par l’auteur allemand Peter Weiss dans ses fameuses Notes sur le théâtre documentaire [à lire dans Vietnam Diskurs]. Il ne faut pas oublier que le théâtre documentaire, c’est avant tout du théâtre. Dit comme ça, ça paraît un peu bête, mais je sais aussi que c’est un garde-fou qui s’est révélé très utile pendant la création d’I AM A MAN. Une singularité parmi d’autres : le théâtre documentaire a souvent pour matière première un sujet donné, inscrit dans l’histoire comme événement (la Guerre du Vietnam, le génocide rwandais, l’Affaire Elf...). Cela ne veut pas dire que c’est cette matière première qui doit être directement portée sur scène – comme c’est souvent le cas dans un documentaire à la télévision ou au cinéma. Au contraire, je crois que la fiction n’est jamais absente du théâtre documentaire – en premier lieu dans l’écriture du « document » qui va servir de conduite au metteur en scène, aux acteurs, au collectif théâtral. Disons que la fiction est moins visible dans cette forme de théâtre. Mais c’est toujours elle qui crée la surprise ou la différence.

I AM A MAN est un spectacle très documenté, avec une abondance de références historiques sur une très large période de l’histoire des Etats-Unis. Comment vous êtes-vous « libéré » de ce matériau de départ, assez imposant, pour trouver le chemin de votre propre écriture ?

Au cours du spectacle, Laetitia fait dialoguer deux grandes figures des luttes noires américaines, Martin Luther King et Malcolm X. Dans la réalité, ils ne se sont jamais rencontrés – pour être exact ils ont seulement échangé une rapide poignée de main. Pourtant, en mettant en parallèle leur discours, on peut s’apercevoir que, peu de temps avant leur mort, ils en étaient arrivés à des positions similaires sur un certain nombre de sujets. On peut même faire l’hypothèse que, s’ils n’avaient pas été assassinés, ces deux leaders – que les médias américains n’ont eu de cesse d’opposer – auraient très certainement fini par unir leurs forces d’une manière ou d’une autre. Voilà un exemple concret qui montre où et comment le théâtre documentaire peut agir. C’est ce que nous avons essayé de faire. Produire avec les mots de nouvelles idées et avec les images de nouvelles sensations… utiles à la compréhension de l’histoire noire américaine.

Très concrètement, comment avez-vous travaillé sur plateau, avec la comédienne ?

Même si Laetitia interprète un texte, une partition théâtrale, qui inclut une dizaine de personnages – hommes et femmes, j’ai également souhaité que son propre corps serve de fil conducteur, de nombre premier à cette histoire complexe. Par exemple, après avoir présenté aux spectateurs les différents personnages qui vont traverser la pièce, Laetitia se présente elle-même. Et c’est elle qui se plonge et nous plonge dans cette histoire, en actionnant les manettes du théâtre documentaire. C’est un pari assez fou que je lui ai proposé – et qu’elle a accepté : raconter un siècle d’histoire noire américaine, avec peu de moyens, quelques photos, quelques données chronologiques en renfort de ce texte qui s’apparente parfois à une investigation. C’est la dynamique d’ensemble, l’orchestration pour reprendre encore un terme musical, qui ont été le plus difficile à mettre au jour.

* « Des champs de coton à la Maison Blanche »* est le sous-titre de l’ouvrage de Nicole Bacharan, Les Noirs américains, Editions du Panama (2008)

Pour retrouver les livres, les musiques et les films qui ont inspiré et nourri la création d’ I AM A MAN, consultez la très riche bibliographie concoctée par Olivier Mouginot.

Infos pratiques

I AM A MAN (Généalogie de la liberté)
Théâtre documentaire
Texte et mise en scène : Olivier Mouginot
Avec Laetitia Lalle Bi Bénie
Une création du collectif L’Organisation

Jeudi 21 et vendredi 22 avril 2011, à 20h30_ Théâtre de l’Astrée
Campus Scientifique de la Doua, à Villeurbanne (69)
Gratuit pour tous les étudiants et les lycéens
Plein tarif : 12 euros ; Tarif réduit : 6 euros
Renseignements & réservations : 04 72 44 79 45

Mardi 10 mai, à 18h30_ Médiathèque de Vaise
Place Valmy, Lyon
Entrée gratuite
Renseignements : 04 72 85 66 20

Et ce n’est pas terminé ! Le collectif L’Organisation fera encore parler de lui le 20 mai à la médiathèque de Vaise, avec la mise en espace d’une pièce mexicaine. On vous en dit plus très bientôt !...