Marcelle Vallet, photographe et enseignante

 

Histoire(s) sur la Duchère

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La génèse du projet

En 1954, on entreprend en France la construction de grands ensemble comme Sarcelles, sous forme de quartiers autonomes, de ville nouvelles, cherchant à inventer des collectivités locales d’un nouveau type… A cette époque, Vaise compte de nombreuses usines et 70% des ouvriers qui y travaillent n’habitent pas le quartier, "perdant" ainsi en heures de trajet l’équivalent de 15 jours de congé supplémentaire. Plus généralement, dans cette période d’après guerre, suite à l’exode rural, les logements manquent.

Dès 1952, des architectes, des urbanistes et des sociologues rédigent un premier projet sur la Duchère, qui prendra corps en 1958. L’idée est de construire sur la colline de La Duchère, sur les 120 hectares dédiés au projet, "un ensemble harmonieux de 5 500 logements où 20 000 personnes trouveront leur place… un quartier aussi peuplé que Villefranche", titre le quotidien l’Echo Liberté.

Le site doit donner à La Duchère son caractère, le dénivellé important d’un côté vers Vaise, de l’autre vers Ecully, la ceinture végétale qui l’isole, contribuant à faire de ce un quartier-commune, une petite cité autonome. C'est une nouvelle colline, une autre Croix-Rousse ou une autre Fourvière, avec une vue imprenable sur les deux "anciennes", sur la plaine de Vaise, sur les monts du lyonnais. La ville nouvelle sera divisée en sous-quartiers, en unités de vie, dont le peuplement serait différencié. Ils seront reliés au centre du Plateau, que les urbanismes imaginent comme un forum, avec les services publics, un grand centre commercial, un vaste espace de rencontre.

 

La construction de La Duchère

C’est l’architecte François Régis Cottin qui conçoit le plan d’ensemble de la Cité et réalise une grande partie des immeubles et équipements du Plateau, avec Franck Grimal. Une convention est signée entre la Ville de Lyon et la Société d’Equipement de la Région lyonnaise (SERL) créée le 17 février 1957. Elle est le maître d’œuvre, achetant les terrains et les équipant avant de les vendre aux constructeurs, assurant la réalisation des équipements généraux, économiques, sociaux et culturels de la nouvelle Cité.

François Régis Cottin pense disposer d’une liberté rare : "A cette époque, on pensait donner une certaine forme à la vie avec l’architecture… en forçant par exemple les gens à passer par le même escalier, ou en donnant du poids à certains bâtiments… Je citerai l’exemple de l’église du Plateau, que j’ai mise au milieu du site, cela a d’ailleurs eu pour effet de faire hurler les Francs-Maçons".

Mais la Duchère est avant tout une œuvre collective, le fruit des idées d’un groupe de bâtisseurs et d’hommes politiques, dans un contexte historique, socio-économique particulier, avec des contraintes administratives, des impératifs techniques, des incidents de parcours… Alors qu’Edouard Herriot émettait des réserves, Louis Pradel manifeste une forte volonté de réaliser l’opération, ceci dès 1957, engageant les dépenses nécessaires. Tout au long du projet, le Maire est très présent et rien d’important n’est fait sans son approbation, la Ville intervenant même dans le nom des groupes scolaires.

En revanche, la Ville n’a pas vraiment défini quel quartier elle voulait. Et la vie de quartier ne sera pas complètement celle que les urbanistes avaient rêvée et celle qu’ils avaient inscrite dans les volumes, elle est un compromis, même si les urbanistes sont le groupe le plus marquant du projet.

La construction ne prendra que cinq ans : le 2 juin 1960, Pierre Sudreau, ministre de la construction pose la première pierre, et en mai 1962, on commence les premiers aménagements.

 

La Duchère et les duchérois

Quand les barres surgissent, elles évoquent pour les lyonnais l'Amérique et ses gratte-ciels. D'ailleurs les rues portent des numéros, la 8e, la 25e, la 31e, la 5e, la 22e... Louis Pradel, de retour d'un séjour à New York aurait fait un parallèle audacieux entre les deux villes, et aurait imposé cette dénomination new-yorkaise aux rues de la Duchère. Les lyonnais, qui qualifient les immeubles de "cages à poules" jurent de ne jamais y habiter.

Les premiers Duchèrois sont soient des expulsés de leur quartier, sinistrés de la Croix-Rousse dont la colline glisse en1964, soit des relogés par leur employeur non loin de leur lieu de travail... ils n'ont pas choisi d'habiter là. Des gens, qui vivaient jusqu'à présent à l'horizontale, doivent désormais vivre à la verticale...

La Duchère n'a pas été construire pour les rapatriés d'Algérie, même s'ils représentent 33% des ménages en 1965. Les accords d'Evian ont été signés le 18 mars 1962. Mais quand un million de rapatriés entre en métropole, La Duchère, qui est encore en chantier, a encore un potentiel de logements libres très importants. Louis Pradel réserve un tiers des logements aux rapatriés. Des liens solides existaient déjà entre Lyon et Oran, puisque les deux villes étaient jumelées. Le 14 juillet 1956 avait été scellé le "parrainage par la Ville de Lyon de la Ville d'Oran.

L’Armée avait cédé le fort, construit entre 1844 et 1851, désaffecté en 1957. A leur arrivée, les rapatriés sont logés dans des conditions de confort précaire dans le fort, dans des boxes constitués de simple tentures suspendues, avec des châlits superposés, de petits réchauds, de maigres ampoules, sans eau courante, avec des wc de fortune à l'extérieur. Au fur et à mesure que les appartements sont à peu près habitables, les familles s'installent. Le premier bâtiment, celui de Balmont, est livré en 1962.

Pour les pieds-noirs, la Duchère est le symbole de leur déracinement, des brumes lyonnaises, de leur dénuement. Les premiers duchérois regrettent les rues animées du centre ville, d'autres, qui ne voyaient jamais le soleil, apprécient la luminosité. Le confort des logements, apparaît, à l’époque, comme extraordinaire pour ceux qui venaient de quartiers insalubres, même si les appartements de la première grand barre sont été livrés sans chauffe-eau et les autres sans porte de placard. Les techniques d'industrialisation qui ont permis de construire très vite, à coût réduit, avec des éléments préfabriqués assemblés sur place comme un jeu de construction n'ont pas pris en compte l'isolation.

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