exposition

Portrait photographique d'Alexandre Lacassagne, en pied, vêtu de sa toge professorale (coll. part.)

Lyon est le berceau de la médecine légale moderne grâce au Professeur Alexandre Lacassagne dont l'œuvre fait encore référence dans le monde entier. Une exposition basée sur les collections qu'il donna à la Ville de Lyon se propose de rappeler l'œuvre, toujours d'actualité, de ce grand savant lyonnais. Plusieurs conférences et tables rondes réuniront à cette occasion les meilleurs spécialistes dans ce domaine, magistrats, médecins légistes, policiers, historiens, sociologues, ...
L'exposition est l'occasion de rappeler à travers certaines grandes affaires criminelles du passé, à commencer par les crimes de Joseph Vacher "le tueur de bergers", la naissance de la police scientifique, la place du criminel dans la société, le rôle nouveau du médecin comme expert dans les affaires judiciaires.
Sont présentés des documents provenant des collections de la Bibliothèque de Lyon mais aussi des descendants du Professeur Lacassagne, de l'École de Police de Saint-Cyr-au-Mont-d'Or, du Musée d'Anatomie de la Faculté de médecine de l'université Lyon 1, des Archives départementales du Rhône et de l'Ain, du Musée d'Histoire de la médecine de Lyon, et de collectionneurs privés.
Cette exposition est celle de la rencontre d'un médecin et d'une ville, d'Alexandre Lacassagne (1843-1924) et de Lyon. De cette aventure, ne témoignent aujourd'hui que de rares traces : les noms d'une avenue et d'un lycée.
Et pourtant... Élu au début des années 1880 professeur de médecine légale à la faculté de Médecine, ce savant développe pendant plus de quarante ans, dans la capitale du Rhône, des recherches sur la criminalité et le crime qui font de lui, avec son collègue turinois Cesare Lombroso (1835-1909), l'une des principales figures de l'essor de l'anthropologie criminelle.
Cette science s'était donnée pour visée d'étudier le phénomène criminel sous ses divers aspects : en comprendre l'histoire, la fréquence, la géographie, mais aussi identifier ses auteurs, capter leurs corps, saisir leurs personnalités et leurs mœurs.
Il s'agit donc d'exposer un regard ; un regard complexe, posé, il y a plus d'un siècle sur un fait social et ses acteurs, parfois dérangeants et inquiétants. Ce regard est celui d'un savant guidé par des méthodes, s'appuyant sur des techniques, s'inscrivant dans des lieux, s'enrichissant d'autres recherches et inventant de nouveaux objets. Le sujet regardé, c'est la société, les individus qui la composent mais aussi les institutions qui la font fonctionner.
Si l'expérience de l'anthropologie criminelle dont nous tentons ici de rendre compte, est intéressante, bien que depuis largement contesté, c'est que le travail de Lacassagne et de ses collègues français et étrangers rayonne sur l'ensemble du monde social. Elle nous offre, cent ans après, un tableau de la société Fin-de-siècle. Le savant n'est pas en effet confiné dans son laboratoire, il investit l'espace de la ville, fréquente la morgue, la prison, la faculté ou le palais de justice, intervient dans la vie même de la cité ; il prend la parole ; expert, témoin, enseignant, conférencier, organisateur d'exposition, le médecin en devient un témoin clé et en dicte parfois les règles.
Dans cette exposition est ainsi décliné un "savoir-pouvoir", incarné dans la figure exemplaire d'un savant par un cheminement qui nous plonge au cœur de la société sous la Troisième République, avec ses certitudes et ses doutes, ses obsessions et ses rêves, ses folies et ses drames, ses fulgurances et ses impasses. Un parcours dans les archives, les livres, les objets et les images de la violence du passé pour interroger notre présent, en proposer en somme une archéologie.
Philippe Artières

Instructions signalétiques par Alphonse Bertillon (coll. BM Lyon)

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, sous la IIIe République, une science, l'anthropologie criminelle, voit le jour. Fils de l'anthropologie et de la médecine, ce savoir se développe à travers toute l'Europe à partir d'un réseau de savants qui animent des revues, organisent des congrès, produisent des enseignements et interviennent comme experts dans la vie de la cité. L'émergence de l'anthropologie criminelle n'est en effet pas seulement un événement dans l'histoire des sciences, mais ce que Michel Foucault désignait comme un moment de problématisation. Qu'est-ce qu'un criminel ? Telle est la question que se pose à travers un certain nombre d'acteurs la société Fin-de-siècle et autour de laquelle tout un savoir se développe.
Exposer ce savoir et ses fonctions est l'ambition de cette exposition. Il ne s'agit donc pas d'une exposition sur le crime mais sur le regard que la science a porté sur le crime et les criminels entre les années 1880 et 1914.
Si une telle exposition est aujourd'hui possible, c'est grâce aux travaux importants d'historiens qui depuis deux décennies au moins ont largement étudiés cette histoire. Dans un premier temps cette historiographie s'est d'abord penchée sur l'histoire des crimes et délits et sur leur répression, elle a ensuite cherché à analyser les savoirs qui les prirent pour objet : la statistique criminelle, le droit, l'anthropologie et la médecine.
L'ambition de cette exposition, donner à voir ce savoir au regard des travaux historiques contemporains, se heurte à une série d'obstacles et de difficultés. La question criminelle est doublement sensible : d'une part, la violence et la mort, mais aussi sa répression suscitent à la fois fascination et répugnance ; d'autre part, aujourd'hui un tel sujet n'est pas neutre ; objet politique, il fait souvent le sujet de discours démagogiques douteux. Enfin, cette histoire souffre mal de simplification ; non seulement elle n'est pas monolytique, mais elle s'inscrit au cœur d'une société, celle de la fin du XIXe siècle, un monde social très différent du nôtre.

Portrait de Caserio, assassin du Président Sadi Carnot (coll. BM Lyon)

Exposer l'anthropologie criminelle présentait par conséquent plusieurs risques. Au premier rang d'entre eux était l'anachronisme : extraire ce savoir de son contexte historique et lui attribuer une valeur contemporaine ; lire ses discours énoncés il y a plus d'un siècle dans une langue propre et les traduire avec nos mots actuels. Un autre risque résidait dans le sensationnalisme : le sang et le fait divers font recette hier comme aujourd'hui ; il aurait été aisé de nourrir ce goût du morbide. Pour y remédier, une esthétisation excessive pouvait également être tentante : atténuer la violence des matériaux par une "jolie" scénographie aurait pu être choisi. Enfin, sortir de l'oubli, la figure d'un homme, Alexandre Lacassagne pouvait conduire à en faire l'hagiographie, et ainsi à en faire une figure exceptionnelle, alors qu'elle est, en réalité, symptomatique de cette époque.
Conscients de ces risques, nous avons pris le parti, sans doute imparfait, d'une relative neutralité, celle de l'historien ; l'exposition n'est pas une démonstration au sens où elle ne cherche pas à montrer si Lacassagne et ses confrères avaient tort ou raison, mais elle s'efforce, autant que possible, de déconstruire leur regard en autant de gestes qui le constituent. Elle dessine ainsi un parcours dans les lieux que ces médecins fréquentèrent, montre les outils et les méthodes qu'ils utilisaient, et insiste sur les effets de ce savoir sur le criminel dans l'espace social. Si elle suit des figures singulières, c'est toujours à titre d'exemple, et autant que possible, nous avons essayer de montrer les différentes composantes de ce regard. Autrement dit, cette exposition n'apporte pas de réponses, elle pose une série de questions sur ce que fut l'anthropologie criminelle à la française, et plus généralement sur la science et son pouvoir à la fin du XIXe siècle.


La scénographie choisie est conforme à ce programme. Nous l'avons souhaité la plus sobre possible ; ni reconstitutive, ni spectaculaire, ni esthétique, elle restitue par un parcours dans les lieux de ce savoir - du labyrinthe du crime, au bureau circulaire du médecin, à son laboratoire et à ses annexes, jusqu'à l'espace sociale - les différents objets qu'il produisit. Aucun de ces objets n'est présenté seul mais toujours replacé au sein de la série à laquelle il appartenait. Là encore, nous avons refusé l'extraordinaire au profit de l'exemplaire. De même, nous avons privilégié la lisibilité à l'original, n'hésitant pas quand besoin était d'agrandir certains documents. Le catalogue rend partiellement compte de ce souci ; il ne se veut pas un ouvrage exhaustif sur l'anthropologie criminelle mais une trace de cette tentative d'exposer ce regard et les objets qu'il produisit.
P.A.