QUELLE CATASTROPHE !
L'invention du désastre médiatique

QUELLE CATASTROPHE !
Athanasius Kircher, Arca Noé, Amsterdam,
Jan Janssen, 1675, Coll. BmLyon

EXPOSITION DU 20 JANVIER AU 7 MAI 2005

à l'Espace Patrimoine
de la Bibliothèque de la Part-Dieu, 69003 Lyon
ouverte du mardi au vendredi de 10h à 19h,
le samedi de 10h à 18h
entrée libre

commissaire d'exposition
Denis Reynaud

conférence
jeudi 20 janvier à 18h30
Voyage philosophique au pays de la catastrophe
Lisbonne, Auschwitz, Hiroshima, New York, Kyoto

Conférence de Jean-Pierre Dupuy, professeur de philosophie sociale
et politique à l’École polytechnique et à l’université Stanford (Etats-Unis)

à la Bibliothèque de la Part-Dieu 69003 Lyon
colloque
20 au 22 janvier
Ecrire la catastrophe au XVIIIe siècle
Colloque proposé par le Centre d'études du XVIIIe siècle (UMR LIRE)
à l'université Lumière-Lyon 2 et à l'Institut des Sciences de l'Homme
Programme

 

 

Athanasius Kircher (1602-1680), Mundus subterraneus…, Amsterdam, Jan Janssen et Elisée Weyerstraten, 1665. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 31115
gravure : Systema ideale pyrophylaciorum subterraneorum, quorum montes vulcanii, veluti spiracula quaedam existant

L'inondation, 1856, Saint-Gaudens, Cassé ; Paris, A. Bès et F. Dubreuil ; Lyon, Gadola ; [1856]. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, Chomarat est. 16036

Le tremblement de terre, [à Constantinople en 1765], lithographie de Roche. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, Chomarat Est.16076

Pour désigner les événements malheureux et imprévus, le discours journalistique a aujourd'hui une échelle dont le mot "catastrophe" occupe l'échelon supérieur, au-dessus de "drame" et de "tragédie". Il n'en a pas toujours été ainsi. D'abord parce qu'il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour que la presse s'éveille vraiment au formidable pouvoir d'attraction des désastres en tous genres ; ensuite parce que le mot "catastrophe" n'a eu longtemps que son sens technique de "dernier et principal événement d'une tragédie". Un des premiers à employer le mot dans son sens nouveau est Usbek dans les Lettres persanes (1721) : "Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières, si commune chez les historiens, qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y en a de générales, qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte".
Comme tous les siècles, celui des Lumières a été marqué par des catastrophes : peste de Marseille en 1720, tremblement de terre de Lisbonne en 1755, de Messine en 1783 ; éruptions, inondations, incendies variés. Mais la nouveauté est que ces événements sont l'objet d'une publicité sans précédent, et d'une exploitation artistique inédite.

À propos des inondations, Roland Barthes a montré comment elles peuvent être productrices d'euphorie : "L'Arche est un mythe heureux : l'humanité fait sortir du malheur même l'évidence que le monde est maniable". Ce principe est à l'œuvre dans la monumentale Arche de Noé due à l'imagination d'Athanasius Kircher (1675). Les représentations textuelles ou visuelles des volcans et des tremblements de terre hésitent elles aussi entre l'espoir d'un contrôle par la raison et le cœur (pompes à incendie, organisation de la charité), la terreur sacrée, et le plaisir esthétique du spectacle sublime. À propos de la débâcle de la Saône, un journaliste de 1789 s'exclame : "Je ne sais s'il s'est vu un spectacle si propre à consterner, et en même temps plus digne d'admiration : on peut le dire, c'était une belle horreur".
Au théâtre, on aime à représenter des catastrophes réelles ou fictives : Le Tremblement de terre de Lisbonne, de Marchand dès 1755 ; L'Incendie du Havre, fait historique en un acte, de Desfontaines en 1786, ou encore le Jugement dernier des rois de Sylvain Maréchal et son volcan révolutionnaire de 1793.

Les catastrophes sont également l'objet d'une intense récupération idéologique. Bien avant que le maréchal de Mac-Mahon ne prononce son fameux "Que d'eau ! Que d'eau !" devant les crues de la Garonne en 1875, les chefs d'État avaient compris que leur place était autant sur le lieu des désastres que sur les champs de bataille. L'Église n'est pas en reste : une affiche représente l'archevêque de Lyon sauvant un enfant emporté par les flots de la Saône en 1840.

En 1773, François Marin, rédacteur de la très officielle Gazette de France et auteur de théâtre, défend sa conception d'un journalisme plus sensationnel : "L'Auteur de la Gazette croit devoir se justifier d'un reproche qu'on lui a fait plusieurs fois. On s'est plaint qu'il parle trop souvent de ces événements funestes et qu'il entre dans des détails capables d'effrayer l'imagination des lecteurs…". Mais la presse périodique du XVIIIe siècle est structurellement inadaptée pour dire la catastrophe : pas d'effets typographiques, pas d'images. Les journaux populaires du XIXe siècle s'inspireront plutôt d'autres modèles d'information, comme les canards, les almanachs illustrés, les gravures de colportage et même les estampes religieuses, telle cette "copie bénite pour être distribuée dans tout le Royaume", imprimée à l'occasion d'un tremblement de terre à La Martinique et censée garantir contre diverses manifestations de la colère divine.

On voit donc se mettre en place les modes de représentation de la catastrophe qui nous sont devenus familiers. Mais bien des progrès restaient à faire, et notre modernité allait bientôt s'enrichir de catastrophes insoupçonnées : industrielles, nucléaires et écologiques.

Denis Reynaud
commissaire d'exposition,
université Lumière-Lyon 2 et membre de l'UMR Lire (CNRS- Lyon 2)

Nous n'imaginions pas, évidemment, en préparant avec l'Université Lumière Lyon 2, une exposition sur la représentation de la catastrophe qu'une actualité tragique viendrait faire écho, 250 ans plus tard, au tremblement de terre de Lisbonne. La force de l'événement ne doit cependant pas nous interdire de réfléchir rétrospectivement à ses usages médiatiques. Là réside tout l'intérêt de l'approche historique.

Patrick Bazin
Directeur de la Bibliothèque municipale