Exposition

du 17 septembre au
au 31 décembre 2009

Bibliothèque municipale de Lyon

Parcours en images

De Nancy à Rome

Quitter Nancy pour fuir la peste…

Nancy, ma ville natale, appartient au duché de Lorraine, terre âprement disputée entre le royaume de France et l’Empire des Habsbourg. Ma mémoire n’est plus intacte, mais je puis dire que c’est vers 1631 que j’ai quitté précipitamment ma ville pour rejoindre mon oncle maternel, Israël Henriet (1590-1661), installé à Paris. Ce qui m’a conduit en la capitale du royaume de France ? Assurément la peste et la guerre.

Il faut dire que depuis 1625, cette peste n’a cessé de frapper le duché de Lorraine et de tuer en grand nombre à Metz (1625), Pont-à-Mousson (1627), Champigneulles (1629). En 1630, elle atteint la Ville-Vieille de Nancy. En 1631, elle se répand dans toute la capitale ducale provoquant une mortalité atroce : quatre fois plus de morts qu’en temps normal, de telle sorte qu’on a même dû construire un nouveau cimetière, tout à côté de la porte Saint-Jean, au sud de la ville.

Cette peste a emporté, selon toute vraisemblance, mes parents, Gilles Silvestre et Élizabeth Henriet. En septembre 1632, mon père, encore en bonne santé, prêtait de l’argent, au nom de son beau-frère, Israël Henriet, au grand Jacques Callot (1592-1635), lorrain comme moi. À cette date, il m’avait déjà mis en sécurité à Paris. Ce fut une chance pour un malheur : mes prédispositions au dessin ont trouvé un asile dans ce monde bien cruel : l’atelier de l’oncle Israël, éditeur des œuvres de son ami, Jacques Callot.

Les nouvelles que l’on m’apporte de Lorraine font état d’un reflux de la peste à partir de 1639. Mais la guerre continue de semer la terreur : le duc Charles IV a eu le malheur de rompre la traditionnelle politique d’équilibre avec le royaume de France. Bien mal lui en a pris : Nancy est assiégée et conquise par Louis XIII en 1633, les partisans du duc pourchassés et le duché mis en coupe réglée pour subvenir aux besoins des troupes françaises en guerre contre les Impériaux, qui ravagent la terre lorraine à l’égal des Français et de leurs alliés.

Mais, en 1639, moi, je songe déjà à mon premier voyage en Italie…

Ma vie

Le portrait que vous contemplez a été gravé par le graveur d’origine anversoise, Gérard Edelinck (1649-1707), d’après une peinture de mon ami, le peintre Charles Le Brun (1619-1690). Mon regard assuré trahit un homme au faîte de sa gloire, qui a réalisé une belle carrière à la cour du roi de France. J’ai eu cette coquetterie de rajouter, sous mon effigie, une de mes gravures des ponts de l’île de la Cité, symbole des transformations parisiennes du XVIIe siècle.

La gloire, ce sont d’abord quelques dates qu’il me faut, en toute modestie, rappeler. En 1662, j’obtiens ma première charge de dessinateur et graveur du roi. En 1667, je deviens maître à dessiner des pages de la Grande Écurie. En 1673, je suis maître à dessiner du Dauphin. En 1668, le roi m’accorde un logement dans les galeries du Louvre. Enfin, je suis reçu à l’Académie roPortrait d’Israël Silvestre yale de peinture le 6 décembre 1670, sur proposition de Charles Le Brun.

Mais le chemin a été long jusqu’à la gloire, car je suis, comme l’on dit, d’extraction roturière. Et qui plus est, je ne suis pas né français. J’ai vu le jour le 13 août 1621, en la paroisse de Saint-Epvre, à Nancy, dans le duché de Lorraine. C’est en 1661 que j’ai obtenu mes lettres de naturalisation. En 1662, j’ai épousé Henriette Sélincart, fille d’un marchand. Ensemble, nous avons eu dix enfants, dont tous n’ont pas survécu. Mon épouse est décédée en 1680. Quant à moi, je me suis éteint le 11 octobre 1691, au Louvre.

Et mes origines familiales, direz-vous ? Il y a beaucoup de légendes et peu de certitudes. En voici une : l’on retrouve mes grands-parents installés en Lorraine depuis le début du XVIe siècle. Au-delà, tout semble se perdre dans la brume écossaise.

Mon père a d’abord exercé le métier de cordonnier avant de s’initier à la peinture sur verre. C’est que ma mère, Élizabeth Henriet, était la fille de Claude Henriet, peintre à la cour du duc de Lorraine Charles III. C’est lui qui a enseigné à mon père les subtilités du dessin sur verre. Celui-ci a fini par en faire son métier.

Vers l’âge de 10 ans, j’ai donc été confié à mon oncle Israël Henriet, graveur, éditeur et ami de Jacques Callot. Cela a été déterminant pour la suite de ma vie. C’est lui qui, ayant séjourné à Rome, m’a ouvert les yeux sur l’importance de l’Italie.

Ainsi, comme tout bon artiste désireux de puiser aux sources mêmes de l’Art, j’ai effectué plusieurs voyages en Italie, entre 1639 et 1653. C’est dans ce pays, qui m’a enchanté, que je me propose de vous accompagner et de vous faire découvrir Rome, Florence, Venise, Naples et toutes leurs merveilles.

Se rendre en Italie

À cette époque, le voyage d’Italie présentait de nombreuses difficultés : inconfort des routes et de la navigation, bandits et mercenaires de tous ordres, tracasseries pour franchir les portes des villes, épidémies mortifères… Heureusement, l’on ne voyageait pas seul, mais les noms de mes compagnons sont perdus dans les oubliettes de ma mémoire.

Mon premier voyage, je l’ai effectué alors que je venais de fêter mes 18 ans, en 1639. Les chemins et les voies d’eau menant aux villes transalpines étaient déjà bien connus des voyageurs. De tous les paysages et les villes traversés, j’ai fait des croquis et des esquisses, qui sont devenus des estampes pendant un séjour prolongé ou bien après le voyage.

Veuë et perspective des Ville et chasteau d'Avignon

C’est ainsi que vous pouvez contempler une vue de Mâcon, dont j’ai réalisé le dessin en attendant le coche d’eau qui descend la Saône en direction de Lyon. Et comme, lors de mes voyages, j’ai emprunté plusieurs routes, l’une consistant à descendre le Rhône pour rejoindre Marseille en passant par Avignon, l’autre étant une voie terrestre traversant les Alpes, j’ai dans mes collections des vues de Marseille, Avignon, Grenoble, et Lyon. Mais de cette dernière, je ne dirai rien pour le moment, car nous voici déjà arrivés en Italie.

L’Italie au milieu du XVIIe siècle

Veue du dôme de Florence, ditte la Madone dellé FioréL’Italie que j’ai visitée était d’abord une addition complexe de républiques et de duchés indépendants, de terres d’Empire et de territoires pontificaux. L’Espagne possédait les royaumes de Sicile, de Sardaigne, de Naples, mais aussi Milan. Dans les terres pontificales, l’on trouvait Ferrare, Bologne, Rome, Urbino. Les républiques de Venise et de Gênes, le Grand-Duché de Florence, les duchés de Parme, de Modène étaient indépendants.

Cette Italie, qui m’a éveillé aux arts, était en proie à une grave crise économique, qui avait débuté, peu avant mon arrivée, en 1619-1622, marquant ainsi la fin d’un cycle de croissance et d’enrichissement.

Tous les territoires n’ont pas été affectés de la même manière. À Venise, à Gênes la production de laines a chuté brutalement entre le début du siècle et 1650. À Florence, la production de toiles a diminué de moitié entre 1600 et 1650.

Vedute e prospetiva della piaza di St Marco di VeneziaMais ce n’est pas tout. La guerre de Trente Ans a ravagé le pays : Français et Impériaux se sont retrouvés pour en découdre, avec tout le cortège d’infamies qui s’en suit. Mantoue a été ravagée en 1630. C’est que la Lombardie et le Piémont étaient la clé de voûte de défense des Habsbourg. Le roi d’Espagne, empereur du Saint-Empire, a eu besoin des subsides italiens pour financer ses troupes. Ce sont surtout le royaume de Naples et la Sicile qui ont supporté cet effort de guerre. Des révoltes ont éclaté, à Palerme, dans le royaume de Sicile, et à Naples en 1647, en raison de la hausse des impôts et d’une forte disette. D’ailleurs, en 1648 le royaume de Naples a été déclaré en banqueroute.

La peste s’est introduite dans la péninsule en 1630 avec l’arrivée des armées françaises en Lombardie et celle des armées impériales à Mantoue. Elle a touché toutes les régions d’Italie, les villes comme les campagnes. Elle est réapparue en 1656 dans le royaume de Naples. On m’a rapporté qu’à Naples, elle avait décimé près de la moitié de la population.

Les troubles sociaux et politiques n’ont pas épargné non plus les villes et les communautés rurales. À Venise, par exemple, la lutte entre les « Jeunes » et les « Vieux » a eu pour effet de renforcer le système oligarchique de la Sérénissime. Le banditisme, enfin, a gangrené plusieurs régions : Gênes, Venise et son contado, Naples et les îles.

Et pourtant, l’Italie que j’ai dessinée et gravée est sereine, belle, presqu’idyllique…

Douces contrées d’Italie

Israël Silvestre (1621-1691) n’échappe pas à la règle. Le voyage en Italie s’impose à partir de ses 18 ans, en guise de rituel initiatique pour éduquer son regard et tester ses premières ambitions. Nous imaginons Silvestre, graveur pleinement affirmé à Paris, en train de manipuler ses vieilles estampes avec vues d’Italie. Il est  pris par les souvenirs de plusieurs périples effectués le long de la Péninsule bien aimée…

Paris, 3 octobre 1675

Aux Galeries du Louvre, premier étage

« – Dessine, dessine Israël, dessine et grave tout ce que tu peux et qui captive ton œil sensible. Pour toi et pour les autres, pour reproduire et faire plus beau ce monde fugitif. Je me confie à ta persévérance. » Mon oncle et parrain n’est plus là mais il ne cesse point de m’encourager et de me conseiller. J’entends sa voix surtout au milieu de la nuit, quand mon sommeil léger m’invite à des méditations prolongées.

C’est à Israël Henriet, frère de ma pauvre mère, dessinateur du Roi, que je dois tout : mon métier, qui est ma passion, cette superbe demeure, concédée par la cour, et l’honorable commerce de gravures de sieur Jacques Callot. Sans oublier ce nom resplendissant à moi transféré, l’Israël attribué au patriarche Jacob pour n’avoir combattu rien de moins que l’ange de Dieu…

J’habite ces lieux privilégiés depuis quelques mois, autrefois appartements du graveur Jean Valdor, mais si loin semble le jour où je pourrai me vanter d’un ordre convenable de toutes mes feuilles. Mon désespoir est vite chassé : quel enchantement me prend derechef à l’image des douces contrées d’Italie ! Planche après planche je revois mon travail, je savoure ma pleine jeunesse et mes traits sur papier qui devenaient reflets, formes, vues inoubliables…

Veuë du Colisée

Veduta del ColiseoJ’avais tôt récolté des descriptions, analysé des dessins et je ne me lassais point des récits enflammés de mon oncle. « – Italia ! Apprends un peu cette belle langue et rends-toi sans trop tarder à la cité bénie par l’histoire et les dieux. » Rome déjà en tête, la stupeur ne fut pas amoindrie devant la réalité des grandeurs antiques. Et quelle petitesse à nous, pauvres hommes !

Voici le Colisée, ses arcades infinies et ses gradins faits pour accueillir des spectateurs par milliers, excités aux cris des gladiateurs. La gloire de Rome semble résonner même dans le silence des ruines, en parfait accord avec les profils libres de la nature. Moi, j’observe, content et songeur, assis sur le devant à gauche. J’apprends à mesurer les espaces, les corps de fabrique et à ouvrir une perspective large, qui invite le regard et suggère : l’Arc de Constantin l’empereur, Sainct Jean de Latran, l’horizon lointain…

L’Eglise Patriarchale de Sainct Laurent hors les murs, l’une des stations de Rome

S. LaurenzoJe revois ma première venue dans les terres d’Italie comme l’exaucement d’un vœu. La voie choisie, celle pénible des hauts cols des Alpes, m’offrait le voisinage des pèlerins en chemin vers les lieux sacrés. Rien de mieux, une fois atteinte la ville la plus sainte, que de s’exercer dans l’itinéraire des sept et neuf églises visitées pour avoir les indulgences. J’oeuvrais, sans le savoir, pour les Stations de Rome, une série de gravures commandée plus tard par la Comtesse de Senecey, une dame passionnée des arts d’Italie. De cette église Sainct Laurent, au delà de la porte Esquiline, il me reste la magie d’un champ paisible peuplé de bergers, un porche bien disposé, un clocher élevé avec grâce. Sur le tout, un ciel légèrement vaporeux, façonné par mes griffures creusées dans le vernis du cuivre.

Partie du Palais Sainct Marc à Venize

Passé trois ans de bon ouvrage, occupé à la pose de mes dessins à l’eau-forte, je retournai en Italie. Comme beaucoup de marchands, je naviguai sur le Rhône et ensuite sur les eaux de la mer, luisantes et presque plates. Nous étions au mois de mai et des voix moins tranquilles circulaient, celles d’incursions répétées du pirate turc Regeb Rais. Marseille, Gênes, Naples : ces grands ports, où je fis étape, m’inspirèrent des vues rondes avec des belles architectures animées par la mer voisine. De l’autre côté de la péninsule, le palais du Doge, siège du Prince de la République, est une merveille parmi les merveilles de la place Sainct Marc. Il abonde en colonnes, escaliers, bas reliefs, statues et peintures, hommages d’artistes renommés à la sage Cité. Sur le quai, une galère armée le surveille en permanence. Sa forme me rappelle le magnifique Busantor doré de l’Arsenal, qui sort pour l’Ascension ; ce jour-là le Doge jette un anneau dans les flots pour célébrer les épousailles de la mer avec Venise.

Veuë de la Montaigne de Sommes et partie de Naples

Dans le Sud d’Italie, j’eus la chance de franchir la frontière des terres appartenant à la Couronne d’Espagne et d’y passer je ne sais plus combien de jours. Voici le Royaume de Naples et sa capitale florissante, appelée « la Noble ». Je voulus absolument lui faire un portrait digne de son air doux, de sa baie unique, de ses habitants pleins de vigueur. Entourée par des collines fertiles mais aussi par la menace, hélas, de la montagne de feu, le Vésuve. Lors de mon passage, était encore vif le souvenir du dernier gouffre infernal, celui de 1631 qui avait ruiné la campagne et causé un grand nombre de morts.  

Veue du dôme de Florence, ditte la Madone dellé Fioré

J’avais dit au graveur des lettres de faire attention : la Madonna del Fiore, la « Sainte Vierge de la Fleur », il fallait bien écrire en italien le nom de la cathédrale de Florence… Là-voilà, malgré tout reconnaissable et majestueuse, appareillée de marbres blancs et noirs. Enrichie d’un dôme magnifique visible de partout, œuvre de sieur Bruneleschi.

Dans cette ville agréable et modelée par les artistes, je retrouvais les traces de mon compatriote favori, sieur Callot. Ses œuvres exquises, réalisées pour le Grand Duc de Toscane, ont marqué profondément mon humble métier. Et pour toutes les petites figures, ici bien dessinées à l’ombre des bâtiments, je pouvais désormais compter sur mon compagnon florentin : Stefano de La Bella.

Rien ne m’est plus clair aujourd’hui : cette Italie m’ouvrit les yeux et le cœur. Elle m’apporta l’envie de continuer, de faire mieux avec conscience et respect à l’égard de notre monde.

Claudio Galleri
BM Lyon
Responsable de la Collection d’estampes

Rome

plan de RomeRome était la destination de prédilection de nombreux artistes qui sont devenus rapidement célèbres. Mes contemporains, Claude Gellée dit Le Lorrain (1600-1682), Nicolas Poussin (1594-1665), Jacques Stella (1596-1647) ont appris leur art en Italie. Généralement, on les trouvait installés tout autour de la place d’Espagne.

Mais ce voyage de Rome est aussi une tradition bien ancrée dans ma famille. Avant moi, mon oncle, Israël Henriet, a été l’élève d’Antonio Tempesta (1555-1630), célèbre graveur romain.

Rome est une ville que j’ai beaucoup dessinée : les églises, les palais civils, mais aussi les ruines antiques comme le Colisée ou la Colonne Trajanne. J’ai si précisément représenté Rome, et toutes les villes d’Italie que j’ai visitées, que les érudits attribuent à mon œuvre un rôle d’archives qui permettrait de retrouver l’image des villes du milieu du XVIIe siècle. Mais je vous le demande : être précis, est-ce être fidèle au modèle ?

Les sept stations de Rome

S. Croce in GierusalemSainte-Croix-de-Jérusalem, Saint-Laurent-hors-les-murs et Saint-Paul-hors-les-murs sont trois estampes que j’ai gravées en 1641 et qui font partie de la série des Stations de Rome. Dans ces images, j’ai représenté trois des sept étapes que les pèlerins chrétiens devaient parcourir pour obtenir l’indulgence plénière. C’est une tradition instituée en 1552 par saint Philippe Néri. Dès 1575, les chrétiens pouvaient effectuer ce pèlerinage à tout moment, et non plus seulement lors du jubilé.

Dans la basilique Saint-Paul-hors-les-murs, les pèlerins pouvaient voir le tombeau de saint Paul. Dans la basilique Saint-Laurent-hors-les-murs, ils se recueillaient devant les tombes de saint Étienne et de saint Laurent. Enfin, Sainte-Croix-de-Jérusalem gardait les reliques de la Passion.

Vestiges de l’Antiquité

Veuë de l'arc de Constantin, et du Colisée à RomeLa prégnance des vestiges de l’Antiquité dans la ville est une chose remarquable. Ces ruines racontent l’histoire d’une ville et d’une civilisation disparues, qui avaient engendré des chefs-d’œuvre. J’ai dessiné et gravé le Colisée, la Colonne Trajane, l’Arc de Constantin et bien d’autres monuments.

Ces estampes de jeunesse racontent aussi un art en évolution. Dans l’image représentant l’Arc de Constantin, je m’efforce de maîtriser la perspective : l’œil est attiré vers le dernier plan de l’image.

Dans ces années-là, mon style n’est pas encore fixé, je cherche ma voie. Mais des lignes de force s’imposent : intérêt marqué pour les vues de bâtiments anciens et nouveaux, présence de personnages dans un premier plan ombragé – l’influence de Callot, vraisemblablement – précision des détails.

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Ma rencontre avec Jacques Callot

Portrait de Jacques Callot par Abraham Bosse

J’ai rencontré Jacques Callot (1592-1635) par l’entremise de mon oncle Israël Henriet, qui était devenu son éditeur. J’ai pu apprécier sa virtuosité et son art de très près. Presqu’instinctivement, j’ai organisé mes planches comme ce maître de l’eau-forte et du burin organisait les siennes : un premier plan souvent dans l’ombre avec une kyrielle de personnages qui regardent la scène représentée. Jacques Callot a produit des milliers d’estampes dont les sujets sont très divers. Les thèmes religieux occupent, en nombre, une part très importante dans son œuvre. Il a également réalisé des œuvres historiques, des portraits et des scènes de guerre. Son Siège de La Rochelle (1629) lui a été commandé par Richelieu. Jacques Callot était également un observateur, parfois féroce, de la nature humaine. Ses séries de personnages pittoresques, comme Les Balli (1620-1622), Les Gobbi (1620-1622), Les Gueux (1622), Les Bohémiens (1623-1624), ainsi que sa merveilleuse estampe intitulée Foire de l'Impruneta (1620)... attestent un sens aigu de l’observation.

Les Petites et les Grandes Misères de la guerre

La série Les Grandes Misères de la guerre, qui a beaucoup contribué à sa réputation, a été éditée par Israël Henriet en 1633. Brigandage, attaques de villages, escarmouches, combats entre des mercenaires avides de sang et d’or, pendaisons… : le graveur lorrain a retranscrit la violence de la guerre de Trente Ans, qui a débuté en 1618, dans le royaume de Bohême, par la Défenestration de Prague, puis s’est propagée à toute l’Europe. Problèmes politiques et religieux, impérialismes se sont conjugués au point que le XVIIe siècle dans sa première moitié fut qualifié de siècle de fer. La guerre de Trente Ans a pris fin avec la signature du Traité de Westphalie en 1648.

Le pillage d'une ferme, dessin et gravure Jacques Callot Pillage et incendie d'un village et l'attaque sur la route ou le Vol sur les grands chemins, dessin et gravure Jacques Callot Pillage et incendie d'un village et l'attaque sur la route ou le Vol sur les grands chemins, dessin et gravure Jacques Callot

 

Les Grandes Misères de la guerre sont devenues l’expression universelle des malheurs de la guerre. Et pourtant, Jacques Callot a terminé la série sur la représentation du roi de justice, donnant ainsi une traduction iconographique à la montée en puissance des théories de l’absolutisme.

Villes d'Europe au XVIIe siècle

LONDRES

Veue et perspective du Palais du Roy d’Angleterre à Londres qui s’appelle WhitehallWhitehall vu par Samuel Pepys, Journal de Samuel Pepys, 23 août 1662
« Nous avons donc tranquillement marché jusqu’à Whitehall ; (…) nous entrâmes dans le jardin de Whitehall, puis au jeu de boules et jusqu’en haut du nouveau pavillon d’été qui est au bord de la Tamise, l’endroit le plus agréable qu’on pût trouver. Et tout ce qui constituait le spectacle, c’était, principalement, le grand nombre de canots et de barques – et deux tableaux vivants, l’un représentant un roi et l’autre une reine, avec ses filles d’honneur très joliment assises à ses pieds ».

 

MADRID

Casa reial del PardoEl Buen Retiro de MadridMadrid vu par François Bertaut, Journal du voyage d’Espagne, 1682
« Du côté du levant est le Buen Retiro (…) n’y ayant entre deux que le vieux cours, qu’ils appellent Prado, qui veut dire prairie, encore que je ne croie pas qu’il y ait jamais de l’herbe. Il est un peu plus large que celui de Paris, mais il n’y a qu’une douzaine de vieux arbres par-ci par-là ; et ce qu’il y a de beau ce sont quatre ou cinq fontaines jaillissantes ».


LISBONNE

Veue et perspective du Palais du Roy du Portugal à LisbonneLisbonne vue par Charles Dellon, Relation de l’Inquisition de Goa, 1687

« La ville de Lisbonne est la capitale du Portugal, le séjour ordinaire des rois, le siège du premier parlement du royaume et la résidence des inquisiteurs généraux. Cette ville est de beaucoup moins grande que Paris (…). Elle est plus longue que large ; elle est située sur le bord du Tage, que les Portugais appellent Tejo, fleuve fameux dans lequel les Anciens et surtout les poètes ont dit qu’il se trouvait de l’or ».

 

FLORENCE

Eglise du dôme de FlorenceDescription de Florence dans le Journal d'un voyage de France et d'Italie, fait par un gentilhomme françois (…), 1667

« J’allay voir le Dôme qu’on appelle la Chiesa di Santa Maria del Fiore. C’est une église dont la grandeur et la structure surpassent toutes celles que j’ay veuës jusqu’à présent (…). L’Eglise est pavée du plus beau marbre (…). L’on ne peut voir cette Eglise par le dehors sans l’admirer, soit que l’on considère sa vaste grandeur, ou la hauteur de son Dome (…), soit que l’on considère le nombre de marbre dont elle est revestuë, et la qualité qui en est admirable, estant ornée à l’entour de carreaux de marbre blanc, noir et rouge entremeslez, ce qui lui donne un éclat qui passe toute imagination (…) ».

 

AMSTERDAM

Veue d’Amsterdam, eau-forteLettre de René Descartes à Jean-Louis Guez-de-Balzac, 16 mai 1931

« Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde où toutes les commodités de la vie, et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées, soient si faciles à trouver qu’en celui-ci ? Quel autre pays où l’on puisse jouir d’une liberté si entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connues, et où il soit demeuré plus de reste de l’innocence de nos aïeux ? »

 

Veue d’Amsterdam, eau-fortePère Adam Boussingault, La guide universelle de tous les Pays-Bas ou les Dix-sept Provinces (sic), Paris, 1673

« Amsterdam est appelée le miracle du monde (…) Il n’y a rien de plus riche que la banque où l’on a vu jusqu’à 2 000 tonnes d’or. On l’appelle le marché du monde et la boutique des raretés de l’univers (…) La véritable Babylone pour sa beauté, sa richesse, pour l’orgueil de ses habitants et pour la confusion des nations et des religions. Amsterdam est aujourd’hui la ville la plus marchande et la plus fréquentée pour le négoce qui soit au monde, c’est le magasin de l’univers".

 

Les villes françaises au milieu du XVIIe siècle

La France que je représente dans mes estampes est d’abord une France des villes. Pourtant, c’est bien la population rurale qui est largement majoritaire en ce milieu du XVIIe siècle. Ainsi, les citadins sont environ 3,5 millions en 1650, pour une population totale estimée à 20 millions.

Veuë du vieux Chasteau de Rouen, gravure Israël SilvestreCes villes ont connu une phase de croissance, interrompue souvent par des reflux liés aux circonstances économiques et politiques difficiles. Mais toutes les villes n’ont pas crû à la même vitesse. Rouen, par exemple, a stagné entre la fin du XVIe  et la fin du siècle suivant. En 1650, Rouen comptait environ 75 000 habitants. Au contraire, Lyon est passé de 30 à 35 000 habitants en 1600 pour atteindre presque 100 000 habitants en 1650.

Veue de l'église Sainct Pierre de MontpellierAu milieu du XVIIe siècle, les villes françaises étaient largement dominées par Paris. Ainsi, la capitale avait presque 500 000 habitants en 1650, contre à peine 70 000 pour Marseille. En outre, alors que les grandes villes de province n’avaient qu’une aura réduite, Paris exerçait son influence économique, intellectuelle et politique sur tout le royaume.

Mais c’est aussi à cette époque que des changements ponctuels d’importance ont accompagné les constructions nouvelles dans les plus grandes des villes. On a crée beaucoup de places, comme les places Royale et Dauphine à Paris, mais aussi à Caen, à Lyon, ainsi que des ponts sans maisons – comme les ponts-neufs de Paris et de Toulouse. Progressivement, j’ai vu la pierre commencer à remplacer le bois, avec l’exception notable, cependant, de Rouen.

Veuë de l'hostel de ville de Paris et de la place de greueAu milieu de ce siècle, le royaume pansait encore les blessures de nombreux soubresauts politiques, telle la Fronde, entre 1648 et 1653, et de révoltes antifiscales dans les villes et les campagnes des périphéries du royaume, entraînant, parfois, des soulèvements durables, comme en 1637 en Guyenne avec la révolte des « Croquants » ou bien en Normandie avec la révolte des « Nu-pieds » entre 1639 et 1640. Ces événements ont parfois ralenti la croissance des villes, mais une fois les troubles passés, l’attraction des villes s’est maintenue.

Mon inclination et mon goût pour l’architecture, ainsi que la demande d’un public friand de vues de villes, m’ont conduit à en faire une spécialité pour laquelle ma boutique était connue. Je les ai donc représentées dans leurs plus beaux atours.

Paris au milieu du XVIIe siècle

Sous les règnes de Louis XIII, dans la continuité de celui d’Henri IV, et de Louis XIV, Paris s’est transformé sensiblement. La ville s’est ouverte – les enceintes médiévales de Charles V et Charles IX sont peu à peu rasées – et s’est agrandie.

Veuë de l'isle de Nostre DameAinsi, l’on a construit de nouvelles rues, places, résidences privées et royales, mais aussi des ponts – sous le règne de Louis XIII, leur nombre a doublé – des hôpitaux, des édifices religieux. On pourrait parler d’une fièvre urbanistique et monumentale.

Paris m’a beaucoup inspiré. Entre 1645 et 1660, j’ai gravé la plupart des vues de la capitale et de ses environs pour des amateurs d’estampes et des visiteurs en tous genres.

La statue de Henry IV et l'Isle du PalaisL’estampe intitulée La statue de Henry IV et l'Isle du Palais fait partie de la série Diuerses veuës faictes sur le naturel par Israel Silvestre. Elle montre le palais et l’île de la Cité – que l’on nomme aussi île du Palais –, à la pointe de laquelle la première statue équestre d’un roi – Henri IV – avait été érigée le 23 août 1614. Cette statue, qui regarde la ville et non le fleuve, commandée par Marie de Médicis, a été réalisée par Jean de Bologne, élève de Michel-Ange, et fondue par Fra Domenico Portigiani.

Cette partie de la ville a été le théâtre de profondes transformations : la construction du Pont-Neuf a permis la jonction entre trois ilots constituant l’île de la Cité. L’aménagement de la berge s’est terminé en 1643 et a donné naissance au quai des Orfèvres.

L’île Notre-Dame a également été le théâtre de nombreuses opérations urbanistiques entre 1614 et 1650. Malgré l’opposition des chanoines de Notre-Dame, l’entrepreneur général des Ponts, Christophe Marie, a été chargé, en 1614, de combler, à ses frais, le chenal entre l’île aux Vaches et l’île Notre-Dame, de construire des ponts et de renforcer les quais. Le lotissement fut pratiquement achevé en 1664, après la construction de rues se coupant à angle droit et l’érection de nombreux hôtels particuliers. Sur ce même espace, plusieurs ponts ont été construits : le pont Marie est achevé en 1635, le pont de la Tournelle en 1656. Dès 1630, une fragile liaison entre l'île Saint-Louis et l'île de la Cité a été créée.

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Villes de Rhône-Alpes au XVIIe siècle

Vues lyonnaises sur satin

Vue de Lyon du chemin nauf de la maison de M. PionL’histoire de ces estampes commence vers 1649-1650. De passage à Lyon, j’ai réalisé six vues de la ville, qui ont fait l’objet de plusieurs tirages sur papier. Ces tirages ont été agrémentés de deux estampes supplémentaires : un frontispice et une dédicace aux consuls de la ville réalisés par le graveur François Rambaud. La série s’ouvre alors sur une « Renommée » qui associe les armes du royaume, celles des Villeroy, gouverneurs du Lyonnais, et la représentation symbolique du Rhône et de la Saône.

En 1651, le Consulat a commandé à l’imprimeur lyonnais Robert Pigout (1619-1663), installé rue Thomassin, une impression sur satin blanc de ces huit estampes, qui constituent un magnifique ensemble à la gloire de la ville.

Lyon au XVIIe

Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre
Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre
Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre Diverses veues de Lyon dessiné et gravé par Israël Silvestre

Lyonnais et Dauphiné au XVIIe siècle

Veuë et Perspectiue d'une partie de la ville de Grenoble dit coste de la porte de France

J’ai beaucoup dessiné Grenoble, ville de Parlement qui s’est considérablement agrandie tout au long du XVIIe siècle. Sous le règne d’Henri IV, la ville comptait environ 10 000 habitants, puis 14 500 au moment de la Fronde, et près de 20 000 à la fin du siècle.

Sous ces aspects paisibles, Grenoble est souvent envahie par les eaux du Drac entre 1630 et 1636, mais aussi en 1660, 1661 et 1671. En 1651, ce sont les eaux de l’Isère qui débordent. Avec la fonte des neiges,la rivière grossit tellement qu’elle se déverse dans la ville et emporte l’ancien pont de pierre, avec sa tour de l’horloge et son jacquemart. Il fut remplacé par un pont de bois bien plus fragile Veuë de la Maison de Vimy, appartenant a Monsr. l'Archevesque de Lyon, Primat des gaulesencore, maintes fois détruit et maintes fois reconstruit.

Camille de Neuville de Villeroy (1606-1693), archevêque de Lyon entre 1653 et 1693, a acheté le château d'Ombreval, à Vimy – devenu par la suite Neuville-sur-Saône – en juin 1630. Ma gravure laisse deviner une résidence somptueuse qu’il a très souvent habitée. Cet éminent ecclésiastique a cumulé pouvoir spirituel et temporel, car en 1646, son frère aîné, Nicolas, lui avait délégué ses pouvoirs de gouverneur du Lyonnais, Beaujolais et Forez, et en avait fait le lieutenant général de la Province.

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L'atelier de l'artiste

L’atelier-boutique de l’artiste et ses collaborateurs

L’atelier de gravure, dessin et gravure Abraham BosseJ’ai d’abord exercé dans l’atelier-boutique de mon oncle, Israël Henriet, rue de l’Arbre-Sec, situé près de la Croix du Trahoir, dans le quartier Saint-Jacques. Ici se concentraient, depuis des décennies, la plupart des « imagiers » de Paris. J’ai donc appris les rudiments du métier avec mon oncle, maître à dessiner du roi Louis XIII.

En 1666, j’ai quitté la rue de l’Arbre-Sec pour emménager rue du Mail, près de la rue Montmartre. Là, j’ai continué de développer mon art. En 1669, le roi Louis XIV m’octroyait un logement dans les galeries du Louvre. J’ai finalement occupé l’appartement du défunt Jean Valdor (1616-1670) à partir de 1675.

Comme tout graveur de mon époque, je ne travaille pas seul. J’ai eu de nombreux collaborateurs permanents tel le Florentin Stefano della Bella (1610-1664), qui s’occupait de faire les personnages animant mes vues ainsi que les allégories que l’on rencontre parfois dans mes estampes. Il est devenu mon ami, je suis devenu son éditeur. À côté de lui, Jean Morin (1609-1666) et Gabriel Perelle (1604-1677) se sont employés à réaliser les paysages, Jean Bérain (1640-1711), les décorations.

Quant à moi, je me suis de plus en plus concentré sur le rendu de l’architecture des bâtiments.

L’éditeur-marchand d’estampes

Je ne suis pas uniquement un artiste. Je suis également un collectionneur et un marchand d’estampes. Ce n’est pas là une situation exceptionnelle pour qui a déjà atteint une certaine notoriété.

À ce titre, j’ai vendu mes productions mais aussi celles d’autres graveurs comme Stefano della Bella, François Collignon (1609 ou 1610-1657). À la mort de mon oncle, Israël Henriet, j’ai eu la chance d’hériter du fonds de plaques de cuivre et d’estampes de Jacques Callot, qu’il détenait. Car, depuis 1625, par privilège royal, mon oncle avait acquis une espèce de monopole d’édition.

À cette chance, s’est ajouté mon sens du commerce. Ainsi en 1661, j’ai acheté 229 cuivres de Callot à sa veuve Catherine Küttinger. Cette même année, j’ai acquis le privilège royal d’éditer ses œuvres ainsi que celles de Stefano della Bella. Ce privilège a été renouvelé en 1684. Cela m’a permis de réaliser des gains conséquents, car les deux artistes étaient déjà célèbres.

Mais la vie d’un graveur-marchand d’estampes n’est pas de tout repos. Il a fallu attendre le 26 mai 1660 et l’édit de Saint-Jean-de-Luz pour que l’indépendance de notre profession soit assurée. Jusqu’à cette date, plusieurs libraires ont cherché à organiser une maîtrise de la gravure à leur profit, ce qui aurait réduit notre liberté.

Néanmoins, il fallait toujours compter avec la surveillance exercée par le pouvoir royal et la justice religieuse. Par arrêt du Conseil d’État en date du 22 décembre 1667, la gravure des plans, des élévations des maisons royales, des figures antiques du Cabinet du roi fut réservée aux graveurs et imprimeurs en taille-douce, choisis par le surintendant des Bâtiments du roi et munis de privilèges. De même, une surveillance des graveurs était exercée par les syndics de la Chambre de la Librairie.

Quant à l’octroi de privilèges, qui duraient de 6 à 30 ans, il avait d’abord un but commercial : éviter la contrefaçon et la concurrence de confrères parfois peu scrupuleux. Cela était censé accroître les profits du possesseur de la planche, grâce à l’exclusivité du droit de reproduction.

" Camera oscura "

Le dispositif de la « camera oscura »Comme nombre de graveurs et de dessinateurs de paysages, j’ai beaucoup utilisé la chambre noire, ou « camera oscura », moyen utile et efficace de rendre la perspective des paysages sans erreur. Avant moi, Léonard de Vinci, et Giovanni-Baptista Della Porta l’ont utilisée, les « vedutistes » vénitiens mettront en perspective par ce moyen les canaux de la Sérénissime.

Cet instrument simple, peu encombrant, consiste en deux boites contiguës, les rayons lumineux pénètrent par une ouverture minuscule de la première boite et projettent dans la seconde l’image inversée qu’un plan incliné redresse. Sur cette face constituée d’un verre translucide, on peut suivre les contours de l’image projetée ou poser un calque afin de relever à la plume ou au crayon l’image réfléchie du paysage.

J’ai pu ainsi rapidement, et sans me tromper, rendre compte d’un étagement complexe des plans, saisir les détails précis d’un paysage, d’une ville ou d’un monument. Peut-être faut-il en voir les résultats dans mes panoramas sereins et lumineux, dans les différents agencements des plans de mes paysages et dans l’extrême minutie de mes innombrables estampes (700 pièces !). En retouchant l’image de la chambre obscure, en la transposant dans la gravure, j’ai pu ainsi « emprisonner l’infini de la nature dans les limites de la composition classique ».

Yves Jocteur Montrozier
Conservateur Fonds Ancien

Un peu de technique…

Parlons un peu de technique… L’eau-forte est une méthode indirecte de gravure. Le graveur prépare tout d’abord sa plaque de cuivre en l’enduisant d’un vernis. Ensuite, il reproduit le dessin, que lui aura transmis l’artiste, en attaquant le vernis avec la pointe d’un burin ou d’une « échoppe », sorte de burin à la pointe triangulaire.

Dans un second temps, la plaque est creusée par une solution à base d’acide nitrique, qui se dit en latin « aquafortis ». Le vernis est ensuite retiré avec une espèce de solvant. La plaque encrée est recouverte avec une feuille de papier humidifiée. Le résultat final, l’estampe, est inversJe me dois de dire que Jacques Callot a permis une évolution sensible de cette technique de reproduction des images au début du XVIIe siècle.

L’utilisation de l’« échoppe » lui est due. Cela a rendu possible des variations infinies de la grosseur des traits. De même, il est celui qui a préconisé l’abandon du vernis mou au profit du vernis dur qui était, à l’origine, utilisé par les luthiers. L’exécution du motif s’en est trouvée simplifiée et s’est rapprochée, ainsi, de la technique du dessin. Jacques Callot est également à l’origine de la morsure dite à bains multiples : on protège certaines parties de la plaque lors d’une première attaque de l’acide et, ensuite, on les expose au bain corrosif lors d’un De son côté, si Abraham Bosse (1604-1676) a profité des inventions de Jacques Callot, il a également théorisé l’art de l’eau-forte. Ainsi, en 1645, il a publié son Traité des manières de graver en taille douce sur l'airain par le moyen des eaux fortes et des vernis durs et mols, que l’on peut considérer comme le premier manuel sur l'eau-forte.

Mais avec sa publication, Bosse n’a pas limité le débat aux meilleures manières de réaliser des eaux-fortes. Il a cherché à faire reconnaître la gravure comme un art majeur, au même titre que la peinture, la sculpture. D’ailleurs, il fut le premier graveur à être nommé, en 1648, à l'Académie royale de Peinture et de Sculpture. Il a également activement participé à la promulgation de l’édit libéral de Saint-Jean-de-Luz. En 1661, il est exclu de l’Académie royale de Peinture parce que sa conception de l’enseignement de la perspective diffère de celle de Charles Le Brun (1619-1690).

Commandes privées et publiques

Tout au long de ma carrière, j’ai répondu à de nombreuses commandes privées et publiques.

Ainsi, Jeanne de Schomberg (1600-1674), duchesse de Plessis-Liancourt, m’a demandé de réaliser une série de vues du château de Liancourt, situé dans le Beauvaisis. J’ai exécuté ces petits formats entre 1656 et 1657. On y voit les célèbres jardins, les pièces d’eau et les cascades conçus par la duchesse en 1640 pour inciter son mari, Roger du Plessis, duc de Liancourt, à se retirer de la Cour où il menait une vie dissipée.

3 Vues de la série Liancourt 3 Vues de la série Liancourt 3 Vues de la série Liancourt

Nicolas Fouquet (1615-1680), lui-même, m’a commandé des planches représentant le château et les jardins de Vaux-le-Vicomte, dont la construction, commencée en 1653, a été arrêtée en 1661, après l’arrestation du surintendant. Je me suis donc attelé à la tâche et j’ai côtoyé Louis Le Vau (1612-1670), architecte du château, André Le Nôtre (1613-1700), le peintre Charles Le Brun.

Mais ce sont les commandes royales qui m’ont rendu célèbre et enrichi tout à la fois. J’ai tout d’abord reçu la mission de Colbert de graver le Grand Carrousel, spectacle qui avait été donné les 5 et 6 juin 1662 devant Les Tuileries. J’ai réalisé ces planches, qui ont nécessité plusieurs mois de travail, avec Rousselet et Chauveau. À la même époque, j’ai été chargé de réaliser une série de vues des maisons royales. André Félibien en a composé les discours et descriptions.

En 1664, j’ai dessiné Les Plaisirs de l’Isle Enchantée ou les festes et divertissements du Roy à Versailles divisez en 3 journées […]. Elles ont été éditées en 1673 et 1679.

Ces commandes témoignaient d’une volonté politique de créer un corpus des richesses artistiques du royaume, véritable entreprise au service de la propagande du roi absolu.

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