Rousseau en Rhône-Alpes
Bibliothque municipale de Lyon

Parcours dans l'exposition

VI. Ruptures : autour de la Lettre à D’Alembert sur les spectacles

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J.-J. Rousseau, J. J. R., Citoyen de Genève à Mr d'Alembert... sur son article Genève... et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville, Amsterdam, Rey, 1758. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 379519.
Dans la Lettre sur les spectacles, Rousseau développe surtout un argumentaire politique et esthétique : il montre que le luxe lié au théâtre ne convient pas à Genève, que le règne de l’acteur va y dégrader les mœurs républicaines, et que le théâtre corrige moins les passions qu’il ne les encourage.

Rousseau participe au mouvement des Lumières, mais de façon critique. Déjà, sa remise en question des sciences et des arts (premier Discours) heurtait les convictions de ses contemporains et amis, et le Discours sur l’inégalité pouvait être lu comme un éloge de l’ignorance et de la vie primitive. L’article « Genève », écrit par D’Alembert pour le tome VII de l’Encyclopédie (1757) va exacerber les tensions et enfin provoquer la rupture. D’Alembert a cru bon de faire l’éloge des pasteurs de Genève en disant qu’ils ne croyaient plus en la divinité de Jésus. C’était peut-être vrai, mais l’écrire publiquement était osé, voire dangereux. Si les pasteurs étaient louables, d’après D’Alembert, il manquait une chose pour faire de Genève un modèle de civilisation : un théâtre, dont l’absence était le symbole de l’adhésion séculaire de la cité aux valeurs calvinistes. Le passage sur les pasteurs crée un grave incident diplomatique entre Genève et la France, les autorités royales interdisent la publication de l’Encyclopédie (les volumes suivants ne vont paraître qu’en 1765), et D’Alembert va abandonner sa direction, laissant Diderot seul et exposé, à la tête d’une entreprise jugée séditieuse par les autorités. C’est dans ce contexte que Rousseau publie en 1758 la Lettre à D’Alembert sur les spectacles, où, après avoir défendu les pasteurs, il attaque les arguments de D’Alembert en faveur de l’établissement d’un théâtre à Genève et livre une analyse très négative des effets moraux du théâtre en général. Les Républiques doivent se donner d’autres spectacles, avec la participation de tous dans la transparence et la joie. L’œuvre de Rousseau affiche son adhésion désormais absolue à la simplicité républicaine, son refus du luxe et de la mondanité : le citoyen de Genève rejette la sociabilité des élites à laquelle participent ses amis philosophes dans les salons aristocratiques de Paris. De plus, Rousseau se croit visé par un aphorisme du drame de Diderot Le Fils naturel (1756), « Il n’y a que le méchant qui soit seul ». Vivant désormais hors de Paris, Rousseau y voit une condamnation de son choix. Dans une préface tardive de sa Lettre à D’Alembert, il annonce, en des mots à peine couverts, la rupture avec son ami. Désormais il sera seul, et quand la tempête de l’Émile éclatera en 1762, il trouvera peu de soutien dans le camp des philosophes.

D’Alembert, Article "Genève" de l'Encyclopédie ; profession de foi des ministres genevois, avec des notes d'un théologien, et réponse à la lettre de M. Rousseau, Amsterdam, Chatelain, 1759. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 307550.
Bien reçu de l’oligarchie genevoise, l’article inquiéta les pasteurs inquiets du danger que le théâtre ferait courir aux mœurs. Ils publièrent une Profession de foi à son encontre tout en demandant discrètement à Rousseau son soutien : ce fut la Lettre sur les spectacles (1758).

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