Rousseau en Rhône-Alpes
Bibliothque municipale de Lyon

Parcours dans l'exposition

VII. 1761-1762 : trois chefs-d’œuvre, La Nouvelle Héloïse, Émile ou De l’éducation, Du contrat social

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J.-J. Rousseau, Lettres de deux amants, habitants d'une petite ville au pied des Alpes, Amsterdam, Rey, 1765. T. 1. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote, Chomarat A 8865.
Les amours coupables de Julie d’Étange et de son précepteur, puis leur transmutation par l’intégration de l’amant à l’utopie familiale de Clarens, ont été qualifiées de « rêve de volupté redressé en instruction morale ». Mais pour édifiante qu’elle soit, la mort de Mme de Wolmar la révèle éternelle amante.

La tempête intellectuelle et créative que traverse Rousseau depuis le retour à la citoyenneté genevoise et l’illumination sur la route de Vincennes, aboutit à la publication, en l’espace de quelques mois, de trois œuvres parmi les plus influentes du siècle. D’abord, le roman Julie ou La Nouvelle Héloïse, à la fois un hymne à la passion et une défense du mariage (Rousseau renverse les valeurs de son époque, qui valorisait la virginité des jeunes filles et laissait les femmes mariées libres de leur conduite). Le roman connaît un succès européen exceptionnel et donne à Rousseau un public qui n’aurait jamais entrepris la lecture des Discours. Les femmes y trouvent une moralité qui n’est pas celle de l’Église, tout en s’opposant au libertinage. Le traité romancé de l’éducation, Émile, raconte l’enfance et l’adolescence d’un enfant imaginaire, séparé jeune de ses parents et confié à un Gouverneur. Ce livre avait tout pour déplaire, aux autorités ecclésiastiques en particulier. Pour l’auteur, tout est bien sortant des mains de la nature : c’est la société, non le péché originel, qui corrompt. C’est cependant la Profession de foi du vicaire savoyard, intégrée à Émile, qui met le feu aux poudres. Ce vicaire croit en Dieu, en la Providence et en la conscience, mais s’il est respectueux des doctrines de l’Église, il n’y adhère qu’extérieurement, conseillant à chacun de respecter les usages de sa religion. Le parlement de Paris condamne le livre et décrète l’arrestation de son auteur, qui se réfugie en Suisse. Trop incroyant pour les uns, le vicaire est trop croyant pour d’autres, et Rousseau n’est que peu soutenu par ses anciens amis philosophes. Enfin, Du contrat social sort des presses hollandaises. Il dépasse l’extrême pessimisme du Discours sur l’inégalité : il s’agit de racheter l’état social. Rousseau le fait à travers la théorie de la volonté générale, à laquelle les volontés particulières se soumettent : « cet acte d’association produit un corps moral et collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté ». Du contrat social sera brûlé à Genève. Rousseau n’a désormais plus de patrie, et dans son propre esprit sa carrière d’écrivain est terminée.

L'édition du Contrat social

L’édition originale du Contrat social paraît à Amsterdam, à l’adresse de Marc-Michel Rey, en format in-octavo, en mars 1762. Elle est suivie en avril d’une édition in-douze. À l’exception de trois exemplaires envoyés par la poste, l’ouvrage n’est pas autorisé à pénétrer en France, car il y est dit que le peuple est souverain.
En dépit de cette interdiction, il est immédiatement réimprimé en Hollande, en France et ailleurs. On connaît onze éditions pirates datées de 1762, et deux autres de 1763, tant in-octavo qu’in-douze, toutes sauf une empruntant l’adresse d’Amsterdam chez Rey.
Un premier groupe de six éditions parut avant l’été de 1762 et ne comporte pas la note sur le mariage que Rousseau a fait retirer in extremis de l’édition originale. Une septième édition comporte deux versions finales : avec et sans la note sur le mariage.
Un second groupe de six éditions parut à partir de fin juillet 1762. Outre la note sur le mariage, ces éditions comportent une lettre apocryphe de Rousseau « qui contient sa renonciation à la société civile, et ses derniers adieux au hommes adressée au seul ami qui lui reste dans le monde ». Elle est signée « J. J. Rousseau jusqu’à ce jour homme civilisé, & Citoyen de Geneve, mais à present Orang-Outang ». Ce texte est aujourd’hui restitué à François-Christophe Honoré de Klinglin qui l’a rédigé à Lyon. Il est publié pour la première fois par l’édition pirate faite à Lyon fin juillet-début août 1762 par Jean-Baptiste Réguilliat (1727-1771). Celui-ci est arrêté dans son atelier, le 18 août 1762, en flagrant délit de réimpression de son édition pirate, et emprisonné à Pierre-Scize. Cette édition lyonnaise, identifiée par Dominique Varry, constitue un jalon important de l’histoire éditoriale du Contrat social.

J.-J. Rousseau, La Nouvelle Héloïse, ou Lettres de deux amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, Neuchâtel et Paris, Duchesne, 1764. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote B 509243.
Le succès de ce roman épistolaire publié en 1761 fut immense (près de 70 éditions au XVIIIe siècle) : le courrier de centaines de lecteurs prouve à Rousseau qu’il les touche au cœur. De Goethe à Tolstoï, en passant par Balzac, son influence sur la littérature européenne sera considérable.

Voltaire, Lettres sur la Nouvelle-Héloïse ou Aloysia de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, [Paris], s.n., 1761. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 358178.
Sous le pseudonyme du Marquis de Ximenes, Voltaire publie, en 1761, quatre Lettres sur la Nouvelle Héloïse dont il critique la langue et la trivialité des situations, et qu’il présente, sans vergogne, comme un mauvais roman obscène.

C. Bordes, Prédiction tirée d'un vieux manuscrit, s.l., s.n. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 403753.
C’est dans le Journal encyclopédique que Charles Bordes, ancien ami lyonnais de Rousseau, publie sa Prédiction tirée d’un vieux manuscrit (mai 1761) où il prophétise satiriquement, a posteriori, la carrière passée de Rousseau jusqu’à la Julie, en épinglant ses contradictions.

S. Richardson, Lettres Angloises ou Histoire de Miss Clarisse Harlove…, Paris, Libraires associés, 1777. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote SJ BE 897/23.
Clarissa (1748), roman épistolaire de Samuel Richardson, eut un grand succès européen ; adapté au goût français par l’abbé Prévost (Lettres anglaises, ou Histoire de Miss Clarisse Harlowe, 1750), il fascine Diderot, qui le lit en anglais (Éloge de Richardson, 1762),et influence Rousseau pour la Julie.

Collection complète des œuvres de J.J. Rousseau, Londres [Bruxelles], Boubers, 1774-1783, T. 3. Emile ou de l’éducation. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 104694.
Fruit d’une longue réflexion sur l’enfance et la pédagogie, Émile (1762) aura une influence considérable. Soucieux de « laisser mûrir l’enfance dans l’enfant », Rousseau s’accorde à la sensibilité familiale de son époque. À la fin de sa vie, il y verra surtout la vraie synthèse de sa théorie de l’homme.

Collection complète des œuvres de J.J. Rousseau, Londres [Bruxelles], Boubers, 1774-1783, T. 4. Emile ou de l’éducation. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 104694.
La Profession de foi du vicaire savoyard, au Livre IV de l’Émile, pose la conscience comme « instinct divin » et prouve l’existence de Dieu, mais suscite les foudres des Églises et des Autorités. Le livre est brûlé à Paris et à Genève, et Rousseau doit se réfugier dans la principauté de Neuchâtel.

Marie Huber, Lettres sur la religion essentielle à l'homme, distinguée de ce qui n'en est que l'accessoire, Londres, 1756. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote SJ CS 353/67.
Marie Huber, auteur des Lettres sur la religion essentielle (1738), est une Lyonnaise d’origine genevoise qui défend une religion naturelle du Dieu sensible au cœur. La parenté de la pensée religieuse de Rousseau avec la sienne a été relevée dès le XVIIIe siècle.

F. Fénelon, Les Avantures de Télémaque, fils d'Ulysse, Paris, Estienne, 1730. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 104394.
Télémaque (1699) est un roman pédagogique de Fénelon très imité au XVIIIe siècle. Le fils d’Ulysse voyage en quête de son père, accompagné de la déesse Athéna sous les traits de Mentor. Dans l’Émile, Sophie offre ce livre à son amant lorsque son gouverneur l’emmène voyager en Europe.

D. Defoe, La vie et les avantures surprenantes de Robinson Crusoé…, Paris, Cailleau, 1761. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote SJ BE 890/19.
Robinson Crusoé (1719), autobiographie fictive d’un naufragé solitaire sauvé par son esprit industrieux, est traduit en français dès 1720. Au Livre III de l’Émile, c’est le seul ouvrage littéraire accordé à l’enfant par son gouverneur.

J.-J. Rousseau, Reçu autographe signé à la veuve Duchesne, Paris, 1er janvier 1766. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Ms 1724.
Avant d’être condamné, Émile est publié à Paris par Duchesne sous le régime de la « simple tolérance », avec la fausse indication « A Amsterdam ». Rousseau confiera aussi le Dictionnaire de musique (1767) à la maison Duchesne, contre une rente annuelle dont il est question ici.

J.-J. Rousseau, Du contrat social ou principes du droit politique par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève… Edition Sans Cartons, à laquelle on a ajoûté une Lettre au seul Ami qui lui reste dans le monde, Amsterdam [Lyon], M.-M. Rey [J.-B. Réguilliat], 1762, VIII-376 p., 12°. Collection particulière.
Édition pirate lyonnaise réalisée fin juillet-début août 1762 par Jean-Baptiste Réguilliat, arrêté en flagrant délit de réimpression le 18 août 1762. Dévoilée par D. Varry : papiers des moulins Artaud et Favier d’Ambert, Montgolfier d’Annonay, et Chalard de Villefranche en Beaujolais. Première édition à comporter la Lettre de J.J. Rousseau de Genève qui contient sa renonciation à la société civile… signée Orang-Outang. Elle inclut également la note sur le mariage.

J.-J. Rousseau, Du contrat social ou principes du droit politique…, Amsterdam [Rouen], M.-M. Rey [Pierre Machuel ?], 1763, 200 p., 12°. Collection particulière.
Édition pirate rouennaise. Papiers portant des filigranes « J. Duval 1762 » et « Généralité de Rouen ».

J.-J. Rousseau, Du contrat social ou principes du droit politique… Suivant la Copie Imprimée à Amsterdam [Paris ?], M.-M. Rey, 1762, XII-212 p., 12°. Collection particulière.
Édition pirate probablement parisienne. Papiers portant des filigranes du moulin Sauvade d’Ambert. Cette édition comporte deux pages 211-212 : la première avec la note sur le mariage, la seconde sans cette note. Dans cet exemplaire, un possesseur ancien inconnu a fait disparaître la seconde pour ne conserver que la première, plus intéressante à ses yeux.

J.-J. Rousseau, Du Contract social, ou Principes du droit politique …, Amsterdam, M.-M. Rey, 1762, [2]-IV-202 p., 8°. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 427698.
Édition pirate considérée à tort comme lyonnaise par Gaignebin, comme non française par Leigh. Vraisemblablement hollandaise selon D. Varry : réclames de page à page, cahiers signés jusqu’au 5e feuillet, signatures en milieu de page au-dessus des notes, papier raisin portant un monogramme non identifié « I.S ». On en connaît trois états différents.

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