Rousseau en Rhône-Alpes
Bibliothque municipale de Lyon

Parcours dans l'exposition

IX. 1768-1770 : clandestinité et botanique, Grenoble, Bourgoin, Maubec

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I. Silvestre, Veuë et Perspectiue d'une partie de la ville de Grenoble du coste de la porte de France, Paris, Henriet, XVIIe siècle. Eau-forte. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote F17SIL004252.
Après quelques mois passés en Normandie, Rousseau part vers le sud. Le Prince de Conti lui conseille Grenoble, ville parlementaire, plutôt que Lyon, qui relève du parlement de Paris. Il séjournera à Grenoble du 11 juillet au 12 août 1768.

Toujours très angoissé, Rousseau quitte en juin 1768 la retraite normande que le Prince de Conti lui a fournie à son retour d’Angleterre, se dirige vers Lyon, puis poursuit jusqu’à Grenoble, ville parlementaire (à la différence de Lyon) ne relevant pas du parlement de Paris. Rousseau s’installera en août 1768 à l’auberge La Fontaine d’or à Bourgoin, ville qui se trouve sur les terres du parlement de Grenoble mais peu distante de Lyon, qui exerce une forte attraction sur lui à cette époque. Thérèse l’a suivi, et c’est à Bourgoin qu’il l’épouse lors d’une cérémonie de mariage devant le maire, alors qu’un maire, sous l’Ancien Régime, ne peut tenir ce rôle, réservé au clergé catholique. En janvier 1769, le couple s’installe dans une ferme à Monquin, au-dessus de Bourgoin. Rousseau y rédige la plus grande partie du tome II des Confessions (Livres VII-XII). Sa correspondance à cette époque est souvent tourmentée : la conviction qu’un complot général se trame contre lui y est de plus en plus présente. Cependant, comme la tonalité sombre du tome II des Confessions n’exclut pas la présence de souvenirs heureux et tendres, de même les terreurs de Rousseau, à Bourgoin et plus tard, ont leurs intermittences. On le voit dans sa correspondance avec la famille Boy de la Tour, banquiers neuchâtelois établis à Lyon, qui lui rendent de multiples services. Et Rousseau semble savoir privilégier des activités qui lui permettent d’échapper, entièrement ou en partie, à ses démons. Avec la musique, la botanique est la principale de ces activités. Rousseau, qui avait dédaigné la pratique de l’herboristerie médicinale chez Madame de Warens (car c’était détourner la beauté de la Nature) découvre véritablement la botanique à Môtiers, et s’y livre avec passion en Angleterre et à Monquin, comme plus tard à Paris. On le voit lutter contre le mauvais temps dans ses promenades botaniques : le récit d’une excursion au Pilat est un catalogue de désastres. Il entretient une correspondance botanique fournie, avec des aristocrates savants comme Malesherbes, ou en Angleterre avec la duchesse de Portland. Il a beaucoup botanisé avec des Lyonnais, avec l’abbé Rozier, dont le magnifique herbier est intact, et surtout avec Claret de la Tourrette, dont l’herbier, conservé au Jardin botanique de Lyon, contient de nombreux témoignages de leur dialogue et de leurs échanges de plantes.

I. Silvestre, Veuë et perspectiue du pont de Grenoble et d'une partie de la maison de Monsieur le duc de Lesdiguieres, Paris, Henriet, XVIIe siècle. Eau-forte. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote F17SIL004238.
À Grenoble, comme pendant toute cette période, Rousseau se cache sous le pseudonyme de « Renou », suivant en cela les conseils du Prince de Conti. Les Grenoblois n’en sont pas dupes, puisqu’ils viennent chanter des airs du Devin du village sous ses fenêtres.

« Un document inédit sur le séjour de Jean-Jacques Rousseau à Grenoble sous le nom de Renou en 1768 », Société des sciences et arts de Vitry-le-François, Vitry-le-François. XIX. 1896 à 1899, Vitry-le-François, Denis et Cie, 1899. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 427515.
Texte imprimé du document précédent. Dans les Rêveries, Rousseau raconte la « singulière discrétion » de Gaspard Bovier, qui l’aurait regardé manger des baies vénéneuses sans rien dire. Le Journal, écrit beaucoup plus tard, est, entre autres choses, la réponse de Bovier à cette anecdote moqueuse.

« Famille : Asteraceae. Taxon : Logfia minima (Sm.) Dumort. [Filago montana L.]. Date : 1769. Localité : Dauphiné ». Herbier de Claret de La Tourrette. Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000823.

Plante cueillie et décrite par Rousseau lui-même, donnée à Marc-Antoine Louis Claret de La Tourrette (1729-1793). Avant la parution du Species Plantarum de Linné, les noms de plantes étaient des phrases, ainsi Filago montana L. (aujourd’hui un synonyme de Logfia minima (Sm.) Dumort.) était désigné sous Gnaphalium minus repens, nom prélinnéen qui figure page 263 du Pinax theatri botanici (édition de 1623) de Gaspard Bauhin.

« Famille : Gentianaceae. Taxon : Gentiana acaulis L. » Herbier de Claret de La Tourrette. Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB001523.
Le nom de la plante (Gentiana acaulis latifolia)est de l’écriture de Rousseau. La mention ex alpib. delphin. (« des Alpes du Dauphiné ») est de Claret de La Tourrette. Rousseau évoque les gentianes des Alpes « avec des fleurs du plus beau bleu qu’on puisse imaginer »dans les Lettres sur la botanique. L’année inscrite – 1777 – est probablement l’année du don à Claret.

« Famille : Orchidaceae. Taxon : Orchis mascula (L.) L ». Herbier de Claret de La Tourrette. Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000904.
Autographe de Rousseau. Rousseau évoque ailleurs les « racines testiculées »de cette orchidée, auxquelles elle doit son nom linnéen, du grec orkhis (testicule).

« Famille : Leguminosae. Taxon : Lathyrus occidentalis (Fisch. & C.A. Mey.) Fritsch subsp. occidentalis [Orobus luteus L]. « Herborisant avec j. j. Rousseau ». Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000585.
Meilleur botaniste que Rousseau, La Tourrette n’en est pas moins sensible à la présence à ses côtés de l’auteur de l’Émile.

« Famille : Dipsacaceae. Taxon : Knautia maxima (Opiz) J. Ortmann [Scabiosa sylvatica] ». Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB003944.
En juillet 1768, en route de Lyon à Grenoble, Rousseau herborise à la Grande Chartreuse avec, entre autres, Claret de La Tourrette et l’abbé François Rozier. La récolte est plus riche que lors d’un voyage ultérieur au Pilat.

« Famille : Parmeliaceae. Taxon : Cetraria islandica (L.) Ach. » Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000886.
Pour ce lichen, Claret de La Tourrette renvoie à plusieurs autorités. À la fin, il indique le lieu, la Grande Chartreuse, la date de juillet 1768 et le fait d’avoir cueilli la plante « cum domino », avec le maître – Rousseau.

« Famille : Dryopteridaceae. Taxon : Athyrium filix-femina (L.) Roth [Polypodium filix-femina L.] » Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000813.
Cueillie au Pilat par Rousseau, cette fougère est envoyée à Claret de La Tourrette. Rousseau participe à de nombreux échanges de ce type, parfois internationaux, comme avec son amie anglaise, la duchesse de Portland.

« Famille : Orchidaceae. Taxon : Orchis militaris L. » Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000903.
Comme dans le cas précédent, cette orchidée cueillie par Rousseau est envoyée à Claret de La Tourrette.

« Famille : Thelypteridaceae. Taxon : Phegopteris connectilis (Michx.) Watt [Polypodium phegopteris L.] ». Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000050.
Fougère envoyée par Rousseau à Claret en 1770.

« Famille : Caryophyllaceae. Taxon : Dianthus superbus L. subsp. Superbus ». Herbier de Claret de La Tourrette.  Collection Jardin Botanique de Lyon, cote LYJB000812.
« Avez-vous vu le Dianthus superbus ? […] C’est réellement un bien bel œillet et d’une odeur bien suave quoique faible. J’ai pu recueillir de la graine bien aisément, car il croît en abondance dans un pré qui est sous mes fenêtres. Il ne devrait être permis qu’aux Chevaux du soleil de se nourrir d’un pareil foin » (Rousseau à Claret, 16 mars 1770).

« Arnica coronopifolia (Asteraceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 1. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
L’abbé Rozier est l’un des savants lyonnais que Rousseau a connus en 1768-1770. Les plantes de son herbier, en dix grands volumes, gardent encore beaucoup de leur éclat. Il y aurait pourtant ici erreur de détermination de Rozier. Cette plante ressemble à un Doronic. La comparaison avec le Species Plantarum de Linné (1753 : 885) montre que Rozier utilisait cet ouvrage pour déterminer les plantes.

« Arnica (Asteraceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 2. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
L’Arnica (Arnica montana L.), bien connue pour ses propriétés médicinales, a des feuilles opposées : il s’agit ici en réalité de Doronicum grandiflorum Lam., Doronic à grandes fleurs, qui ressemble à l’Arnica mais à feuilles alternes. Récolté dans le massif de la Chartreuse. S’agit-il de l’herborisation faite avec Rousseau pendant l’été 1768 ? C’est possible, mais nous n’en avons aucune preuve.

« Dianthus (Caryophyllaceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 3. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Dianthus gratianopolitanus Vill., Œillet de Grenoble, est bien présent en Chartreuse où il est rare et très localisé, aux environs du Grand Som. Comme dans le cas précédent, on s’interroge sur le voyage botanique de 1768 à la Grande Chartreuse. La saison de floraison correspond au moment du voyage de Rozier avec Rousseau.

« La Prêle des champs (Equisetaceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 4. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Grand collectionneur, Rozier n’oublie pas les plantes quotidiennes. La Prêle des champs (Equisetum arvense L.) trouve sa place ici, accompagnée de la Prêle des rivières et la Prêle des marais. Cette page est un bel exemple de la mise en valeur des plantes de cet herbier, d’un souci scientifique où l’esthétique a aussi sa place.

« Hyssopus lophanthus L. (Lamiaceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 5. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Cette hysope, aujourd’hui nommée Lophanthus chinensis Benth., est originaire de la Chine du nord – comme l’indique Rozier – ainsi que de Russie et de Mongolie. Quand on cherche mention des plantes de Rozier dans la correspondance botanique de Rousseau, on trouve souvent un membre moins exotique de la même famille, dans ce cas l’Hysope officinale, Hyssopus officinalis L.

« Narcissus jonquilla L. (Amaryllidaceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 6. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Nacissus junifolius luteus minor est un nom prélinnéen qui figure page 51 du Pinax Theatri botanici (édition de 1623) de Gaspard Bauhin. De nos jours, cette plante est nommée Narcissus jonquilla L. (Amaryllidaceae). Ce narcisse garde quelque chose de son éclat premier après plus de deux cents ans. Rozier donne, en latin, la description détaillée de ses caractères morphologiques.

« Phlomis leonurus L. (Lamiaceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 7. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Aujourd’hui nommée Leonotis leonurus (L.) R. Br., cette plante est originaire d’Afrique du Sud (Cap de Bonne-Espérance écrit en latin). Les annotations de Rozier sont conçues selon un modèle exigeant, avec des références précises à Linné et à Tournefort et une description détaillée de la plante en latin, langue de la botanique. Dans certains cas, comme ici, l’annotation est très complète mais la pratique de Rozier est variable à cet égard.

« Saxifraga paniculata Mill. (Saxifragaceae) ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 8. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Plante des montagnes calcaires, commune sur les hauts plateaux de Chartreuse. Ici encore, on s’interroge sur un lien possible avec Rousseau, la feuille portant la brève annotation « Chartreuse ».

« Tulipa gesneriana ». F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 9. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Cette magnifique tulipe garde encore son allure aujourd’hui. Dans les Démonstrations élémentaires de botanique, Rozier ou Claret de La Tourrette la décrit en français (comme ici en latin) : « à fleur droite ; à feuilles ovales, lancéolées ».Les tépales découpés montrent qu’il s’agit probablement d’un des innombrables cultivars obtenus à partir de cette espèce.

F. Rozier, Herbier manuscrit, T. 10. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28248.
Les plantes du dixième et dernier T. sont toujours montées avec le même soin et le même souci esthétique. Le volume n’est cependant pas rempli jusqu’au bout, et dans la plupart des cas, les descriptifs manquent. Ces feuilles muettes attendent le botaniste qui prendra un jour la suite de François Rozier…

L’abbé Rozier, gravé par Tardieu. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Coste 14958.
François Rozier (1734-1793), savant lyonnais, curé de Saint-Polycarpe, agronome et botaniste, ami de Claret de la Tourrette, accompagne Rousseau lors d’une herborisation à la Grande Chartreuse. Les dix volumes de son herbier sont un magnifique témoignage de son amour de la science et de la nature.

D. Chabrée, Omnium stirpium sciagraphia et icones…, Genève, S. de Tournes, 1678. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 22672.
Rousseau possédait cet ouvrage et l’a copieusement annoté : son exemplaire personnel est aujourd’hui conservé à la Lloyd Library (Cincinnati, États-Unis) et peut être consulté sur Internet.

C. von Linné, Species plantarum…, Stockholm, Salvius, 1762. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 391875.
Rousseau possédait cette édition de Linné et s’y référait. Il avait vite compris l’intérêt du système de classement binominal proposé par Linné, et dit avoir « pris une passion [pour le système de Linné] dont je n’ai jamais pu bien me guérir » (Confessions).

J.J. Rousseau, Recueil de plantes coloriées pour servir à l’intelligence des lettres élémentaires sur la botanique de J.J. Rousseau, T. 4…, Bruxelles, Boubers, 1802. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote 810842.
Après avoir quitté Lyon pour Paris, Rousseau adresse, en 1771-1773, à Mme Delessert, née Marie-Catherine Boy de la Tour, sous forme de lettres, un cours de botanique destiné à sa fille Madelon, née en 1767. Ce recueil, à la tonalité intime, connaîtra un succès européen.

J.J. Rousseau, La Botanique de J.-J. Rousseau…, Paris, Baudouin, 1822, avec les planches de P.-J. Redouté. Collection Bibliothèque municipale de Lyon, cote Rés 28665.
Cet ouvrage recueille, avec les Lettres sur la botanique, toute la correspondance botanique de Rousseau. Les illustrations, exquises, sont de Pierre-Joseph Redouté, qui réussit dans ces planches l’union de la beauté et de la précision scientifique.

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