Rousseau en Rhône-Alpes
Bibliothque municipale de Lyon

Rousseau est-il vraiment notre contemporain ?

Michael O’Dea

Rousseau est-il vraiment notre contemporain ? On saura mieux répondre à la fin de cette année de célébration et de réflexion. Les pouvoirs publics, notamment à Genève et en Rhône-Alpes, ont travaillé pour en faire une réussite. Reste à mesurer l’intérêt du public : combien d’ouvrages de Rousseau achetés, empruntés, lus ? Quel public pour les expositions à Genève, à Lyon, à Paris et ailleurs ? Combien de personnes aux concerts et aux spectacles ? Quelle qualité de débat aux colloques ? Surtout, combien de jeunes auront-ils intégré quelque chose de Rousseau – une déclaration politique, une lettre d’amour de La Nouvelle Héloïse, une phrase des Confessions sur la difficulté d’être que Rousseau éprouvait plus fortement que quiconque – à leurs convictions, à leurs sentiments, à leur propre façon d’être ?

On ne peut pas préparer une exposition comme Jean-Jacques Rousseau entre Rhône et Alpes sans se poser de telles questions. Certes, bien des éléments rapprochent Rousseau des habitants de la région. Il a marché dans ces rues, il a botanisé dans nos collines et jusqu’au sommet des montagnes. À Annecy, il aurait voulu faire poser un balustre d’or à l’endroit où il vit Madame de Warens pour la première fois ; son « idylle des cerises » fait de Thônes l’endroit où le désir tu se transforme en rêve de bonheur. Lyon devient sous sa plume la ville d’Europe « où règne la plus affreuse corruption », et on sent encore le frisson qu’éprouva jadis cette cité à la lecture d’une phrase plus moqueuse que méchante. C’est à Maubec, à la ferme de Monquin, que, des années plus tard, il rédigera le second tome des Confessions, à la tonalité sombre, et pourtant jalonné de souvenirs heureux. Et c’est en Rhône-Alpes que se trouve le lieu devenu emblématique du pouvoir de séduction de sa prose, les Charmettes : « ici commence le court bonheur de ma vie… ».

La matière ne manque pas pour nourrir une telle exposition. Pourtant, une interprétation stricte du titre donnerait un objet étrange. La carrière de Rousseau est particulière : il a trente ans quand il quitte Lyon et Chambéry pour Paris, et il en aura presque quarante avant de trouver véritablement sa voie, loin des lieux où il a passé sa jeunesse. Il reviendra dans la région à cinquante-six ans, persécuté et malheureux, avant de s’installer à Paris pour les dernières années de sa vie. Surtout, la notion d’un ancrage régional semble devenir secondaire dans un texte comme le Second Discours, Sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. « C’est de l’homme que j’ai à parler » déclare t-il, et une dédicace aux citoyens et magistrats de Genève ne diminue guère le caractère universel de son propos, pas plus que l’ombre de cette même cité qui plane quelques années plus tard sur le Contrat social n’entame la visée générale de l’œuvre, devenu un texte fondateur de la philosophie politique, donnant à Rousseau sa place aux côtés de Platon, Machiavel, Hobbes et Locke.

Dans ses autres écrits, pourtant, le moi et le souvenir sont rarement loin. L’action de La Nouvelle Héloïse se déroule sur les rives du Léman : Clarens est près du lieu natal de Madame de Warens, et Rousseau ne protestera pas beaucoup quand des lectrices le prendront pour le héros de son propre roman. Le souvenir jaillit dans Émile – souvenir de Bossey, déjà, bien avant les Confessions, surtout souvenir et invention mêlés dans la figure de ce bon vicaire savoyard qui lui donna « les premières vraies idées de l'honnête ». Mais c’est quand les condamnations et décrets d’arrestation tombent après la publication d’Émile, que Rousseau commence à privilégier de façon marquée le moi et l’autobiographique. Dans sa lettre de 1762 à l’archevêque Christophe de Beaumont, auteur d’un Mandement qui le dénonce, il commence sur un ton péremptoire et personnel : « Pourquoi faut-il, Monseigneur, que j’aie quelque chose à vous dire ? » – et il enchaîne en racontant sa vie d’écrivain.
Ce quelque chose, destiné à ses adversaires et à ceux qui se laissent entraîner par eux, Rousseau le dira et redira plus tard dans ses écrits autobiographiques. On pourrait le résumer de la manière suivante : Rousseau, s’apercevant des turbulences créées par sa parole, tâche de situer cette parole en disant qui il est, en montrant qu’il a le cœur pur et l’esprit sain. C’est le sens du défi à l’humanité du début des Confessions, fondé sur la conviction que personne n’osera dire, Je fus meilleur que cet homme-là.

Rousseau lui-même voit sa carrière d’écrivain comme une affaire courte, à peine plus de dix ans, entre la publication du premier Discours, Sur les sciences et les arts, à l’orée de l’an 1751, et 1762, année d’Émile et du Contrat social. Pourtant, on peut configurer autrement cette carrière exceptionnelle, en deux parties, dont la première est consacrée à l’exposition de la doctrine, et la seconde à sa défense, défense fondée sur le dévoilement de l’auteur, qui se présente en homme disant vrai, en homme de la nature, voire en prophète. Et c’est là surtout que Rousseau est notre contemporain, ou qu’il le devient. La parole a ses attaches, dans le vécu et l’esprit du locuteur, dans les intérêts qu’il défend, peu importe qu’il dise je ou qu’il bannisse ce pronom. Rousseau, qui croyait d’abord que la parole portait la marque de sa propre authenticité (et qui n’a jamais complètement renoncé à cette conviction, mais qui la transpose enfin dans un monde idéal) est proche de nous à cet égard, il est de ceux qui impulsent le passage d’une parole investie d’autorité à une parole dont la force est dans les idées et les sentiments qu’elle porte. Dès lors, la séparation entre l’homme et l’œuvre n’est plus possible.

C’est ainsi que Rousseau est à la fois (et souvent dans les mêmes écrits) philosophe, et écrivain de l’intime – de l’intime heureux (les Charmettes), de l’intime clinique (ses problèmes urinaires), de l’intime moral (l’abandon de ses enfants). C’est sa volonté de montrer les liens entre ce qu’il est et ce qu’il écrit – une certaine succession d’affections et d’idées, dit-il dans Les Confessions – qui nous autorise à déployer une exposition intitulée Jean-Jacques Rousseau entre Rhône et Alpes sur toute sa vie et sur toute son œuvre. Certes, les périodes passées dans cette région sont privilégiées ; nous avons apporté un soin particulier non seulement aux années de jeunesse – où les lectures de Rousseau, autodidacte de génie, sont à l’honneur – mais aussi à la botanique, que Rousseau pratique avec passion à la fin de sa vie, et notamment pendant son séjour en Dauphiné de 1768-1770, ainsi qu’à la musique, car son mélodrame Pygmalion, accompagné du Devin du village, est représenté pour la première fois à Lyon en 1770, avant de susciter un engouement général en France et en Europe. Mais le Rousseau qui écrit, « Pour me connaître dans mon âge avancé, il faut m’avoir bien connu dans ma jeunesse », est le Rousseau de cette exposition. Nous espérons au moins avoir su montrer quelque chose des rapports, visibles et secrets, entre le jeune vagabond et le penseur, entre le lecteur omnivore et le contempteur des lettres, entre celui qui rêve de succès mondain et celui qui le dédaigne. Cette vie, par ses fractures et ses malheurs, est éminemment moderne, cette pensée prépare la Révolution française. 

Michael O’Dea

 

Michael O’Dea est professeur émérite à l’université Lyon 2 et membre de l’UMR LIRE. Dix-huitiémiste, il est, avec Jean-François Perrin, co-commissaire scientifique de l’exposition Rousseau entre Rhône et Alpes.
Il est par ailleurs membre de la commission scientifique genevoise des célébrations du Tricentenaire, et a contribué à plusieurs ouvrages publiés en cette occasion (Jean-Jacques Rousseau en 2012 : « Puisqu’enfin mon nom doit vivre » et Voix et mémoire : Lectures de Rousseau).


retour à la page présentation

Bibliothèque municipale de Lyon ville de LyonRhne-Alpes