Donation Georges Baguet
Exposition du 2 décembre au 17 mars 2007



Journalisme
L'essentiel est invisible



Qu'est-ce qui vous a motivé à devenir journaliste ?

Je sortais de ma paroisse catholique traditionnelle du XVe arrondissement de Paris. Je voulais découvrir ce qu'il y avait de l'autre côté de la barrière. En 1950, j'ai eu la chance de pouvoir aller aux États-Unis dans le cadre d'une délégation financée par le plan Marshall. En montant dans l'avion - à l'époque, il fallait dix-sept heures de vol pour rejoindre New York avec une escale -, j'avais l'impression d'entrer dans une machine infernale qui m'arrachait du Vieux Monde. Les français vivaient alors sous rationnement, les Champs-Elysées n'étaient pas éclairés.


Donc, vous êtes fasciné par la grandeur américaine…

J'ai ressenti le même choc qu'on dû avoir des millions de migrants venant de pays pauvres. On se trouvait dans une société d'abondance avec des gens généreux. Le vice-consul nous avait dit : "On ne va pas à Harlem". J'y suis allé, forcément. Pour voir ce qu'il y avait de l'autre côté de la barrière. Là, accueilli par des équipes de chrétiens noirs et blancs, je découvre un autre monde avec les soupes populaires, la misère et la montée d'une conscience noire. Bien plus tard, au début des années 70, j'aurai l'occasion de rencontrer la grande Angela Davis, devenue communiste, dans sa prison californienne. Dans Le monde, j'écris : "La parole noire d'Angela Davis peut être entendue par les ‘esclaves’ de tous les ghettos de la société capitaliste. Pas seulement en Amérique ".


Une autre motivation pour être journaliste ?

Écrire. Je n'osais pas le faire, sauf pour des articles. Un jour, George Houdrin, qui m'avait commandé des articles pour La Vie catholique, me dit : faites un livre. Je n'ai pas vraiment suivi son conseil.


Vous n'avez jamais été tenté d'intégrer un journal ?

Non, car je voulais rester libre et seul. Je ne voulais pas être fixé quelque part. Comme je n'avais pas, à la différence de mes confrères, beaucoup d'argent, j'évitais les grands hôtels et j'étais souvent logé chez l'habitant. J'ai bénéficié de solidarités exceptionnelles pour rencontrer des personnalités ou pour envoyer des articles - à l'époque, le fax et internet n'existaient pas, le téléphone dans les pays pauvres était difficile d'accès.


Avez-vous eu de la chance ?

Aujourd'hui, avec les nouvelles contraintes du métier et avec le culte de l'instantanéité, je ne pourrais sans doute pas exercer dans les mêmes conditions. Quant à la chance, je l'ai souvent forcée. Par exemple, grâce à ma rencontre avec des Iraniens priant dans l'église parisienne de Saint-Merry, j'ai pu finalement entrer en contact avec l'ayatollah Khomeiny, alors en exil en France, et être sélectionné parmi les deux cents journalistes pour l'accompagner lors de son retour triomphal à Téhéran. À côté des grands titres de la presse internationale, j'étais accrédité pour Témoignage chrétien. En Iran, mon interprète me saute au cou "TC ? Je connais, je le lisais quand j'étais réfugié en Algérie."


Après toutes ces pérégrinations, quel regard portez-vous sur l'être humain ?


Je me souviens d'un vieux Noir qui me souriait, d'un protestant irlandais qui avait du sang sur les mains et qui avait changé. Finalement, je crois que l'essentiel de l'homme est invisible à nos yeux.



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Propos recueilli par
Noël Bouttier
paru dans Témoignage Chrétien
le 8 juin 2006