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Journalisme
L'essentiel est invisible
Qu'est-ce qui vous a motivé à devenir journaliste ?
Je sortais de ma paroisse catholique traditionnelle du XVe arrondissement
de Paris. Je voulais découvrir ce qu'il y avait de l'autre côté
de la barrière. En 1950, j'ai eu la chance de pouvoir aller aux
États-Unis dans le cadre d'une délégation financée
par le plan Marshall. En montant dans l'avion - à l'époque,
il fallait dix-sept heures de vol pour rejoindre New York avec une escale
-, j'avais l'impression d'entrer dans une machine infernale qui m'arrachait
du Vieux Monde. Les français vivaient alors sous rationnement,
les Champs-Elysées n'étaient pas éclairés.
Donc, vous êtes fasciné par la grandeur américaine…
J'ai ressenti le même choc qu'on dû avoir des millions de
migrants venant de pays pauvres. On se trouvait dans une société
d'abondance avec des gens généreux. Le vice-consul nous
avait dit : "On ne va pas à Harlem". J'y suis allé,
forcément. Pour voir ce qu'il y avait de l'autre côté
de la barrière. Là, accueilli par des équipes de
chrétiens noirs et blancs, je découvre un autre monde avec
les soupes populaires, la misère et la montée d'une conscience
noire. Bien plus tard, au début des années 70, j'aurai l'occasion
de rencontrer la grande Angela Davis, devenue communiste, dans sa prison
californienne. Dans Le monde, j'écris : "La parole noire d'Angela
Davis peut être entendue par les ‘esclaves’ de tous
les ghettos de la société capitaliste. Pas seulement en
Amérique ".
Une autre motivation pour être journaliste ?
Écrire. Je n'osais pas le faire, sauf pour des articles. Un jour,
George Houdrin, qui m'avait commandé des articles pour La Vie catholique,
me dit : faites un livre. Je n'ai pas vraiment suivi son conseil.
Vous n'avez jamais été tenté d'intégrer
un journal ?
Non, car je voulais rester libre et seul. Je ne voulais pas être
fixé quelque part. Comme je n'avais pas, à la différence
de mes confrères, beaucoup d'argent, j'évitais les grands
hôtels et j'étais souvent logé chez l'habitant. J'ai
bénéficié de solidarités exceptionnelles pour
rencontrer des personnalités ou pour envoyer des articles - à
l'époque, le fax et internet n'existaient pas, le téléphone
dans les pays pauvres était difficile d'accès.
Avez-vous eu de la chance ?
Aujourd'hui, avec les nouvelles contraintes du métier et avec le
culte de l'instantanéité, je ne pourrais sans doute pas
exercer dans les mêmes conditions. Quant à la chance, je
l'ai souvent forcée. Par exemple, grâce à ma rencontre
avec des Iraniens priant dans l'église parisienne de Saint-Merry,
j'ai pu finalement entrer en contact avec l'ayatollah Khomeiny, alors
en exil en France, et être sélectionné parmi les deux
cents journalistes pour l'accompagner lors de son retour triomphal à
Téhéran. À côté des grands titres de
la presse internationale, j'étais accrédité pour
Témoignage chrétien. En Iran, mon interprète me saute
au cou "TC ? Je connais, je le lisais quand j'étais réfugié
en Algérie."
Après toutes ces pérégrinations, quel regard portez-vous
sur l'être humain ?
Je me souviens d'un vieux Noir qui me souriait, d'un protestant irlandais
qui avait du sang sur les mains et qui avait changé. Finalement,
je crois que l'essentiel de l'homme est invisible à nos yeux.
| Propos recueilli par
Noël Bouttier paru dans Témoignage Chrétien le 8 juin 2006 |