La distribution de livres
de prix, accompagnée parfois d’estampes ou d’images,
aux élèves les plus méritants, telle
qu’elle a été pratiquée jusqu’à
la seconde moitié du XXe
siècle, a pris son essor au début du
XVIIe siècle
dans les grands collèges jésuites, grâce
à l’achat des livres offerts par les plus hauts
personnages de la province ou de la ville. A cette
époque, cette cérémonie n’est ni une
pratique générale ni même annuelle dans
ces établissements. Elle fluctue en fonction des
libéralités des généreux
donateurs. C’est seulement à partir des année
1730-1740 qu’elle se généralise et tend
à devenir régulière et
organisée.
Dans son traité sur
l’éducation des filles publié en 1687,
Fénelon est sans doute le premier auteur à
envisager la problématique du livre de prix lorsqu’il
souhaite que les enfants puissent recevoir un livre bien relié, doré
même sur la tranche, avec de belles images et des
caractères bien formés. Le voeu de l’Archevêque de Cambrai ne
sera entendu et exaucé qu’un siècle et demi
plus tard avec l’apparition spectaculaire en 1840, du livre
de prix dont la reliure dite d’éditeur, ou cartonnage
d’éditeur, fait passer brutalement et massivement
l’habillage des livres pour la jeunesse, de l’ère
artisanale à l’ère industrielle.
Si dans un premier temps, le livre de
prix copie plus ou moins maladroitement les reliures
précieuses des volumes de poésie et des
almanachs, l’emploi d’une nouvelle matière, la
percaline, permet de frapper sur le premier plat une
couronne de feuilles de laurier et de chêne au centre
de laquelle, l’institution scolaire, privée ou
publique, fait graver son nom en lettres d’or. C’est Alfred
Mame (1811-1893), libraire à Tours, qui donne ses
lettres de noblesse au livre de prix tant au niveau de la
variété des matériaux employés
pour la fabrication des ses livres, de la luxuriance
étourdissante de la décoration que de la
pléiade d’auteurs prolixes aux multiples
pseudonymes.
Mais ces livres qui croulent sous les
ors, les arabesques et la rocaille sont-ils des livres pour
être lus ? Ont-ils même un contenu ? L’examen
attentif du catalogue général de la
Bibliothèque Nationale fixe bien les priorités
de la politique éditoriale de l’époque,
à savoir : la religion, la morale, le goût du
travail et le respect de l’ordre établi... A
première vue, rien qui donne envie aux enfants de
plonger immédiatement dans ces livres une fois la
cérémonie de la distribution achevée,
alors que les vacances d’été promettent bien
d’autres évasions... L’état de fraîcheur
du contenu des livres de prix que l’on rencontre
aujourd’hui, plus d’un siècle après leur
publication, confirme que la plupart d’entre eux ne furent
jamais lus. Il est vrai que leur statut hybride,
moitié icône, moitié objet,
témoin privilégié d’une journée
mémorable et harassante, a sans doute
tétanisé plus d’un enfant ; la lecture subie
tout au long de l’année scolaire se
métamorphosant alors avec brutalité en lecture
plaisir.