Dès la fin de la dynastie des Qing (1644-1911), de nombreux intellectuels chinois font le constat que la faiblesse de la Chine est le fait du grand retard de son système scolaire et de son caractère inadapté aux transformations qu’est en train de connaître le monde, et la Chine en particulier. Le Mouvement travail-études (Qingong jianxue yundong) s’inscrit dans le droit fil de l’histoire du mouvement d’éducation à l’étranger qui a concerné plusieurs milliers de jeunes Chinois à partir de la fin du 19e siècle. Les études à l’étranger (liuxue) avaient comme but premier la création d’une intelligentsia nécessaire pour faire accéder la Chine à la modernité. Ces étudiants d’un nouveau genre sont d’abord allés se former au Japon puis aux États-unis et en Europe.
Les quelque deux mille Chinois qui ont participé au Mouvement travail-études en France vivent à un moment crucial de l’histoire de Chine. Le passage entre la dernière dynastie mandchoue et une première expérience républicaine entraîne confusion et instabilité ; il est suivi des combats entre seigneurs de la guerre et de leurs exactions. Le principe du Mouvement travail-études a été élaboré par Li Shizeng (1881-1973), qui connaît très bien la France y ayant accompli ses études (à l’école pratique d’agriculture de Montargis en banlieue parisienne, puis à l’Institut Pasteur de la capitale) dès 1902. L’influence des idéaux anarchistes très répandus en France à l’époque et sa profonde admiration pour la culture française, à côté d’un vaste réseau de relations qu’il a créées avec d’importants représentants du milieu politique, culturel, économique et diplomatique français, peuvent aisément expliquer qu’il a pu réaliser son projet de permettre à nombre de ses compatriotes d’accomplir leurs études en France, tout en travaillant pour financer leurs études.
Après l’implantation d’une usine de traitement de soja à la Garenne Colombes (banlieue parisienne) en 1908, qui fournit du travail à une trentaine de Chinois venant de son village d’origine, Li rentre au pays en 1909, afin de plaider sa cause auprès du Gouverneur général de la province du Zhili. En effet l’expérience de l’usine de la
A la chute de la dynastie mandchoue, Li Shizeng fonde en 1912 l’Association travail-études en France (Liu Fa jianxuehui) trouvant l’appui de Cai Yuanpei (1868-1940), à l’époque ministre de l’éducation, et de Wang Jingwei (1883-1944). Une école préparatoire est ouverte à Pékin, où les étudiants, moyennant de faibles frais d’inscription, sont formés en français et en culture générale pendant six mois en vue de poursuivre leurs études en France, grâce aux arrangements pris par Li afin qu’ils soient reçus dans les écoles et les lycées de Montargis, Paris et Fontainebleau. En deux ans, cent quarante Chinois environ se rendent en France.
Cette expérience se démarque de la vague d’études à l’étranger, telle qu’elle s’est manifestée jusqu’alors en Chine : d’abord par le fait que ces études frugales sont censées permettre à un plus grand nombre de Chinois de se rendre à l’étranger, et que ces derniers ne sont pas issus des écoles de type « moderne » (académies navales et militaires, écoles de langue) fondées en Chine, ni des familles plus aisées ou riches ; également par le fait que l’objectif des études frugales était moins l’acquisition de compétences techniques ou spécialisées (notamment par l’obtention d’un diplôme), que l’acquisition d’habitudes et modes de vie propres à une vie frugale et au dur labeur, tout en s’imprégnant des valeurs et des idéaux progressistes et républicains propres à la France. L’école préparatoire fondée à Pékin fermera ses portes en 1914 par la volonté de Yuan Shikai, craignant les effets subversifs que l’envoi d’un grand nombre d’étudiants aurait pu causer, mais la césure profonde est provoquée par l’explosion de la première guerre mondiale, qui, si elle met temporairement fin à l’envoi d’étudiants, ouvre la phase du recrutement des quelque 135 000 travailleurs chinois en France afin de satisfaire les nécessités du pays en guerre.
En 1915, Li Shizeng lance dans son pays la Société du travail diligent et des études frugales (Qingong jianxuehui) ayant comme but la promotion « de la diligence et de la persévérance dans le travail et la frugalité [aux fins d’économie] pour les études ». L’année suivante il prépare le terrain en France en fondant à Paris une école pour les travailleurs chinois. Il participe aussi à l’organisation de la Société franco-chinoise d’éducation (Hua Fa jiaoyuhui), l’organisme chargé de promouvoir les échanges culturels et éducatifs entre les deux pays et de placer les étudiants dans les usines et/ou dans les classes préparatoires de français dans les collèges, tout en prenant en charge les aspects pratiques et financiers. La sélection des Chinois participant à ce mouvement se fait à partir des écoles préparatoires désignées, fondées à Baoding, Chengdu, et plus tard à Changxingdian, en plus de l’Université de Pékin. Environ 1 400 étudiants, originaires des provinces du Sichuan, Hunan, Guangdong, Zhejiang, Jiangsu et Hubei, viennent en France, entre 1919 et 1920, et parmi lesquels figurent, entre autres, Zhou Enlai, Deng Xiaoping, Chen Yi, Li Fuchun, Li Weihan, Nie Rongzhen, Xu Teli. Agés en moyenne de 16 à 25 ans, sur 1 414 étudiants chinois recensés en 1920, 498 d’entre eux sont placés dans les usines (d’acier, à Firminy et Saint-Chamond, d’armements à Harfleur et au Creusot), 579 le sont dans des écoles (en majorité secondaires, et concentrées en banlieue parisienne, à Montargis, Melun et Fontainebleau), 71 dans des lycées et 34 dans des écoles spécialisées.
Le Mouvement travail-études se révèle dès le départ très populaire en Chine : ses participants voient là une chance de pouvoir obtenir un meilleur niveau d’instruction en prenant part à une avant-garde intellectuelle formée à une nouvelle culture et une nouvelle façon de penser. Le rejet de la culture et des valeurs traditionnelles confucéennes étant très répandu après le Mouvement du 4 mai 1919, la tendance générale voit ces étudiants-ouvriers être des idéalistes plus que des idéologues. Ils sont sur des positions qui se caractérisent par un radicalisme accentué et un engagement politique très marqué, quel qu’il soit, avec l’intime conviction de pouvoir changer la destinée de leur propre pays. Mais dans la France de l’après-guerre, et après la Première Guerre mondiale en particulier, leurs ambitions se heurtent à une réalité difficile : les salaires sont souvent trop bas, le chômage augmente avec la fermeture massive des usines, les aides des organes compétents sont discontinues voir insuffisantes. Les protestations s’exacerbent à partir de février 1921 et pendant les mois suivants. Les promoteurs du mouvement sont désormais orientés vers une politique de haut niveau en collaboration avec les autorités françaises dans le domaine de l’enseignement supérieur avec la création de l’Institut franco-chinois de Lyon : les travailleurs-étudiants semblent être laissés à leur propre sort. Les Chinois en France voient dans cet établissement qui ouvre ses portes en septembre 1921, une solution à leurs propres problèmes. Mais il devient vite manifeste que l’accès ne leur est pas destiné : il avait en effet été prévu que le recrutement des élèves soit effectué en Chine grâce à un concours sélectif. Il faudra attendre la fin des années 1920 pour qu’un examen soit réservé aux Chinois résidant en France.
L’admission est donc refusée aux étudiants-ouvriers déjà sur place. Ce refus sera à l’origine de la protestation connue sous le nom de La Marche sur Lyon. A partir de septembre 1921, le Mouvement travail-études touche à sa fin. De ce fait, il peut donc sans doute être affirmé que l’Institut franco-chinois de Lyon, tout en rompant de façon radicale avec l’esprit précédent, constitue la dernière étape des études chinoises en France jusqu’à la révolution de 1949. |
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