Bibliothèque mobile : le bibliobus

La BML vous informe... : Travaux de rénovation, d'automatisation des prêts et retours, nouvelles bibliothèques...le réseau évolue ! Plus d'information

Opération Polar Derrière les Murs

La nuit avait été agitée d’insomnies et de mauvais rêves. Et le café noir matinal peinait à me remettre les idées en place. Mais pas le temps de m’offrir le luxe d’une deuxième tasse car on m’attend en ce 1er avril 2016 pour l’opération PDM à la Maison d’Arrêt Lyon Corbas (MALC)...

Comment est-ce que je me suis retrouvée embarquée dans cette sombre aventure ?
Un partenariat Quai Du Polar, Administration pénitentiaire et Bibliothèque de Lyon datant de bien avant que je ne débarque au Pôle mobile ; service hors les murs de la BML qui m’amène une fois par semaine derrière d’autres murs (ceux d’une des bibliothèques de la MALC).

PNG - 45.9 ko

Bref, première étape : réceptionner une figure émergente du polar gabonais, Janis Otsiemi. Un type singulier qui a accepté sans hésiter cette étrange rencontre : lui, les détenus et moi au milieu, tous derrière les murs.
Je me flambe une troisième madeleine, traduisez cigarette pour Janis, me présente à la réception de son hôtel et attends… Pas longtemps, je le vois rapidement arriver, jean et veste noirs, stylé jusqu’au bout des pieds, en peau de Lacoste, comprenez crocodile... Enfin, je ne suis pas spécialiste. Chapeau rouge et écharpe pour braver ce petit matin pluvieux.

Trois quart d’heure de trajet nous amène à causer sans tabou de son Gabon natal. C’est pire que ce que je m’imaginais à la lecture de ses polars et c’était déjà bien noir… Couleur qui sied d’ailleurs à certaines de mes pensées : et si ça partait en live, et si, malgré toute la préparation en amont, il n’y avait personne… ça m’est déjà arrivé, j’en sais quelque chose : en prison tous les déplacements sont compliqués, les humeurs changeantes, les imprévues légions…

PNG - 70.9 ko

9h30 : Arrivée à la MALC, l’infiltration commence... On récupère les laissez-passer et on franchit le premier portique de sécurité. Janis sonne.
"Enlève tes chaussures, ta ceinture et... ça devrait aller !"
Un quart d’heure plus tard et 7 portes de sécurité passées, on pénètre au « socio », bâtiment socio-éducatif et théâtre de nombreuses manifestations. C’est le moment de vérité…

Une dizaine de personnes attendent, la rencontre peut commencer. Le tout est filmé et sera rediffusé sur le canal interne. L’auxiliaire journal est là et j’espère qu’il fera un papier pour Corbacabana, journal de la prison par et pour les détenus.

Sans plus attendre, Janis commence par se présenter « …né à Francheville en 1976 au Gabon… aux Etats Unis d’Akébé, un gros bidonville de la capitale… Je suis autodidacte, fils d’un ouvrier dans le bâtiment et d’une vendeuse de manioc… Vous savez, j’ai commencé à lire les romans à l’eau de rose de mes soeurs…. Je n’ai que le niveau 3e… et Le lac, poème de Lamartine étudié en classe a été le déclic... Contre l’avis de mon père, je décide que je serai écrivain… »

PNG - 45.9 ko

Dans ses polars, il explique que les faits divers sordides suffisent hélas à inspirer ses intrigues. Son combat, il l’engage, bic à la main, pour parler de ceux à qu’on n’entend jamais et pour témoigner des trop nombreuses tares qui gangrènent la société gabonaise : corruption, inégalités, obscurantisme, misères et violences quotidiennes... C’est noir, urbain, social, glaçant et… aussi bourré d’espoir !
En fait, ce sinistre état des lieux est court-circuité par une langue généreuse et imagée, argotique, un style direct et inventif. Une brève mise en bouche : faire l’avion, avoir le mal de poche, être déflaté, perdre le réseau… Gabonismes et autres proverbes à méditer : « Le mal qu’on te fait la nuit a commencé le jour » ou encore « On ne discute pas de queue avec un singe »… C’est juste savoureux et bien dosé.

Les échanges s’enchainent : questions, remarques, rires... durant 1h30 jusqu’à ce qu’un surveillant nous indique qu’il est l’heure d’en finir. C’est à ce moment que je vois trois détenus se diriger rapidement vers Janis…
« Ce serait possible d’avoir des exemplaires dédicacés ? »

Plutôt surprenante cette matinée. Sacrément riche en émotions, en échanges stimulants, un voyage vers de nouveaux horizons. Et s’il en fallait, une preuve supplémentaire et indéniable que le culturel, le livre et surtout les bons polars ont toute leur place derrière tous les murs !

http://catalogue.bm-lyon.fr/?fn=Sea...