La surf music en 3 vagues : la première vague (1961 – 1964)
Prêts à prendre la vague (surf) pour découvrir ce genre musical ensoleillé ? On vous fait découvrir cette branche du rock en trois volets.
Les origines
La surf music est apparue en Californie : elle est fille de cette culture hédoniste du surf, de la plage et du soleil et est aussi la première forme de rock propre à la West Coast.
Emergeant progressivement à la fin des années 50 sur les plages de la côte, le surf rock avait avant tout pour but de faire danser : le « surfer stomp », danse au déhanché proche du twist teinté de prémices de pogo.
L’on attribue fréquemment la naissance de la surfer stomp à un lieu et un musicien en particulier, à savoir les concerts de Dick Dale au Rendezvous Ballroom de Newport Beach,
dont une archive vidéo est à voir ici, et le premier disque de musique surf à « Let’s Go Trippin’ » de Dick Dale sorti en 1961.
Mais le surf rock n’a pas surgi de nulle part : il fait suite à l’âge d’or du rock instrumental, période allant de 1957 à 1959.
Cette forme de rock a ainsi balisé le terrain et propose une transition instrumentale entre le rythme & blues, les pionniers du rock ‘n’ roll et la musique surf.
Duane Eddy
A la fin des années 50, Duane Eddy vient s’installer en Californie à la demande de son ami Lee Hazelwood, guitariste et producteur qui souhaite l’enregistrer. « Moovin’ Groovin’ » est enregistré en 1957 et pose ainsi l’une des bases de la surf music.
Ce que doit la musique surf (mais également la country et le rock en général) à Duane Eddy c’est surtout un son de guitare, un son teinté de vibrato et d’écho, un son nasillard et sec obtenu à la fois grâce à sa guitare et à son jeu. C’est le son « twangy ». Duane deviendra par la suite Mr Twang et son premier album est intitulé « Have twangy Guitar-Will Travel ».
Le son twang sera souvent associé par la suite au son des Telecaster (et leur micro à simple bobinage), guitares chères à la surf music.
Link Wray
D’origine indienne et né en 1929 en Caroline du Nord, Link Wray est un guitariste qui eut un grand et pérenne impact dans la musique rock, particulièrement en ce qui concerne le son de guitare amplifiée.
Son morceau « Rumble » (disque d’or en 1958) est à ce titre une pierre angulaire de l’histoire du rock.
Link associe une structure en onze mesures et demie à l’utilisation de power chords (accords simples et efficaces très utilisés dans le rock par la suite, plus de détails ici) à un son recherché : larsen et fuzz obtenus sur scène en installant un micro devant l’ampli (inédit à l’époque) et obtenus à l’enregistrement en perçant le haut parleur de l’ampli (inédit aussi).
A l’époque, « Rumble » rencontre un certain succès, aux Etats-Unis et au Royaume Uni, un succès suffisant pour faire découvrir à toute une génération de rockers ses innovations.
Au cour des décennies suivantes, Link Wray ne cessera d’être reconnu par ses pairs et adulés par de nombreux guitaristes.
La 1ère vague et ses tubes : 1961-1964
La première vague surf arrive à la suite des grands rocks instrumentaux de la fin des années 50, le long de la côte californienne, et le mouvement s’intensifie progressivement devenant vite très populaire. En un court laps de temps, une multitude de groupes se créent, avec pour mot d'ordre : si tu en as envie, prends ta guitare et viens faire de la surf music.
Ce qui va accélérer la diffusion du mouvement est un livre de Frederick Kohner « Gidget ». Cet écrivain s’inspire des histoires que sa fille Kathy avait pour habitude de lui raconter sur le milieu surf qu’elle fréquentait assidûment. Le livre triomphe et devient un film, puis 2 et 3, de 1959 à 1963.
Ce qui met fin à la première vague est d’une part une évolution marketing : quelques uns produisent des tubes très rapidement récupérés par l’industrie du disque, qui y verra une aubaine et poussera le genre à se vocaliser afin de toucher un plus large public. Il semble important de préciser ici qu’à cette époque les premiers musiciens surfs pressaient souvent eux-mêmes leurs disques, les vendaient peu chers voire les donnaient.
D’autre part, une évolution musicale : certains s’en inspirent et intègrent des harmonies vocales, souvent empruntés au doo-wop (genre de rhythm and blues essentiellement vocal, souvent sous forme de quatuor et influencé par le gospel) et des arrangements plus complexes comme les très célèbres Beach Boys.
La première vague se termine en 1964, emportée par l’apparition de la surf pop vocale des Beach Boys et expulsée des hits parades par la british invasion : aux États-Unis, l’album Please Please me des Beatles sort en janvier 1964.
Éléments de définition
Néanmoins ces quelques années auront été suffisantes pour poser les bases du genre pour les décennies à venir. Elle sera définie de manière très stricte par Robert J Dalley (Surfin’ guitars : Instrumental surf bands of the sixties, Popular culture ink, 1988 in Le nouveau dictionnaire du rock, sous la direction de Michka Assayas, Robert Laffont – 2014.)
1. Le morceau doit être 100% instrumental.
2. La guitare solo doit passer par une boîte de réverbération et être aussi dégoulinante (d’écho) que possible.
3. Le groupe doit être composé de : guitare solo, une ou deux guitares rythmiques, basse, saxophone, voire claviers (piano électrique ou orgue à transistor) ; et batterie.
4. La musique doit être crue, brutale et énergique.
5. Chaque fois que vous passez le disque en question, il doit donner la chair de poule à votre planche de surf.
Pour être plus précis encore, ce qui caractérise la surf musique de cette première vague :
La surf music est avant tout une musique de guitare, et de guitare à réverbération, c’est d’ailleurs bien souvent le son de guitare qui permet d’identifier la musique comme étant surf.
Ce son est défini comme « twangy » (cf Duane Eddy ci-dessus) ou « wet » : un son mouillé, dégoulinant, aquatique, une texture obtenue grâce à la réverbération, effet de l’amplificateur, associé au vibrato joué sur la guitare : le but étant de rappeler à l’oreille le son de la vague, à la fois le va et vient de l’eau et son ondulation.
Le matériel est une donnée importante pour obtenir le son typique de la surf.
Guitares et basses se jouent la plupart du temps sur ampli Fender : l’histoire raconte que Dick Dale a demandé à Leo Fender de lui fabriquer un ampli supportant la puissance voulue pour jouer. Un prototype de Fender Showman, fut ainsi créé (premiers amplis de 100 watt), ampli auquel on ajouta également une chambre de réverbération afin de valoriser les vibratos du jeu de Dick Dale.
Les guitares utilisées dans la surf music sont le plus souvent des modèles de chez Fender (Stratocaster, Jazzmaster, Jaguar) mais on trouve également des Danelectro et Gretsch.
Les saxophones sont ténor ou baryton et la contrebasse est laissée de côté, la basse (même marques que pour les guitares) s’est aussi électrifiée et c’est un des premiers genres à le faire.
La batterie est minimale : peu de cymbales et peu de charleston, un tom basse et un petit tom, le jeu est très axé sur le jeu de caisse claire.
Exemple de jeu de batterie surf (ampli fender en fond de scène) avec Wipe Out joué par the Ventures
Les chansons sont courtes (2 minutes en moyenne), rapides aux mélodies rayonnantes et simples, sur des rythmes binaires (le plus souvent en 4/4).
Elles sont instrumentales et de tempo medium et rapides (la surf doit faire danser !) c’est-à-dire 120/180 bpm (= battement par minute) pour medium et plus de 180 bpm pour le rapide.
Dans les versions enregistrées il n’est pas rare non plus d’entendre des bruits de vague en introduction du morceau ou sur les ponts.
Enfin, petit intermède de solfège, les types d’accords et les gammes utilisées dans la surf music sont à la fois classiques, des gammes pentatoniques majeures et à la fois teintées de musiques du monde : il n’est pas rare de trouver le mode phrygien dominant.
C’est le 5e mode de la gamme mineure harmonique, la gamme utilisée dans la musique espagnole (en particulier le flamenco) :
« 1 ton – 1/2 ton – 1 ton – 1 ton – 1/2 ton – 1 ton et demi – 1/2 ton. Si l’on joue cette gamme en partant de son 5ème degré (c’est à dire la 5ème note) sans changer les intervalles cités plus haut, nous obtenons le mode phrygien dominant ».
C’est un mode intéressant « parce qu’il est une sorte d’ambiguïté, entre mineur et majeur, parce qu’il est identique au mode phrygien – d’où son nom -, mis à part qu’on a une tierce majeure et non mineure. » (plus de détails ici)
Il faut y voir là l’influence de Dick Dale mais rappeler également l’importance de la culture latine et des musiciens résidant sur la West Coast à cette époque.
C’est aussi parce qu’à l’époque on trouvait une certaine esthétique de pochette et de visuels qu’on peut déterminer aussi facilement les instruments utilisés :
Les tubes
The Ventures - "Walk don’t run"(1960)
Groupe originaire de Seattle et formé en 1959, au départ sous le nom des Versatones.
C’est sous le nom des Ventures que, un an plus tard, fans de la reprise que Chet Atkins fait du « Walk don’t run » de Johnny Smith, ils décident d’enregistrer leur version surf et de créer leur propre label, Blue Horizon Records. Très vite repérée à la radio, elle est classée 2e au hit parade en 1960.
Leur musique oscille entre rock instrumental et surf musique. Tout comme les Shadows, sorte d’équivalent anglais. Ils feront d’ailleurs la reprise de leur tube, Apache, en 1962.
Dick Dale : "Let’s Go Trippin’" (1961) et "Misirlou" (1962)
Libano polonais né en 1937 à Boston, jeune passionné de musique et de surf, multi instrumentiste gaucher qui joue sur une guitare de droitier, considéré comme Le roi de la guitare surf, il est celui qui mêlera guitare surf et guitare oriental-andalouse en utilisant des gammes et des couleurs de ces origines-là.
Connu pour jouer vite et très fort et son jeu en double picking (des allers retours joués jusqu’à ce qu’on ne distingue plus les mouvements d’aller retour) avec son groupe, the Del-Tones, Dick Dale créé dès 1958 un nouveau type de rock instrumental mélangeant ces 2 grandes passions au Rendez-vous Ball-room de Balboa (comté d’Orange en Californie). Sa reprise d’une chanson populaire grecque « Misirlou » n’aura de cesse de faire danser les foules pendant plusieurs années.
The Belairs - "Mr Moto" (1961)
En 1961, les Belairs se produisaient sur les plages d’Hermosa et Redondo, plages de la South Bay (Sud Californie).
Mr Moto est un morceau dansant particulièrement efficace, classique surf, aux lignes de guitares phrasées associées à des rythmiques sautillantes, quelques appuis de saxophone ponctuant le titre et plus original, un pont mélodique au piano.
The Tornadoes - "Bustin’ Surfboards" (1962)
Ce morceau est une histoire de famille : les deux frères Gerald et Norman Sanders, leur cousin Jesse Sanders et un ami proche Leonard Delaney l’interprétaient à Redlands (Californie) .
La particularité de Bustin’ Surfoard tient surtout au son de vague qui débute le morceau et s’étend tout au long du titre et le termine. Titre au tempo assez cool, les tremolos typiques de guitare sont bien identifiables pendant les couplets.
N.B. : à ne pas confondre avec le groupe anglais “Tornados” et leur Telstar.
The Surfaris - "Wipe Out" (1961)
Lors de l’enregistrement de ce disque autoproduit, les Surfaris n’ont que 16 ans d’âge moyen (et ce ne sont pourtant pas les plus jeunes du mouvement), et enregistrent cette face B, Wipe out, dont la face A est Surfer Joe en improvisant une dizaine de minutes (c’est ce que dit la légende).
Titre improvisé et mythique au riff de guitare simple et entêtant, un jeu de batterie à la caisse claire très mise en avant, Wipe out, qui signifie tomber de sa planche de surf, est un appel à un furieux déhanchement.
The Chantays - Pipeline (1963)
Titre mêlant le cool de la musique surf et l’épique des chansons instrumentales westerns à la Shadows, Pipeline est l’un des morceaux surfs les plus repris.
Les Chantays sont des collégiens et lycéens originaires de Santa Ana en Californie et n’ont qu’entre 13 et 17 ans lorsqu’ils décident de renommer leur chanson « Liberty’s Whip » en « Pipeline » après avoir vu un documentaire sur les banzai pipline d’hawai (autrement dit les tubes des vagues géantes d’Hawai)
Prémonition heureuse puisque le titre deviendra effectivement un tube, n°4 au hit parade en 1963 qui leur offrira des opportunités télévisuelles
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