L'affaire Raton-Munch : le procès oublié de Mai 68 à Lyon

La nuit du 24 mai 1968 reste l'un des épisodes les plus marquants de Mai 68 à Lyon. Après plusieurs jours de manifestations relativement pacifiques, la situation bascule dans la violence. Cortèges, affrontements avec les forces de l'ordre, barricades enflammées : la ville connaît une escalade sans précédent.

Les premières barricades apparaissent alors rue Vendôme, rue Corneille, sur le cours Lafayette et aux abords du pont Lafayette.

Georges Vermard, BmL, P0702 B05 18 927 00004

Le drame du pont Lafayette

Le 24 mai 1968, à 23 h 40, un camion lancé sans conducteur fonce sur le dispositif policier installé sur le pont Lafayette. Le véhicule avance seul, sa vitesse étant maintenue par un pavé placé sur la pédale d'accélérateur.

Après avoir heurté un lampadaire, le camion dévie sa trajectoire. Il touche vraisemblablement à l'épaule le commissaire principal René Lacroix, présent en civil et qui tentait de s'interposer entre les CRS et les manifestants.

Peu après minuit, le commissaire Lacroix décède à l'hôpital Édouard-Herriot. Les autorités attribuent alors sa mort aux événements de la soirée.

Le bilan de cette nuit est lourd :

  • 1 mort ;
  • 42 blessés ;
  • plus de 200 arrestations, dont 46 étudiants et 10 lycéens.

Une enquête aux multiples rebondissements

Le 27 mai 1968, le préfet du Rhône, Max Moulins, prononce une allocution officielle. Le même jour, deux hommes sont arrêtés dans le cadre de l'enquête : Jacques Danuzo, représentant de commerce domicilié à Vienne, et Alban Joanin, fils du propriétaire du camion impliqué.

Faute de preuves suffisantes, ils sont rapidement remis en liberté.

L'enquête se poursuit néanmoins. Le 24 juin, Michel Raton, ouvrier agricole, est inculpé. Le 14 septembre, Marcel Munch est à son tour mis en examen. En mai 1969, leur compagnon Robert Mougin est également arrêté.

Les trois hommes appartiennent à ce que l'on appelait alors les « trimards » : de jeunes ouvriers vivant en marge, fréquentant les bandes des quartiers périphériques, flirtant parfois avec la délinquance et revendiquant une culture « beatnik », terme particulièrement sulfureux à l'époque.

Une mobilisation pour leur défense

Face à ce qu'ils considèrent comme une procédure injuste, des militants créent le Comité lyonnais pour la libération des prisonniers politiques (CLLPP).

Pendant près de trois ans, le comité mène une campagne active pour défendre les accusés. Affiches, tracts et réunions publiques se multiplient dans toute la ville. Selon ses membres, Raton et Munch sont des boucs émissaires : ni étudiants, ni responsables syndicaux, ni figures politiques capables de bénéficier de soutiens influents.

Le procès de 1970

Michel Raton et Marcel Munch comparaissent devant la cour d'assises du Rhône du 22 au 25 septembre 1970.

Entre-temps, Robert Mougin, remis en liberté en décembre 1969, est décédé quelques semaines plus tard dans des circonstances demeurées obscures.

Durant les débats, plusieurs jurés, notamment issus du mouvement syndical, s'attachent à examiner les nombreuses zones d'ombre du dossier.

L'accusation soutient que plusieurs camions réquisitionnés par les manifestants étaient utilisés pour acheminer des matériaux destinés à la construction de barricades. Les deux premiers véhicules auraient été immobilisés par la police. Selon cette thèse, Michel Raton aurait alors placé un pavé sur l'accélérateur du troisième camion avant de l'abandonner sur le pont Lafayette.

Le témoignage qui change tout

Le tournant du procès intervient avec l'intervention du docteur Grammont, l'interne ayant accueilli René Lacroix à l'hôpital de Grange-Blanche.

Le médecin explique avoir été surpris par les informations publiées dans la presse, selon lesquelles le commissaire aurait été renversé par le camion et souffert de multiples fractures.

À la barre, il affirme que René Lacroix présentait avant tout les signes d'un infarctus. Il précise également que les côtes fracturées constatées lors des examens étaient la conséquence des massages cardiaques pratiqués pour tenter de le réanimer.

Ce témoignage fragilise considérablement l'accusation.

Un acquittement aux allures de verdict sur Mai 68

Le 25 septembre 1970, après quatre jours d'audience et un procès extrêmement médiatisé, Michel Raton et Marcel Munch sont acquittés.

Au-delà du sort des deux accusés, ce verdict apparaît pour beaucoup comme un jugement symbolique des événements de Mai 68 à Lyon. L'affaire demeure aujourd'hui l'un des épisodes les plus controversés de l'histoire lyonnais.

 

Michel Chomarat, Raton-Munch victimes de la justice bourgeoise, Lyon, Michel Chomarat, [1970].

Tout ! ce que nous voulons : Tout ! Journal révolutionnaire, Paris,Tout, 1970-1971

Articles sur le sujet

Tout voir
  • Jeanne Bardey

    • Article
    • Livre
    • Lyon et métropole

    Jeanne Bardey, née à Lyon le 12 avril 1872, est l’un des plus importants sculpteurs lyonnais du 20e siècle, et la dernière élève de Rodin. N’ayant jamais eu besoin d’exposer pour vivre, elle restera...

  • Givors, Grigny et la construction de l’aire métropolitaine lyonnaise

    • Article
    • Lyon et métropole

    Le 11 octobre 2004, Gérard Collomb appelle les communes de la périphérie lyonnaise à intégrer la communauté urbaine de Lyon. Givors et Grigny se portent candidates en novembre 2005 et rejoignent...

  • Vendanges urbaines à la Croix-Rousse

    • Article
    • Lyon et métropole

    Alors que la région lyonnaise émerge à peine de la torpeur dans laquelle la canicule quasi ininterrompue de l’été l’a plongée, il est déjà l’heure de penser aux vendanges, devenues plus précoces d...