Le chemin de la sororité
Est-il possible de faire collectif en tant que femmes aujourd’hui ? Une sélection de livres sur la rivalité féminine, l’amitié entre femmes et la sororité par le département Société.
Une... "sororité" ?
Le mot « sororité », créé sur la base du latin soror signifiant sœur, désignait à l’origine une communauté religieuse de femmes. Il est aujourd’hui devenu synonyme d’une organisation horizontale de femmes dans laquelle l'entraide prime et qui évolue en dehors de toute injonction masculine. Entre-temps, le terme est longtemps demeuré retranché dans les pages des dictionnaires, sans gagner sa place dans la parole publique. Il aura fallu attendre les années 70 pour qu’il émerge, timidement, vite étouffé par les ravages du post-féminisme et de la riposte patriarcale.
Mais alors, pourquoi, avec la libération de la parole actuelle et la multiplication des luttes, ce mot peine-t-il à s’imposer ? Comment faire collectif en tant que femmes cisgenres, transgenres, de tout horizon, dans une société dans laquelle priment misogynie et domination masculine ?
Cheminons ensemble grâce aux collections du département Société.
Une rivalité créée de toute pièce
Rivales : il n'y a rien de pire que les femmes entre elles / Marie-Aldine Girard (2022)
« Il n'y a rien de pire que les femmes entre elles ». Un adage des temps passés qui a la vie longue. C’est à partir de cet « aphorisme » qui s’impose depuis longtemps dans l’imaginaire collectif que Marie-Aldine Girard démarre sa réflexion. Appuyé par de nombreux témoignages, son essai passe en revue les situations dans lesquelles nombre de femmes sont victimes malgré elles d’une misogynie intériorisée. Le format montre efficacement la violence symbolique que représente la trahison d’une consœur, qu’elle soit subie ou qu’on en soit à l’origine.
SOC 443
Rivalité, nom féminin / Racha Belmehdi (2022)
Ici Racha Belmedhi fait un constat similaire à celui de Girard : la rivalité féminine n’est que la conséquence d’un monde sur lequel l’homme a la main mise. Si Rivales (Girard) nous met face aux pensées invasives qui envahissent nos quotidiens, Rivalités (Belmehdi) interroge plus en profondeur les causes de l’hostilité entre femmes, prenant le temps d’étudier avec punch les origines et incarnations de ce phénomène.
SOC 446
"Toi t’es pas comme les autres filles" #pickme / Maud Le Rest (2026)
Plus récemment, Maud Le Rest s’est particulièrement intéressée à l’une des incarnations de cette rivalité féminine imprégnée de misogynie : celle des Pick-Me Girl (Les filles « Choisis-moi »). Le principe est simple : se hisser au-dessus de la médiocrité supposée de « toutes les autres filles », qui seraient moins drôles, trop sensibles, trop superficielles, trop mesquines etc,etc. La Pick-Me ne peut donc exister que dans un monde dans lequel prédomine une pensée sexiste qui finit par être intériorisée par celles-là même qui en sont victimes.
SOC 446
Plutôt que de faire front contre un système encore inégalitaire, ces essais montrent comment les femmes, dans la vie privée ou professionnelle, en sont venues à accepter des règles injustes et à faire de l’autre une ennemie plutôt qu’une alliée. Girard, Belmehdi, et Le Rest (entre autres) le démontrent donc bien : cette rivalité féminine, état soi-disant de nature, est un mythe à déconstruire et dont il faut s’émanciper.
Déconstruire pour mieux bâtir le collectif
"Si j’ai du subir ça et que j’ai survécu, alors tout le monde le peut". La résilience face à la violence devient une fierté et un argument pour ne pas changer le système.
Camille Lextray, Briser la chaîne, Leduc Société, 2024
Briser la chaine : misogynes de mère en fille ? / Camille Lextray (2024)
Camille Lextray interroge les mécanismes sociaux de la reproduction de cette intériorisation du sexisme. Elle s’intéresse à la figure maternelle qui transmet malgré elle, les maillons de leurs propres chaînes aux filles et femmes des nouvelles générations. Pour Lextray, briser cette chaîne ne peut se faire à l’échelle individuelle, cela nécessite une action commune, massive et déstabilisatrice. Une invitation à un mouvement sororal collectif de déconstruction de nos regards et de réappropriation des corps et des luttes.
SOC 446
La sororité n’est peut-être donc pas qu’une idée utopique. En témoigne le fait que le concept d’amitié s’impose de plus en plus dans le débat public, comme le montrent les nombreuses publications récentes à ce sujet.
Quelques publications récentes pour aller plus loin sur la question de l'amitié :
De nombreuses voix plébiscitent les vertus d’un lien dont l’importance est souvent minimisée, notamment quand l’amitié est comparée à une relation de couple.
À propos d’une rupture amicale : " C’est pire qu’une rupture amoureuse parce qu’aucune autre amie ne pourra prendre sa place. [...] Je crois que je ne m’en remettrai jamais et je vois bien que je peux pas le dire comme ça. Si je m’étais fait quitter par mon mari au bout de quinze ans, tout le monde comprendrait que je sois malheureuse et que j’aie du mal à m’en remettre, mais pas là. Alors que pour moi c’est pire."
Marie-Aldine Girard, Rivales, 2022
Elles vécurent heureuses : l'amitié entre femmes comme idéal de vie / Cincinatis Johanna (2026)
Cincinatis démontre qu’une amitié féminine est une alternative parfois souhaitable à la vie de couple. L’autrice évoque son expérience pour remettre en question notre conception d’un monde encore centré sur les relations amoureuses, hétéronormées et qui profitent bien souvent à un partenaire sur les deux. Oui, il est possible de faire famille sans avoir de relation de couple, de s’épanouir en dehors de toute interaction romantique et d’être heureuse, libre, tout en entretenant des liens profonds et sincères avec ses amies.
SOC 443
Cette normalisation de la relation amicale pourrait bien aller de pair avec la démocratisation d’alliance sororale, que Bell Hooks encouragait déjà en 1984 :
On nous enseigne que les relations qu’on a avec d’autres femmes amoindrissent notre expérience plutôt que de l’enrichir. On nous enseigne que les femmes sont des ennemies "naturelles" et que la solidarité n’existera jamais entre nous parce que nous ne savons pas nous rapprocher les unes des autres, que nous ne devons pas le faire et que nous ne pouvons pas y arriver. [...] Nous devons apprendre à vivre et à travailler dans la solidarité. Nous devons apprendre la vraie signification et la véritable valeur de la Sororité.
Bell Hooks, De la marge au centre, 1984.
Sororité / sous la direction de Chloé Delaume ; Juliette Armanet, Lauren Bastide, Iris Brey [et al.] (2021)
Lire cet essai c’est voir qu’une sororité est possible, qu’il suffit de laisser s’exprimer les femmes dans leur diversité pour qu’elle puisse se mettre en place. Dans cet ouvrage collectif – format tout trouvé pour son sujet -, les intervenantes expriment ce qu’est la sororité pour elles de façon aussi plurielle que le sont les expériences qu’elles ont vécues. Poésie, fiction, chanson, récits dialoguent ici en écho aux peurs, colères et amours des femmes aujourd’hui.
Quatorze fils qui s’entremêlent dans l’espoir de tisser un lien sororal fort malgré les différences de parcours et d’horizons de chacune.
SOC 441