Le ménage des champs :

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Un marché européen

par Michel Jourde

À partir du début du XVIe siècle (Gabriel Alonso de Herrera, 1513), sont imprimés de nouveaux livres d’agriculture en langue vernaculaire. On ne se contente pas de traduire le corpus légué par les Anciens : on cherche à l’imiter, à rivaliser avec lui et à doter ainsi les différentes langues européennes d’un discours d’autorité en matière agricole, adapté aux réalités locales contemporaines. Ce nouveau corpus se caractérise par la variété des formes adoptées (traités, dialogues, poèmes) et des objets (plus ou moins généraux ou spécialisés), ainsi que par une intense circulation translinguistique, à travers des processus d’imitation et de traduction.

1.

Fig. 1a. Gabriel Alonso de Herrera, Obra de agricultura, Alcalá de Henarres, Arnao Guillén de Brocar, 1513, page de titre. Biblioteca Nacional d'España (Madrid), R/3867. {JPEG}

Fig. 1a.

Fig. 1b. Gabriel Alonso de Herrera, Libro di agricoltura, Venise, 1557, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 393652. {JPEG}

Fig. 1b.

Fig. 1c. Gabriel Alonso de Herrera, Libro di agricoltura, Venise, 1557, sig. *3v (« Alli lettori »). Bibliothèque municipale de Lyon, 393652. {JPEG}

Fig. 1c.

Fig. 1a. Gabriel Alonso de Herrera, Obra de agricultura, Alcalá de Henarres, Arnao Guillén de Brocar, 1513, page de titre.
Biblioteca Nacional d’España (Madrid), R/3867 ; exemplaire consultable en ligne dans la Biblioteca Digital Hispánica
Fig. 1b et 1c. Gabriel Alonso de Herrera, Libro di agricoltura, Venise, 1557, page de titre et sig. *3v (« Alli lettori »).
Bibliothèque municipale de Lyon, 393652

Imprimée pour la première fois en juin 1513 à Alcalá de Henares, l’Obra [puis Libro] de Agricultura est dédiée au cardinal Jímenez de Cisneros, archevêque de Tolède et administrateur de la Castille. L’auteur, Gabriel Alonso de Herrera (vers 1470-vers 1540), revendique le choix du castillan par le souci d’illustrer la langue et de diffuser plus largement un savoir agricole puisé dans des sources latines, arabes ou italiennes et dans l’observation directe des réalités espagnoles. Il rappelle, dans son prologue, les origines espagnoles de Columelle, avec lequel il cherche à rivaliser. Jusqu’en 1540, paraissent cinq autres éditions augmentées par l’auteur, et le livre est encore publié six fois en Espagne avant la fin du siècle. En 1557, paraît à Venise une traduction italienne, due à Mambrino Roseo da Fabriano, prolifique traducteur de livres espagnols pour la librairie vénitienne : à la fin du livre, il précise in extremis la traduction de quelques termes qui lui avaient résisté. On y trouve en particulier l’alfa[l]fa, mot d’origine arabe désignant la luzerne, dont Herrera promeut la culture et qui commence à se diffuser en Italie.


2.

Fig. 2a. Agostino Gallo, Vinti giornate, 1569, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 341119. {JPEG}

Fig. 2a.

Fig. 2b. Agostino Gallo, Vinti giornate, 1569, verso de la page de titre (portrait). Bibliothèque municipale de Lyon, 341119 . {JPEG}

Fig. 2b.

Fig. 2c. Agostino Gallo, Secrets de la vraye agriculture, 1571, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 319827 {JPEG}

Fig. 2c.

Fig. 2a et 2b. Agostino Gallo, Vinti giornate, 1569, page de titre et verso de la page de titre (portrait).
Bibliothèque municipale de Lyon, 341119 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 2c. Agostino Gallo, Secrets de la vraye agriculture, 1571, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 319827 ; exemplaire consultable en ligne dans numelyo

Fils de marchand, marchand lui-même et propriétaire terrien à Poncarale à côté de Brescia, Agostino Gallo (1499-1570) publie en 1564 Le dieci giornate della vera agricoltura, et piaceri della villa (Brescia, 1564), augmentées par la suite en Tredici giornate (Venise, 1566) puis Vinti giornate (Venise, 1569). Il affirme écrire « non pas comme Philosophe, mais avec la pratique du pur Agriculteur ». Cette orientation pratique s’exprime par son intérêt pour les innovations agronomiques (promotion de la luzerne, du riz ou des vins pétillants), sa valorisation d’un contact direct entre propriétaires et laboureurs et son choix d’une forme dialoguée, chaque « journée » étant constituée d’un dialogue dans lequel un propriétaire expérimenté transmet son savoir à un néophyte. En 1571, le traducteur et polygraphe François de Belleforest (1530-1583) publie une traduction française, qui tend à estomper la dimension expérimentale de l’original : il s’agit surtout pour lui et son libraire Nicolas Chesneau de rivaliser avec le succès français de la Maison rustique d’Estienne et Liébault, que Belleforest accuse, à tort, d’avoir imité Gallo.


3.

Fig. 3a. La Villa di Palladio, Venise, 1560, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 417172 {JPEG}

Fig. 3a.

Fig. 3b. Pietro Crescentio tradotto, Venise, 1561, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 394938 {JPEG}

Fig. 3b.

Fig. 3c. Giovanni Tatti [Francesco Sansovino], Della agricoltura, 1560, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 393653 {JPEG}

Fig. 3c.

Fig. 3a. La Villa di Palladio, Venise, 1560, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 417172 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 3b. Pietro Crescentio tradotto, Venise, 1561, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 394938 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 3c. Giovanni Tatti [Francesco Sansovino], Della agricoltura, 1560, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 393653 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Le polygraphe vénitien Francesco Sansovino (1521-1583), fils d’un sculpteur et architecte d’origine toscane, fait carrière en multipliant les travaux auprès des imprimeurs et en créant son propre atelier en 1560 : il traduit, écrit, commente et édite dans tous les genres et sur tous les sujets. Dans le domaine agricole, il diversifie ses initiatives, traduisant du latin Palladius en 1560 et Pietro de’ Crescenzi en 1561, rééditant en 1568 la traduction italienne du traité espagnol de Herrera et concevant un ouvrage inédit, Della agricoltura (1560), vaste compilation illustrée de nombreuses gravures botaniques, qu’il signe d’un de ses pseudonymes, Giovanni Tatti.


4.

Fig. 4a. Luigi Alamanni, La Coltivazione, 1546, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 373188 {JPEG}

Fig. 4a.

Fig. 4b. Claude Gauchet, Le Plaisir des champs, 1583, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 317190. {JPEG}

Fig. 4b.

Fig. 4c. Claude Gauchet, Le Plaisir des champs, 1583, sig. **1r. Bibliothèque municipale de Lyon, 317190. {JPEG}

Fig. 4c.

Fig. 4d. Claude Gauchet, Le Plaisir des champs, 1583, sig. **1v-**2r. Bibliothèque municipale de Lyon, 317190. {JPEG}

Fig. 4d.

Fig. 4a. Luigi Alamanni, La Coltivazione, 1546, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 373188 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 4b, 4c et 4d. Claude Gauchet, Le Plaisir des champs, 1583, page de titre et sig. **1r-**2r (table).
Bibliothèque municipale de Lyon, 317190 ; exemplaire consultable en ligne dans numelyo

Les réalités agricoles ne font pas seulement l’objet de traités : elles constituent au XVIe siècle une riche matière pour les poètes, qui peuvent exploiter la variété des modèles légués par l’Antiquité, relevant de la poésie didactique, lyrique ou morale. En 1546, le poète florentin Luigi Alamanni (1495-1566), au service de François Ier depuis 1530, offre au roi un long poème didactique, La Coltivazione, imité des Géorgiques de Virgile mais incluant des informations précises sur les pratiques agricoles contemporaines. Pendant les Guerres civiles, s’affirme en France un goût pour la poésie des « plaisirs des champs », qui associe culture aristocratique de la villa, critique morale et curiosité à l’égard des réalités sociales agricoles, comme le montre la table des matières du recueil de Claude Gauchet, Le Plaisir des champs (1583) : scandé par les saisons, le recueil cherche à restituer la vie d’un domaine (Beaujour, près de Villers-Cotterêts), en faisant se succéder descriptions du domaine, récits de chasse, tableaux des travaux des champs et scènes plaisantes de la sociabilité rustique.


5.

Fig. 5a. Olivier de Serres, Théâtre d'agriculture, 1600, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 131365 {JPEG}

Fig. 5a.

Fig. 5b. Olivier de Serres, La seconde richesse du meurier-blanc, 1603, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 416957 {JPEG}

Fig. 5b.

Fig. 5c. Seydenwurm, Tuebingen, 1603, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 417127 {JPEG}

Fig. 5c.

Fig. 5a. Olivier de Serres, Théâtre d’agriculture, 1600, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 131365 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 5b. Olivier de Serres, La seconde richesse du meurier-blanc, 1603, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 416957 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 5c. Seydenwurm, Tuebingen, 1603, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 417127 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Issu d’une famille de riches marchands protestants, Olivier de Serres (1539-1619) achète en 1558 un domaine en Vivarais et devient « seigneur du Pradel ». Sur le modèle de Columelle et d’Agostino Gallo, il fait de son expérience la matière d’un livre à la fois personnel, centré sur les spécificités locales et sur ses propres pratiques, et à vocation encyclopédique. Soucieux de contrôler et de favoriser la diffusion de ses écrits, il fait précéder la première édition de son Théâtre d’agriculture (1600), puis la suivante (1603), de la publication de deux opuscules consacrés à promouvoir, avec le soutien royal, la culture du mûrier blanc pour l’élevage des vers à soie. Le premier de ces opuscules (La cueillete de la soye, 1599) fait l’objet, dès 1603, d’une traduction allemande. À la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre puis en France, on le célébrera comme le premier des agronomes modernes, en le dissociant de ses contemporains : son entreprise systématique et raisonnée, curieuse d’innovations, semblait avoir anticipé l’évolution de l’agriculture. Il n’a pourtant cessé de dialoguer avec les sources antiques, cherchant à transposer en contexte chrétien « l’ordonnance ancienne représentée par Columelle, et vérifiée par les effects ».