Le ménage des champs :

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Outils et pratiques : faucilles et serpes

par Marine Bretin-Chabrol et Martine Furno

Contrairement aux ouvrages de botanique, les traités des Scriptores rei rusticae ne font pas l’objet d’un appareil iconographique systématique permettant de visualiser outils et pratiques culturales. C’est donc en croisant plusieurs disciplines que l’on peut affiner notre connaissance des objets eux-mêmes, de leur utilisation et du vocabulaire technique utilisé pour les désigner. La linguistique et la philologie d’une part, l’archéologie et l’ethnologie de l’autre, concourent à éclairer les relations qu’entretiennent les textes avec les realia antiques qu’il prétendent décrire, mais également à repérer les interférences apportées à chaque époque de leur réception et de leur transmission par les connaissances pratiques de chacun de leurs lecteurs, copistes, commentateurs ou illustrateurs. Nous nous focaliserons ici sur deux exemples de falces mentionnées par Columelle, la serpe du vigneron et la faucille à moissonner.

1. L’outillage iconographique des manuscrits : schémas et enluminures

Fig. 1a. Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg), ms. Class. lat. F v 1, f. 54v-55r. © Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg). {JPEG}

Fig. 1a.

Fig. 1b. Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg), ms. Class. lat. F v 1, f. 55v-56r. © Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg). {JPEG}

Fig. 1b.

Fig. 1c. Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg), ms. Class. lat. F v 1, f. 56v. © Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg). {JPEG}

Fig. 1c.

Fig. 1d. The Morgan Library (New York), ms. M. 139, f. 2r (détail en bas à droite : homme coupant du blé avec une faucille). © The Morgan Library (New York). {JPEG}

Fig. 1d.

Fig. 1e. The Morgan Library (New York), ms. M. 139, f. 2r (détail en bas à gauche : deux hommes autour d'un char à foin). © The Morgan Library (New York). {JPEG}

Fig. 1e.

Fig. 1f. The Morgan Library (New York), ms. M. 139, f. 31r (scène en médaillon située dans la marge inférieure : homme récoltant du blé dans un champ). © The Morgan Library (New York). {JPEG}

Fig. 1f.

Fig. 1a, 1b et 1c. Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg), ms. Class. lat. F v 1, f. 54v-55r (double page), f. 55v-56r (double page) et f. 56v : comment mesurer la surface d’un champ ?. © Bibliothèque Nationale de Russie (Saint-Pétersbourg).
Fig. 1d, 1e et 1f. The Morgan Library (New York), ms. M. 139, f. 2r (détails en bas à droite : homme coupant du blé avec une faucille ; en bas, à gauche : deux hommes autour d’un char à foin), f. 31r (scène en médaillon située dans la marge inférieure : homme récoltant du blé dans un champ). © The Morgan Library (New York).

Y avait-il des représentations figurées dans le De re rustica de Columelle ? Les seules images présentes dans les deux manuscrits carolingiens sont des schémas permettant de calculer la surface d’un terrain en fonction de sa forme géométrique (V, 2 : fig. 1a à 1c) et d’évaluer ainsi le nombre de plants de vigne que l’on peut y installer (V, 3). Ces figures illustratives, destinées à favoriser la compréhension du texte, ne sont pas toujours conservées dans la tradition manuscrite postérieure. En revanche, les manuscrits de la Renaissance ont été parfois décorés de riches enluminures, qui évoquent différents aspects des travaux des champs mais avec une recherche esthétique et des référents culturels propres à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance (fig. 1d à 1f), et une visée plus ornementale que documentaire.


2. La falcis figura des éditions imprimées

Fig. 2a. Libri de re rustica..., Venise, 1514, f. 119r. {JPEG}

Fig. 2a.

Fig. 2b. Serpe à talon gauloise, Bapteste, fin de l'Antiquité ; dessin de Rafaële Ide, d'après C. Vernou, « Les outils de vigneron dans l'Aquitaine antique », Gallia 58, 2001, p. 153, fig. 78 (1). {JPEG}

Fig. 2b.

Fig. 2c. Les douze livres de [...] Columella des choses rusticques, Paris, J. Kerver, 1551, p. 212. Bibliothèque municipale de Lyon, 341118. {JPEG}

Fig. 2c.

Fig. 2a. Libri de re rustica. M. Catonis lib. I. M. Terentii Varronis lib. III. L. Lunii Moderati Columellae lib. XII. Eiusdem de arboribus liber... Palladii Lib. XIIII... Georgii Alexandrini Enarrationes priscarum dictionum... [cum Aldi Manutii epistolis], Venise 1514, f. 119r.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 393823 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 2b. Serpe à talon gauloise, Bapteste, fin de l’Antiquité ; dessin de Rafaële Ide, d’après C. Vernou, « Les outils de vigneron dans l’Aquitaine antique », Gallia 58, 2001, p. 153, fig. 78 (1).
Fig. 2c. Les douze livres de Lucius Junius Moderatus Columella des choses rusticques, trad. Claude Cotereau, Paris, J. Kerver, 1551, p. 212 : correction d’un schéma de sarpe/serpe et de sa légende.
Bibliothèque municipale de Lyon, 341118 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

À partir du début du XVIe siècle, les éditions du corpus agronomique contiennent des illustrations devant aider à la compréhension du texte lorsqu’une explication purement verbale semble difficile à suivre. Le chapitre IV, 25 du texte de Columelle décrit une serpe de vigneron, uinitoria falx, sous le titre falcis figura, ce qui a sans doute amené les premiers éditeurs à penser qu’il fallait restituer à cet endroit une figure qui aurait disparu. Il semble que l’édition aldine de 1514, parce que l’état de la technique d’imprimerie le permet désormais, soit la première à introduire un schéma que presque toutes les éditions reprendront ensuite (fig. 2a). Editeurs et lecteurs à ce moment ne sont pas en recherche d’exactitude archéologique, mais de référents familiers qui leur permettent de comprendre le texte : c’est pourquoi le schéma se rapproche sans doute plus d’une « serpe italienne » contemporaine que d’une transposition parfaitement exacte du texte (à comparer avec la fig. 2b). Seule l’édition de la première traduction intégrale en français, parue à Paris en 1551 et établie par Claude Cotereau, donne un schéma à nouveaux frais, plus précis et mieux adapté au texte traduit (fig. 2c).


3. Une énigme philologique : la faucille « à verrou »

Fig. 3a. Biblioteca Ambrosiana (Milan), ms. L 85 sup., f. 41v. © Veneranda Biblioteca Ambrosiana. {JPEG}

Fig. 3a.

Fig. 3b. Universitetsbibliotek (Göteborg), ms. Lat. 28, f. 32v. © Universitetsbibliotek (Göteborg). {JPEG}

Fig. 3b.

Fig. 3a. Biblioteca Ambrosiana (Milan), ms. L 85 sup., f. 41v. © Veneranda Biblioteca Ambrosiana.
Fig. 3b. Universitetsbibliotek (Göteborg), ms. Lat. 28, f. 32v. © Universitetsbibliotek (Göteborg).

En l’absence d’illustrations, il n’est pas toujours facile de comprendre certaines descriptions d’outils. Par exemple, le passage dans lequel Columelle décrit différentes sortes de faucilles à moissonner (II, 20, 3) a posé problème aux éditeurs modernes. Les manuscrits carolingiens portent la leçon : Multi falcibus uerutulatis atque iis (ou his) uel nostratibus uel denticulatis medium culmum secant (fig. 3a). Les manuscrits plus récents ont uericulatis à la place de uerutulatis (fig. 3b). « Bien des gens coupent la tige par le milieu avec des faucilles uerutulatis/uericulatis (mot inconnu par ailleurs) soit de chez nous soit à dents ». Iucundus, dans l’édition aldine de 1514, a corrigé le terme nostratibus en rostratis, « à bec », qu’il jugeait sans doute moins rare et plus logique dans le contexte descriptif de la phrase et qui a été adopté par tous les éditeurs modernes, y compris W. Lundström en 1917 et R. H. Rodgers en 2010.


4. Les interrogations de Jean Thierry

Fig. 4. Columelle, Les douze livres des choses rusticques, Paris, Kerver, 1551, p. 106, détail note en latin coin gauche bas. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 398292 {JPEG}

Fig. 4.

Fig. 4. Columelle, Les douze livres des choses rusticques, Paris, Kerver, 1551, p. 106, détail note en latin coin gauche bas.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 398292 ; exemplaire consultable en ligne dans numelyo

Même si les annotations de Jean Thierry à la traduction de Claude Cotereau sont en français, les notes préparatoires qu’il place sur son exemplaire de 1551 sont en latin, langue de sa réflexion savante. Il s’interroge sur la nature des outils évoqués dans le texte de Columelle pour l’expression falcibus vericulatis : «  il faut voir ce que c’est, ou alors fractariis  ? Verro en effet signifie quelquefois comme frango. Ou alors c’est verticulatis, c’est à dire courbes, tordues  ? Et pourquoi pas veruculatis, c’est à dire pointues en forme de petite broche  ?  ». Dans sa traduction de 1555, il choisira finalement «  faucilles pointues  », mais le passage est l’objet d’une longue note qui rassemble divers témoignages d’autres auteurs, et se termine par un argument d’observation personnelle  : «  I’en ay vu a bec pointu et crochu  », certaines sans dentelure, d’autres avec.


5. L’apport de l’archéologie

Fig. 5a. Faucille à moissonner, Settefinestre, IVe s. de notre ère ; dessin de Rafaële Ide, d'après Andrea Carandini (éd.), Settefinestre. Una villa schiavistica nell'Etruria romana, tome 3 : La villa e i suoi reperti, éd. Panini, Modène, 1985, p. 66. {JPEG}

Fig. 5a.

Fig. 5b. Faucille à moissonner, région d'Auxerre, XIXe-XXe siècle, dentée à la machine, dont la poignée en bois a disparu par vermoulure ; collection personnelle de F. Poplin. {JPEG}

Fig. 5b.

Fig. 5c. Faucille à moissonner, région d'Auxerre, XIXe-XXe siècle, dentée à la machine, dont la poignée en bois a disparu par vermoulure (détail) ; collection personnelle de F. Poplin. {JPEG}

Fig. 5c.

Fig. 5a. Faucille à moissonner, Settefinestre, IVe s. de notre ère ; dessin de Rafaële Ide, d’après Andrea Carandini (éd.), Settefinestre. Una villa schiavistica nell’Etruria romana, tome 3 : La villa e i suoi reperti, éd. Panini, Modène, 1985, p. 66.
Fig. 5b et 5c. Faucille à moissonner, région d’Auxerre, XIXe-XXe siècle, dentée à la machine, dont la poignée en bois a disparu par vermoulure ; collection personnelle de F. Poplin.

Cette énigme philologique a été « déverrouillée » par l’archéologue François Poplin en 2013 : alors que les éditeurs se sont focalisés à tort sur la pointe de la lame de la faucille, la « broche » décrite par Columelle est à chercher au bout du manche de celle-ci, traversé par ce qu’on appelle la « soie » de l’outil. La broche est la petite courbure métallique qui stabilise la soie dans le manche de bois, et dont l’usage est bien attesté dans les faucilles romaines retrouvées sur le site archéologique de Settefinestre, en Toscane (fig. 5a).
En revanche, comme aucun témoignage archéologique ne permet de comprendre la notion de faucille « à bec », François Poplin, en accord avec J. C. Dumont, propose de revenir à la leçon des manuscrits, opposant une faucille dentée (utilisée par d’autres peuples, notamment espagnols ; fig. 5b) et une faucille « de chez nous » (à savoir d’Italie, terre d’adoption de Columelle) qui, elle, est lisse. Si les faucilles retrouvées sur les sites antiques sont trop émoussées pour permettre de faire cette distinction, la découverte d’os de bœuf utilisés comme supports pour tailler les dents des faucilles dans certaines régions de Méditerranée extra-italiennes étaie cette hypothèse.

Pour aller plus loin : François Poplin, « La faucille falx ueruculata denticulata de Columelle : une énigme bien verrouillée », in P. C. Anderson, C. Cheval et A. Durand (éd.), Regards croisés sur les outils liés au travail des végétaux, éd. APDCA, Antibes, 2013, p. 49-60.