Le ménage des champs :

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Outils et pratiques : le tribulum

par Maëlys Blandenet

Les auteurs de l’Antiquité mentionnent plusieurs procédés permettant de séparer le grain de l’épi après la moisson : le foulage, le battage et le dépiquage. Pour cette dernière pratique un outil est surtout évoqué, le tribulum (planche à dépiquer).
Toutefois, le Moyen Âge et l’époque moderne connaissent essentiellement le foulage et le battage au fléau. Les éditeurs et traducteurs des scriptores rei rusticae à la Renaissance doivent donc comprendre et expliquer à leurs lecteurs quels sont ces pratiques et outils de dépiquage peu répandus de leur temps – même si quelques témoignages, iconographiques notamment, attestent d’une continuité de l’usage du tribulum de l’Antiquité à l’époque moderne, en particulier dans la péninsule ibérique. Le terme tribulum est ainsi référencé dans des index ou glossaires et explicité par des références à d’autres textes de l’Antiquité, en croisant les indications fournies par les Anciens (Varron, Columelle, ou Servius, dans son commentaire aux Géorgiques de Virgile).
De nos jours, pour comprendre le fonctionnement de ces outils, les historiens et les archéologues spécialistes de l’histoire des techniques s’appuient, outre les sources textuelles, sur la documentation ethnographique et les reconstitutions expérimentales.

1. Varron et la description du tribulum

Fig. 1. Dessin de tribulum (copyright Rafaële Ide). {JPEG}

Fig. 1.

Fig. 1. Dessin de tribulum (copyright Rafaële Ide).

« Quand la récolte aura été très abondante et d’excellente qualité, il faut séparer les épis sur l’aire en faisant un tri, pour avoir la meilleure semence, et faire sortir sur l’aire le grain de l’épi. Cela se fait chez certains avec un attelage de bêtes de somme et une planche à dépiquer (tribulum). Elle est faite d’une planche hérissée de pierres ou de morceaux de fer, sur laquelle on place quelqu’un pour la diriger ou une grosse charge et qui est tirée ensuite par un attelage de bêtes de somme ; et elle fait sortir le grain de l’épi. »
(Varron, Res Rusticae, I, 52, 1 ; traduction M. Blandenet)

Le tribulum se présente ici comme une lourde planche de bois ; sur sa surface inférieure sont incrustés des éclats de pierre ou de métal. Cet outil permet ainsi de séparer le grain de l’épi, mais aussi de hacher la paille.

Pour aller plus loin :
- K.D. White, Agricultural Implements of the Roman World, Cambridge University Press, 2010, p. 151-155 (1re édition 1967).
- P. Roux, Moisson, battage, vannage, stockage des céréales aux périodes protohistorique et antique dans le monde égéen : Histoire des techniques, p. 171-252 (voir en ligne).


2. Les outils du dépiquage dans les commentaires des Géorgiques

Fig. 2a. Opera Virgiliana, Lyon, J. Crespin, 1529, p. CXXII (moitié inférieure). Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 106146. {JPEG}

Fig. 2a.

Fig. 2b. Opera Virgiliana, Lyon, J. Crespin, 1529, p. CXXIII. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 106146. {JPEG}

Fig. 2b.

Fig. 2c. La Georgica di Virgilio..., 1545, f. 13v. Bibliothèque municipale de Lyon, 393835. {JPEG}

Fig. 2c.

Fig. 2a et 2b. Opera Virgiliana, Lyon, J. Crespin, 1529, p. CXXII (moitié inférieure) et p. CXXIII.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 106146 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 2c. La Georgica di Virgilio, nuovamente di latina in thoscana favella per Bernardino Daniello tradotta e commentata, 1545, f. 13v.
Bibliothèque municipale de Lyon, 393835 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Virgile, dans ses Géorgiques (I, 164), mentionne le tribulum dans une brève liste des outils des paysans. L’édition de J. Crespin de 1529 présente le poème de Virgile en isolant des ensembles d’une dizaine de vers, qu’il entoure de commentaires et entre lesquels il insère parfois des gravures, comme c’est le cas ici (fig. 2a). Les commentaires, rédigés en latin, sont ceux des érudits de l’Antiquité tardive (Servius, Probus) ou de contemporains : les Italiens Antonio Mancinelli (Mancinellus) et Giovan Pietro Pierio Valeriano (Pierius), le Belge Josse Bade (Ascensius). Le terme tribula, en manchette, permet au lecteur de retrouver facilement l’explication correspondante dans le commentaire de Servius (fig. 2a et 2b).
Le procédé est encore utilisé pour les traductions de Virgile en langue vernaculaire, comme dans la traduction italienne de B. Daniello, qui encadre de commentaires sa traduction du poème latin (fig. 2c). Les termes commentés sont ici mis en avant par l’usage de la majuscule. Le tribulum (« triboli ») fait l’objet d’une description synthétique qui reprend essentiellement le commentaire de Servius.


3. Du commentaire à la traduction : l’exemple de Columelle

Fig. 3a. Opera agricolationum, 1504, sig. f1r. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 {JPEG}

Fig. 3a.

Fig. 3b. Libri de re rustica, Lyon, (S. Gryphe), 1535, tome 3, sig. l2r. Bibliothèque municipale de Lyon, 349582 {JPEG}

Fig. 3b.

Fig. 3c. Les douze livres de Lucius Junius Moderatus Columella des choses rustiques, 1555, p. 107. Bibliothèque municipale de Lyon, 319438 {JPEG}

Fig. 3c.

Fig. 3a. Opera agricolationum, 1504, sig. f1r.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 3b. Libri de re rustica, Lyon, (S. Gryphe), 1535, tome 3, sig. l2r.
Bibliothèque municipale de Lyon, 349582 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books : tome 1 ; tome 2 ; tome 3
Fig. 3c. Les douze livres de Lucius Junius Moderatus Columella des choses rustiques, 1555, p. 107.
Bibliothèque municipale de Lyon, 319438 ; exemplaire consultable en ligne dans numelyo

À propos des travaux qui suivent la moisson (De re rustica II, 20, 4), Columelle ne mentionne que brièvement l’utilisation du tribulum, qu’il présente, ainsi que la traha, comme un complément au foulage. Dans l’édition de 1504, le commentaire de P. Beroalde encadre le texte latin. Le terme tribulam n’est pas mis en manchette, mais l’utilisation de majuscules dans le corps du texte pour les trois premières lettres du mot signale qu’un commentaire lui est consacré. Pour comprendre l’outil évoqué par Columelle, Beroalde croise les sources antiques en citant Servius et Varron.
Dans l’édition lyonnaise de 1535, le commentaire de P. Beroalde n’encadre plus le texte de Columelle (Philippi Beroaldo in libr. XIII. Columellae annotationes), mais est édité à part dans un troisième tome. Les termes commentés sont classés par ordre alphabétique et placés les uns à la suite des autres (fig. 3b).
Les traductions françaises du traité de Columelle, faites par C. Cotereau et J. Thierry, suppriment quant à elles le commentaire sur le tribulum, en faisant le choix d’une traduction plus explicite (fig. 3c). Là où Columelle écrit que « si l’on a peu d’attelages, on peut leur ajouter une planche et un traîneau à dépiquer, qui tous les deux broient très facilement les tiges », on trouve chez Jean Thierry : « si tu en has peu, il leur fauldra faire tirer des traineaus ou rouleaus de bois, qui batront & froisseront la paille, & secoueront le bled ». Les libertés prises par la traduction font office de commentaire, en allant même jusqu’à l’anachronisme : en témoigne l’utilisation, dans la phrase suivante, du terme « fléaux » pour battre le blé au lieu des « bâtons » dont parle Columelle. L’anachronisme permet d’établir une correspondance entre les réalités antiques et les pratiques de l’époque moderne.


4. Dépiquage et foulage à l’époque moderne

Fig. 4a. Georg Braun, Liber quartus urbium praecipuarum totius mundi, 1574 ; Biblioteca Histórica de la Universidad Complutense de Madrid, BH FLL Res.1216, f. 3v-4r. {JPEG}

Fig. 4a.

Fig. 4b. O. de Serres, Théâtre de l'agriculture, 1600, p. 130. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 131365 {JPEG}

Fig. 4b.

Fig. 4a. Georg Braun, Liber quartus urbium praecipuarum totius mundi, 1574 ;
Biblioteca Histórica de la Universidad Complutense de Madrid, BH FLL Res.1216, f. 3v-4r.
Fig. 4b. O. de Serres, Théâtre de l’agriculture, 1600, p. 130.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 131365 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Les nouveaux traités d’agriculture au XVIe siècle n’évoquent pas la pratique du dépiquage, dont des témoignages iconographiques attestent pourtant l’usage, en particulier dans la péninsule ibérique. L’ouvrage du cartographe Georg Braun (1574) montre ainsi, devant la ville d’Orchuna (Osuna, en Andalousie), une scène de dépiquage : on y voit un homme debout sur une planche à dépiquer, tirée par un attelage qu’il dirige (fig. 4a, angle inférieur gauche).
Si Olivier de Serres ne mentionne pas le dépiquage, il observe toutefois des différences d’usage en la matière entre le nord et le sud de l’Europe, les régions méditerranéennes connaissant surtout le foulage, tandis que le battage au fléau est plus répandu ailleurs. Ses observations d’ordre ethnographique sont étayées par des remarques lexicales soulignées par l’usage de l’italique (fig. 4b). En revanche, il ne mentionne aucun autre outil que le fléau, contrairement à Agostino Gallo, qui cite, parmi les outils du paysan, des rouleaux de bois destinés « à rouler les bledz moissonnez » (Secrets de la vraye agriculture, traduits par François de Belleforest, 1571, p. 209). L’utilisation de rouleaux, pour la péninsule italienne du moins, semble également confirmée par la machine à dépiquer inventée par Giovanni Branca. Au début du XVIIe siècle, cet ingénieur et architecte italien imagine des rouleaux « mécaniques » mis en mouvement par une roue actionnée par un système d’engrenages (Branca, Le machine, 1629, p. 14-15). Aux dires de G. Branca, cette machine aurait la force de travail de six chevaux ; mais cette invention resta sans suite.


5. Comprendre le tribulum aujourd’hui

Documents 5a. Outils, Techniques et Tablettes : Sur les traces des savoirs agricoles d'autrefois, réalisation Patricia C. Anderson et Philippe Aigouy, 2000.

Document 5a.

Documents 5b. Outils, Techniques et Tablettes : Sur les traces des savoirs agricoles d'autrefois, réalisation Patricia C. Anderson et Philippe Aigouy, 2000.

Document 5b.

Documents 5a et 5b. Outils, Techniques et Tablettes : Sur les traces des savoirs agricoles d’autrefois, réalisation Patricia C. Anderson et Philippe Aigouy, 2000.
a. Extrait 1 - 00:00 à 08:00
b. Extrait 2 - 19:14 à 20:35

Les recherches sur la forme et le fonctionnement de la planche à dépiquer de l’Antiquité (tribulum) s’appuient de nos jours sur l’ethnographie et l’archéologie expérimentale, deux approches qui nous permettent de mieux comprendre les techniques agricoles du passé.
Les documents ethnographiques aident les archéologues à proposer des hypothèses destinées à expliquer certains restes archéologiques, ainsi qu’à reconstituer les outils du passé le plus lointain afin de tester la validité de leurs hypothèses par l’expérimentation. Telle est la démarche adoptée en particulier par Patricia Anderson, qui, grâce à une étude tracéologique sur des lames de silex (document 5a) validée par l’expérimentation (document 5b), a pu confirmer l’hypothèse de l’apparition du tribulum en Mésopotamie voici 7 000 ou 8 000 ans.

Pour aller plus loin :
- Exploring and Explaining Diversity in Agricultural Technology, Annelou van Gijn, John Whittaker, Patricia C. Anderson (éd.), Oxbow Books, 2014.
- Thomas Schippers, « Le trilho revisité. Quelques réflexions ethnographiques autour de l’usage contemporain d’un outil archaïque », in João Alpuim, Jean-Yves Durand, Clara Saraiva (org.), Caminhos e diálogos da antropologia portuguesa. Homenagem a Benjamim Pereira, Município de Viana do Castelo e CRIA, 2014.