Le ménage des champs

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

De la lecture à la pratique ?

par Michel Jourde

Depuis l’Antiquité, les livres d’agriculture posent eux-mêmes la question de leur effet : à quoi bon prétendre enseigner ce que chacun pense savoir faire parce qu’il l’a appris en pratiquant ? Quel accès aux propositions d’innovation auront ceux qui réaliseront effectivement les travaux agricoles ? Les livres d’agriculture de la Renaissance reprennent ces questionnements et leur apportent des réponses variées, en fonction de la diversité de leurs objets et de leur destination. Ils tiennent pour acquis qu’ils ne seront pas lus par les « simples laboureurs », à peu près exclus de l’accès aux livres, mais ils ne renoncent pas au désir d’influencer, de manière directe ou indirecte, les pratiques agricoles.

1.

Fig. 1a. Livre de raison d'Olivier de Serres, première page de couverture. Bibliothèque de la Société d'Histoire du Protestantisme Français (Paris), MSS 949. {JPEG}

Fig. 1a.

Fig. 1b. Livre de raison d'Olivier de Serres, p. 13. Bibliothèque de la Société d'Histoire du Protestantisme Français (Paris), MSS 949. {JPEG}

Fig. 1b.

Fig. 1c. Livre de raison d'Olivier de Serres, p. 35. Bibliothèque de la Société d'Histoire du Protestantisme Français (Paris), MSS 949. {JPEG}

Fig. 1c.

Fig. 1a, 1b et 1c. Livre de raison d’Olivier de Serres, première page de couverture, p. 13 et p. 35.
Bibliothèque de la Société d’Histoire du Protestantisme Français (Paris), MSS 949

Les livres d’agriculture ne constituent pas le seul mode de présence de l’écriture dans le monde agricole au début de l’époque moderne. Se développe en effet la pratique du « livre de raison » (liber rationum, c’est-à-dire « livre de compte »), à laquelle recourent de plus en plus ceux qui ont à gérer eux-mêmes un bien impliquant des transactions. Le désir de rationaliser l’activité agricole qui se déploie dans les traités, sur le modèle antique, peut ainsi être vu comme le prolongement de pratiques d’écriture désormais ancrées dans le quotidien. C’est ce que montre le cas d’Olivier de Serres : parallèlement à son Theatre d’agriculture, il tient un « livre de raison », dont nous sont parvenus seulement les trois derniers cahiers (1606-1619). Il y consigne ses dépenses, recettes, rendements, mais aussi parfois ses « expérimentations », et, en enregistrant les activités des domestiques ou de son épouse, il constitue, pour lui-même, sa famille et ses héritiers, une image complète de la vie du domaine. Sur la couverture du registre, il note quelques sentences dans lesquelles on retrouve les valeurs morales promues par le Theatre d’agriculture.

Transcriptions

- fig. 1a (transcription par Dominique Margnat)

Ni conseil ni louange de meschantes gens
L’on ne peut estre mal conseillé par gens de bien ne bien par meschans
Nous commencerons de nous amender
Quand nous cesserons de nous plaindre
Ne peut estre bon aux bons
Qui n’est point mauvais aux meschans
En crainte des oiseaux ne veut prendre le soin
De semer son millet, dans l’an en a besoin
L’entendement s’en va quand les malheurs arrivent
La repentence est le fruit des œuvres inconsidérees

- fig. 1b (transcription par Dominique Margnat)

Le lundi 18 Decembre 1606 ay baillé à la femme dudit Maistre Abraam Marchand deux sestiers Froment pour 4 livres 8 solz le sestier et trois carterons orge a Raison de 3 livres le sestier monte tout 11 livres 1 sol
Ay baillé audit maistre Abraam en argent trois livres quatorze solz huit deniers le 28 Janvier 1607 […]
Au mois de Mars 1607 la lune estant vielle ay fait eslager plusieurs meuriers pres de la Vignasse pour tirer l’escorce des branches en l’un desquelz arbres y a eu d’escorce verte 12# 1/4
Pour scavoir de combien ladite escorce se diminue, despuis freschement escorcee jusques à estre seche preste à mettre Rouir, Ay experimenté que 2# 1/4 d’escorce fresche et toute verte est revenue seche à 1# 7 onces par ce moyen se diminuant un peu moins que de la moitié
L’an 1610 au mois de Febvrier la lune estant Vielle ay fait tailler presques toute ma vigne du Pradel […]

- fig. 1c (transcription par Dominique Margnat)

Le XI Avril 1613 ma femme a mis couver huit onces graine de Magniaux [vers à soie] moins 1/8 reouvres, scavoir 1 once de la sienne, 2 onces Reouvrees de Montelimar à 3 livres l’once soit six livres et 5 onces Reouvres directement d’Espaigne par un marchand d’Avignon nommé François Belon qui la luy vendit au Bourg au prix 2 onces de 30 sols payés contant 3 livres et 3 onces a 35 sols l’once, payable quand la soye seroit faite à condition de se treuver bonne. Pour faire la nourriture desdits magnaux Tonie Blachiere de Chassiers est venue ceans le ( ) dudit mois louee au prix de ( ) […]

2.

Fig. 2a. Estienne et Liébault, L'Agriculture ou Maison rustique, 1594, f. i2v-i3r (calendrier). Bibliothèque municipale de Lyon, A 508232. {JPEG}

Fig. 2a.

Fig. 2b. Estienne et Liébault, L'Agriculture ou Maison rustique, 1594, f. i3v-i4r (calendrier). Bibliothèque municipale de Lyon, A 508232. {JPEG}

Fig. 2b.

Fig. 2c. Estienne et Liébault, L'Agriculture ou Maison rustique, 1594, f. i4v (calendrier). Bibliothèque municipale de Lyon, A 508232. {JPEG}

Fig. 2c.

Fig. 2d. Richard Bradley, Le Calendrier des jardiniers, 1743, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 416878 {JPEG}

Fig. 2d.

Fig. 2e. Richard Bradley, Le Calendrier des laboureurs et des fermiers, 1755, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 416926 {JPEG}

Fig. 2e.

Fig. 2a, 2b et 2c. Estienne et Liébault, L’Agriculture ou Maison rustique, 1594, f. i2v-i4v (calendrier).
Bibliothèque municipale de Lyon, A 508232 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 2d. Richard Bradley, Le Calendrier des jardiniers, 1743, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 416878 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 2e. Richard Bradley, Le Calendrier des laboureurs et des fermiers, 1755, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 416926 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Plus que n’importe quelle autre, la pratique agricole est dépendante du calendrier et c’est au nom de cette évidence pratique que Palladius avait choisi d’organiser son traité selon les mois de l’année. Les traités d’agriculture créés à la Renaissance adoptent le plus souvent une structure thématique, dans le sillage de Columelle ou de Crescenzi, au moment où de tout autres publications affichent une structure calendaire, pour un usage plus symbolique que pratique (almanachs, pronostications, Kalendrier des bergers…). Cependant, un traité comme la Maison rustique finit par intégrer, parmi les pièces liminaires de son édition de 1594, une « Table pour cognoistre le temps, auquel on peut semer plusieurs sortes de graines ». Ces calendriers pratiques constitueront ensuite un pont entre les publications savantes sur l’agriculture (comme les livres du naturaliste anglais Richard Bradley au XVIIIe siècle) et les almanachs destinés aux populations paysannes.


3.

Fig. 3. Quatre traictez utiles et delectables de l'agriculture, Paris, G. Corrozet, 1560, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 392154 {JPEG}

Fig. 3.

Fig. 3. Quatre traictez utiles et delectables de l’agriculture, Paris, G. Corrozet, 1560, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 392154 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Les chapitres que les traités d’agriculture, depuis l’Antiquité, consacrent au jardinage sont parfois publiés de manière séparée à la Renaissance et ils créent une littérature horticole qui possède son public propre, incluant des élites urbaines peu concernées par les productions céréalières ou par l’élevage. Au XVIIe siècle, c’est dans cette littérature des jardins qu’apparaîtront des innovations importantes (technique de l’espalier, recherches sur la taille de fructification et sur la sélection des espèces) qui devanceront les innovations agricoles. Dès 1560, un recueil publié par le libraire parisien Gilles Corrozet marque un moment de transition : il associe à la republication des traités traditionnels de « Gorgole de Corne Florentin » et de « Nicolas Du Mesnil », deux pièces au ton nouveau, centrées sur des expériences individuelles, l’une de « F. Dany religieux de l’abbaye S. Vincent pres du Mans » (déjà publiée en 1543), et l’autre anonyme, « petit cayer » consignant des observations faites par un propriétaire dans ses deux maisons et publiées afin que ses lecteurs les communiquent aux « gens rustiques » auxquels ils confient leurs jardins.


4.

Fig. 4a. Camillo Tarello, Ricordo d'agricoltura, 1601, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 392155. {JPEG}

Fig. 4a.

Fig. 4b. Camillo Tarello, Ricordo d'agricoltura, 1601, privilège. Bibliothèque municipale de Lyon, 392155. {JPEG}

Fig. 4b.

Fig. 4a et 4b. Camillo Tarello, Ricordo d’agricoltura, 1601, page de titre et privilège.
Bibliothèque municipale de Lyon, 392155 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

De manière exceptionnelle, un propriétaire de Brescia, Camillo Tarello (vers 1513-1573), a l’idée de solliciter le Sénat de Venise à la fois pour protéger la publication de son Ricordo d’agricoltura (1567) et pour « breveter » son innovation agronomique elle-même. Tout en citant avec respect les auteurs anciens, il s’éloigne résolument de la forme du traité à l’antique, pour présenter une liste alphabétique de recommandations (augmentation des labours et des fumures, rotation culturale incluant les plantes de fourrage, en particulier le trèfle…). Se présentant comme un « Christophe Colomb » de l’agriculture, il promet à ses lecteurs qu’ils pourront doubler leurs revenus s’ils adoptent sa « méthode » (questo mio metodo). En échange, il obtient du Sénat, le 29 septembre 1566, que lui soient versés, et plus tard à ses héritiers, quatre marchetti par arpent de blé cultivé selon sa méthode et deux marchetti par arpent d’une autre plantation.


5.

Fig. 5a. Barthélemy de Laffemas, Instruction du plantage des meuriers, 1605, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 395649 {JPEG}

Fig. 5a.

Fig. 5b. John Bonœil, His majesties… letter, 1622, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 416865 {JPEG}

Fig. 5b.

Fig. 5a. Barthélemy de Laffemas, Instruction du plantage des meuriers, 1605, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 395649 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 5b. John Bonœil, His majesties… letter, 1622, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 416865 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Au début du XVIIe siècle, on constate que les innovations proposées par les traités commencent à faire l’objet d’une appropriation officielle. C’est le cas des propositions concernant le développement de l’élevage des vers à soie, avancées, en particulier, par Olivier de Serres. En France, Barthélemy de Laffemas, qui devient « contrôleur général du commerce » en 1602, apporte un soutien actif au développement de la culture du mûrier, à la fois par des décisions administratives et par une Instruction publiée en 1605, adressée aux membres du clergé. En Angleterre, le réfugié français John Bonœil publie en 1620 un traité sur le même sujet (Observations to be followed…), réédité deux ans plus tard avec une lettre du roi Jacques, adressée aux colons de la Virginie, afin qu’ils y développent cette nouvelle activité économique.


6.

Fig. 6a. Prudent Le Choyselat, Discours œconomique, Rouen, Le Megissier, 1612, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 321694 {JPEG}

Fig. 6a.

Fig. 6b. Prudent Le Choyselat, Discours œconomique, Rouen, Le Menestrier, 1612 [en réalité XVIIIe siècle], page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 390307 {JPEG}

Fig. 6b.

Fig. 6a. Prudent Le Choyselat, Discours œconomique, Rouen, Le Megissier, 1612, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 321694 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books
Fig. 6b. Prudent Le Choyselat, Discours œconomique, Rouen, Le Menestrier, 1612 [en réalité XVIIIe siècle], page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 390307 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

En 1569, paraît à Paris chez le libraire Nicolas Chesneau un Discours œconomique, non moins utile que recreatif, monstrant comme de cinq cens livres, pour une fois employées, l’on peult tirer par an quatre mil cinq cens livres de proffict honneste. Cet opuscule, unique publication de Prudent Le Choyselat, procureur du roi à Sézanne, dans la Brie champenoise, consiste en une proposition concernant la production et la commercialisation des œufs : la singularité du livre est de combiner un effort très poussé de rationalisation sur le plan technique et économique (avec des calculs de rendements rigoureux et inédits) et une dimension littéraire facétieuse qui exploite l’univers de la basse-cour. Le livre connaîtra sept rééditions entre 1572 et 1612 et il sera traduit en anglais (1577) et en allemand (vers 1615). Suscitant la curiosité des agronomes au XVIIIe siècle, il fera même l’objet à la fin du siècle d’une réimpression (imitée de l’édition de Rouen, Martin Le Megissier, 1612), faussement datée de « Rouen, Martin Le Menestier, 1612 ». La BmL possède deux exemplaires de ce faux, qui avait trouvé sa place dans les collections de Jean-Baptiste Charvin et Jacques-Antoine Lambert.