Le ménage des champs :

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Matthieu Bonafous : l’histoire d’une collection

par Thomas Lorson et Magdeleine Nivault

En 1859, la famille de Matthieu Bonafous lègue à la Ville de Lyon sa bibliothèque, rassemblant 57 manuscrits et 5600 imprimés. Cette bibliothèque est bien entendu composée d’un très grand nombre d’ouvrages scientifiques, agronomiques, zoologiques ou botaniques : il s’agit en particulier du plus grand rassemblement de documents traitant de l’élevage des vers à soie. Parmi ces ouvrages scientifiques, on trouve les livres de Bonafous lui-même et de ses amis savants, mais aussi les textes agronomiques de l’Antiquité et de la Renaissance qui ont servi de support à cette exposition. Mais la bibliothèque révèle une autre facette de Bonafous : celle du bibliophile. En effet, comme le montrent plusieurs de ses lettres, il recherche et rassemble des livres remarquables. Sa collection comprend ainsi, outre quelques manuscrits uniques et très précieux, un certain nombre d’imprimés rares, soit par le luxe de leur édition, soit par leur ancienneté, soit par leur origine orientale, soit par leur richesse iconographique.

Pour aller plus loin : Aurélie Blanc, « Aux origines de la soie », Gryphe, n° 13, 2006, p. 11-19 [En ligne].

1.

Fig. 1. Lettre de Fumagalli à Bonafous. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 5384 bis, f. 39. {JPEG}

Fig. 1.

Fig. 1. Lettre de Fumagalli à Bonafous.
Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 5384 bis, f. 39.

Afin d’étoffer sa collection de livres, Bonafous mobilise ses connaissances pour démarcher les libraires et les bouquinistes. Dans cette lettre à Bonafous, Fumagalli lui fait part de ses difficultés à trouver certains exemplaires de poèmes « Sur le ver à soie » : il s’est pourtant lui-même rendu chez plusieurs vendeurs et a contacté plusieurs autres personnes, en vain. Cette brève lettre nous permet d’imaginer les réseaux de connaissances que Bonafous mobilise pour compléter sa collection.

Transcription

Monsieur le Chevalier

Mes recherches auprès de nos libraires
et bouquinistes pour découvrir les deux
petites éditions du Poemetto sul baco da
seta ont été infructueuses ; il est à croire
qu’elles ont essuyé la loi des révolutions dans
ce laps de tems, puisque personne n’en a.
J’en ai fai demander à Lodis par Mr 
Wilmant et je m’empresse d’envoyer à Monsr
le Chevalier la seule brochure 1777 qu’on
y a pû retrouver.
Quant à l’autre de Marco Sandis, Venise
1815, je desespère presque de pouvoir la déterrer
si ce n’est à Venise même dans quelque vieu
dépôt qui soit par hazard resté intact après
tant d’années et de vicissitudes.
Je garde en consequence sur moi le mémoire
de Monsieur le Chevalier à fin de pouvoir
aussi à l’occasion remplir cette tâche, et
Lui confirmer en meme temps le devouement
sincère de
Son ancien serviteur
Jh Fumagalli


2.

Fig. 2a. Lazarelli, Opusculum de Bombyce. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 5373, f. 451r. {JPEG}

Fig. 2a.

Fig. 2b. Lazarelli, Opusculum de Bombyce. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 5373, f. 456v. {JPEG}

Fig. 2b.

Fig. 2a et 2b. Lazarelli, Opusculum de Bombyce.
Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 5373, f. 451r et f. 456v.

Ce petit carnet contient la copie manuscrite d’un imprimé ancien intitulé Opusculum de Bombyce (« Petit ouvrage sur le ver à soie »), peut-être celui que cherche Fumagalli pour Bonafous dans la lettre ci-dessus. La copie est écrite de la main du bibliothécaire de la Bibliothèque Mazarine, sans doute à la demande de Bonafous. Le texte en question, un poème en latin, a vraisemblablement servi de support à Bonafous pour la préface de sa traduction du De Bombyce de Vida : dans sa recension des différents poètes ayant rendu hommage au ver à soie, Bonafous cite Lazarelli en bonne place.


3.

Fig. 3a. Marci Hieronymi Vidae Opera, Lyon, 1566, première garde blanche (ex-dono). Bibliothèque municipale de Lyon, 805940. {JPEG}

Fig. 3a.

Fig. 3b. Marci Hieronymi Vidae Opera, Lyon, 1566, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 805940. {JPEG}

Fig. 3b.

Fig. 3c. Olivier de Serres, Le Théâtre d'Agriculture, Lyon, 1603, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 131365 {JPEG}

Fig. 3c.

Fig. 3a et 3b. Marci Hieronymi Vidae Opera, Lyon, 1566, première garde blanche (ex-dono) et page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 805940 ; exemplaire consultable en ligne dans numelyo
Fig. 3c. Olivier de Serres, Le Théâtre d’Agriculture, Lyon, 1603, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 131365 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

La collection de Bonafous grandit aussi grâce aux différents dons. C’est le cas de ces Œuvres de Jérôme Vida : cet exemplaire de collection, datant du XVIe siècle, a été offert en 1821 à Bonafous par le comte Ghiliossi de Lemie, un agronome de Turin spécialiste des vers à soie. Dans son exemplaire du Théâtre d’Agriculture d’Olivier de Serres, Bonafous écrit : « Don de mon ami et maître le Professeur Balbis 1824 ». Dans d’autres lettres, c’est la situation inverse qui se présente : un correspondant remercie chaleureusement Bonafous de lui avoir offert un ouvrage de géographie pour sa propre collection.


4.

Fig. 4a. Pietro de Crescenzi (1230-1320), Ruralia commoda, Augsbourg, 1471, f. 1r. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 1064. {JPEG}

Fig. 4a.

Fig. 4b. Pietro de Crescenzi (1230-1320), Ruralia commoda, Augsbourg, 1471, f. 1v. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 1064. {JPEG}

Fig. 4b.

Fig. 4a et 4b. Pietro de Crescenzi (1230-1320), Ruralia commoda, Augsbourg, 1471, f. 1r et f. 1v.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 1064 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

La bibliothèque de Bonafous contient de belles pièces de collection, à l’image de cet exemplaire en italien de Crescenzi. La rareté de cette pièce provient d’abord de la date d’édition : il s’agit d’un incunable très ancien, publié en 1471. De fait, l’imprimé est encore très influencé par la forme des manuscrits médiévaux : caractères gothiques, espaces vides pour faire réaliser des lettrines. Après l’impression, cet exemplaire a sans doute été confié à un rubricateur, qui a ajouté à l’encre rouge des pieds de mouche qui marquent les paragraphes, une foliotation, des lettrines ; la première lettrine, à l’encre bleue, est davantage travaillée. En outre, un propriétaire du livre a ajouté des notes en bas des pages et entre les lignes – une habitude d’annotation interlinéaire héritée des copistes médiévaux –, ainsi que des manchettes en marge pour mieux se repérer dans le texte.


5.

Fig. 5a. Basile Besler (1561-1629), Hortus Eystettensis, Altdorf, 1613 : volume 1, vernalium plantarum, septimus ordo, f. 7v-8r (les fraises). Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 6953. {JPEG}

Fig. 5a.

Fig. 5b. Basile Besler (1561-1629), Hortus Eystettensis, Altdorf, 1613 : volume 1, autumnalium plantarum, f. 1v-2r (les tomates). Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 6953. {JPEG}

Fig. 5b.

Fig. 5c. Basile Besler (1561-1629), Hortus Eystettensis, Altdorf, 1613 : volume 2, aestivalium plantarum, f. 6v-7r (le coquelicot). Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 6953. {JPEG}

Fig. 5c.

Fig. 5a, 5b, et 5c. Basile Besler (1561-1629), Hortus Eystettensis, Altdorf, 1613 :
- volume 1, vernalium plantarum, septimus ordo, f. 7v-8r (les fraises) ;
- volume 1, autumnalium plantarum, f. 1v-2r (les tomates) ;
- volume 2, aestivalium plantarum, f. 6v-7r (le coquelicot).
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 6953

Cet ouvrage aux dimensions colossales recense les plantes du jardin épiscopal d’Eichstätt, en Bavière. Il a demandé quinze ans de travail, avec une équipe d’une dizaine de graveurs. Les pages de gauche sont occupées par de somptueuses gravures sur cuivre en pleine page ; les jeux d’ombre sont particulièrement saisissants. Sur les pages de droite, les informations en latin proviennent des auteurs antiques mais aussi des grands botanistes du XVIe siècle. La précision des illustrations, mais aussi la grande qualité du papier et de la reliure, en font un objet de luxe qui trouve pleinement sa place dans la collection de Bonafous.

Pour aller plus loin : consulter l’ouvrage en ligne dans Gallica (volume 1 ; volume 2)


6.

Fig. 6a. Peintures chinoises sur la culture du riz, planche 4. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 6700. {JPEG}

Fig. 6a.

Fig. 6b. Peintures chinoises sur la culture du riz, planche 11. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 6700. {JPEG}

Fig. 6b.

Fig. 6c. Peintures chinoises sur la culture du riz, planche 19. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 6700. {JPEG}

Fig. 6c.

Fig. 6a, 6b et 6c. Peintures chinoises sur la culture du riz, planches 4, 11 et 19.
Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 6700

Ce portefeuille porte un ex-libris manuscrit, « de la Bibliothèque du Docteur M. Bonafous ». Bonafous complète ses recherches agronomiques sur la culture du riz grâce à cet ensemble de vingt-quatre grandes peintures. Chaque planche représente une étape de la culture du riz en Chine, depuis la préparation de la rizière et la plantation jusqu’à la récolte et la préparation. Les scènes, colorées et vivantes, montrent des familles au travail. La présence de ces œuvres dans la collection de Bonafous relève d’une richesse davantage artistique que scientifique.