Le ménage des champs

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Qui possède des livres d’agriculture ?

par Michel Jourde et Claire Varin d’Ainvelle, avec Jean-Louis Gaulin et Monique Hulvey

Les exemplaires qui ont été conservés ne peuvent offrir qu’une image fragmentaire et biaisée de ce qu’était le marché du livre d’agriculture au début de l’époque moderne. D’une part, telle édition imprimée dont on sait qu’elle était tirée à 1 600 exemplaires peut n’être plus connue aujourd’hui que par deux ou trois exemplaires : les livres destinés à une consultation fréquente (dans un cadre scolaire ou professionnel) ont moins de chance que d’autres de survivre. D’autre part, les exemplaires conservés sont souvent issus de bibliothèques qui ont été jugées, par leur importance ou par l’identité de leur propriétaire, dignes d’être conservées. La possession des livres d’agriculture par les gens du métier, pourtant attestée par des témoignages littéraires et par des inventaires d’archives, a laissé en revanche peu de traces dans les livres eux-mêmes. Voici, après la présentation du parcours d’un manuscrit de Crescenzi entre le XIVe et le XVIe siècle, quatre exemples d’ex-libris figurant dans des livres d’agriculture conservés à la BmL.

1. Pavie, Blois et Paris : le parcours d’un manuscrit de Crescenzi

Fig. 1. Bibliothèque nationale de France (Paris), département des manuscrits, Latin 6830 H, f. 129r. {JPEG}

Fig. 1.

Fig. 1. Bibliothèque nationale de France (Paris), département des manuscrits, Latin 6830 H, f. 129r.
Manuscrit consultable en ligne dans Gallica

Le traité de Crescenzi est attesté dans les grandes bibliothèques de la fin du Moyen Âge, bibliothèques ecclésiastiques et princières, où il représente à lui seul le savoir « moderne » sur l’agriculture. Mais il intéresse aussi des lecteurs de rang social plus modeste, par exemple des professionnels du droit ou de la médecine, dont les petites collections de livres ont souvent été dispersées. Le manuscrit BnF lat 6830 H illustre un passage de la deuxième catégorie à la première et fournit de surcroît un exemple de prise de guerre. Propriété du notaire Giacomo dalle Eredità da San Sebastiano (ex-libris : lib[er] mei I[acobi] ab Hrd. quem feci scribi mihi de suprascripto M[illesimo]), actif à la chancellerie du seigneur de Vérone Antonio Della Scala, le manuscrit suivit son possesseur en Lombardie lorsqu’il passa au service de Jean-Galéas Visconti qui avait conquis Vérone en 1387. Conservé à la bibliothèque des Visconti au château de Pavie, il figure à l’inventaire de 1426. À l’issue de la conquête du Milanais par Louis XII en 1499-1500, ce beau manuscrit fut transféré de Pavie à Blois et entra ainsi dans les collections royales.


2.

Fig. 2. Opera agricolationum, Bologne, 1504, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 {JPEG}

Fig. 2.

Fig. 2. Opera agricolationum, Bologne, 1504, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Un des deux exemplaires des Opera agricolationum (Bologne, 1504) conservés à la BmL porte l’ex-libris de Guillaume Du Choul (vers 1496-1560). Juriste lyonnais, bailli des Montagnes du Dauphiné, lui-même auteur de plusieurs ouvrages sur le monde romain antique, il est célèbre dès les années 1530 pour sa collection de monnaies, d’images et de livres, centrée sur sa passion « antiquaire ». Conservée dans sa maison lyonnaise (actuellement 27 montée du Gourguillon), cette collection est également faite pour nourrir les échanges entre érudits. La possession d’une édition italienne des agronomes latins s’inscrit dans cette quête des meilleures sources pouvant servir la connaissance de l’Antiquité. Du Choul a également souligné en rouge quelques passages de l’ouvrage qu’il a utilisés ensuite pour ses travaux. Sur cet exemplaire, l’ex-libris (« Choul. iur. Doctor », « Du Choul docteur en droit ») avait été maquillé par un possesseur postérieur, avant que l’ouvrage ne parvienne en 1681 au Collège de la Trinité (dont la collection est à l’origine de celle de la BmL). C’est par la comparaison avec d’autres exemplaires conservés à Lyon et à Copenhague portant le même ex-libris qu’il a pu être authentifié.


3.

Fig. 3. Libri de re rustica, Gryphius, 1535, t. 1, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 349584 {JPEG}

Fig. 3.

Fig. 3. Libri de re rustica, Gryphius, 1535, t. 1, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 349584 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books : tome 1 ; tome 2 ; tome 3

Sur un exemplaire des Libri de re rustica édités par Sébastien Gryphius en 1535, on lit l’ex-libris de « Gaspard Froment », daté de 1599. Fils d’un professeur de droit de Valence, devenu lui-même professeur de droit dans la même université en 1610, Gaspard Froment (?-1650) semble avoir été réputé pour « sa riche et curieuse Bibliotheque » (selon un de ses anciens étudiants, Nicolas Chorier), en partie héritée de son père et qu’il augmenta en échangeant avec d’autres amateurs de livres, comme Claude Expilly. Les exemplaires retrouvés qui portent son ex-libris, toujours daté, témoignent d’une bibliothèque éclectique, incluant des éditions de classiques, des textes littéraires contemporains ou des ouvrages de polémique religieuse. Rien n’indique donc que Gaspard Froment ait eu un intérêt particulier pour les livres d’agriculture – même si le poète et marchand de Crest, David Rigaud, lui adresse un poème dans les années 1640 en jouant plaisamment sur son nom : « […] il n’est point de telle semence / Comme celle-là du froment ».


4.

Fig. 4. Columelle, Les Douze livres…, 1552, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 341116 {JPEG}

Fig. 4.

Fig. 4. Columelle, Les Douze livres…, 1552, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, 341116 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Un des exemplaires de la traduction de Columelle par Claude Cotereau (1552) porte l’ex-libris non daté d’« Anne de Raisonier ». Cet ex-libris ne semble pas avoir été jusque là identifié sur d’autres exemplaires du XVIe siècle. Il doit s’agir d’Anne Raisonnier (vers 1540-vers 1590), fille d’un seigneur de Gleteins baron de Saint-Olive et épouse de Philibert Le Mort, contrôleur ordinaire de la maison du duc de Nemours à Lyon. Quelques pièces d’archives témoignent de transactions financières ou immobilières mais ne renseignent guère sur la relation que cette femme pouvait entretenir avec les livres en général, ni avec ce dont parle celui-ci. Sur la même page de titre figure un autre nom peut-être féminin : « Claude de Valloys ». Pourrait-il s’agir de la deuxième fille d’Henri II et Catherine de Médicis (1547-1575) ? Mais dans ce cas comment reconstituer la circulation de ce livre au XVIe siècle ?


5.

Fig. 5. Crescenzi, La maniere de empter et planter, 1533, page de garde (fin). Bibliothèque municipale de Lyon, Rés B 493643 {JPEG}

Fig. 5.

Fig. 5. Crescenzi, La maniere de empter et planter, 1533, page de garde (fin).
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés B 493643 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Un exemplaire d’un très mince ouvrage lyonnais de 1533 (4 feuillets), La maniere de empter et planter en jardins, adapté de Pietro de’ Crescenzi, contient, en page de garde, un riche ensemble de marques manuscrites du XVIe siècle. Parmi diverses citations, on relève deux ex-libris non datés. L’un rédigé dans un latin élémentaire, est signé « Durochas » : «  Iste liber mihi pertinet qui vocor petrus de rochaxio de ordonnaxi, qui inuenit… mihi redant… » (« Ce libre appartient à moi, qui m’appelle Pierre Durochas d’Ordonnaz ; ceux qui l’ont trouvé doivent me le rendre… »). L’autre est en français : « Bordonnet habitant à Villebois ». Villebois se trouvant à proximité d’Ordonnaz (dans l’actuel département de l’Ain), on peut en conclure que ce livre bon marché a circulé en quelques années dans ce très petit espace : d’un jardinier à un autre jardinier ?