Le ménage des champs

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

La philologie humaniste : les mots et les choses

Par Martine Furno

La compréhension des textes agronomiques antiques a posé aux lecteurs savants du XVIe siècle des questions qui peuvent surgir aujourd’hui encore à la lecture d’un texte technique : quels objets précis, identifiables à l’époque du lecteur, peut-on mettre sous les mots ? Les données pratiques (ici de climat, de nomenclature de la flore par exemple) sont-elles équivalentes à celles connues du lecteur ? Les hommes de la Renaissance ont naturellement raisonné sur les textes anciens en se référant à leurs connaissances modernes, conscients parfois de leur inadéquation pour tenter d’appréhender les realia antiques. Ils ont scruté les textes en les croisant avec ceux d’autres naturalistes comme Pline ou Dioscoride, et ont souvent tenté de visualiser dans des images les descriptions purement textuelles que les agronomes nous donnent des outils par exemple. Cela explique que dès la première édition, des commentaires et des aides à la lecture accompagnent le texte : il s’agit souvent de travaux lexicographiques, visant à définir exactement le sens des mots, mais aussi parfois de réflexions pour établir un texte latin lisible et cohérent dans des passages où il ne l’est pas, ou pas assez.

1. L’intérêt lexicographique : d’abord les mots

Fig. 1. Libri de re rustica. Venise, Alde Manuce, 1514, f. aaii recto. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 393823. {JPEG}

Fig. 1.

Fig. 1. Libri de re rustica. Venise, Alde Manuce, 1514, f. aaii recto.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 393823 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Dès l’editio princeps, le texte latin des agronomes est accompagné d’un premier commentaire, rédigé par Giorgio Merula. Cet humaniste, actif en Italie du Nord, édite très tôt divers auteurs antiques, dont Juvénal et Martial. Il publie des Enarrationes priscarum vocum, « Eclaircissements des mots anciens », dans les textes de Varron et Caton. Il y donne, dans l’ordre du texte, des définitions en latin de mots rares, ou leur explication par l’étymologie et parfois des synonymes. Son texte sera publié dans toutes les éditions qui suivent.


2. Les premiers commentaires : l’exemple de Filippo Beroaldo

Fig. 2. Opera agricolationum, Bologne, 1504, f. ciii recto. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 {JPEG}

Fig. 2.

Fig. 2. Opera agricolationum, Bologne, 1504, f. ciii recto.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Après Merula, les commentaires érudits sur notre corpus se multiplient. Celui de Filippo Beroaldo, imprimé ici autour du texte selon les habitudes héritées des traditions manuscrites, explique les passages jugés difficiles pour le sens ou pour la forme du texte. Il compare certaines expressions à leur emploi dans d’autres textes anciens, techniques ou non, comme Cicéron, Sénèque, les poètes… Le début du passage expliqué est noté en capitales dans le cours du texte, ce qui tient lieu d’un appel de note que les habitudes typographiques du temps ne placent pas encore au-dessus de la ligne.


3. Lecture lexicographique et philologique : Robert Estienne

Fig. 3. Opera agricolationum, Bologne, 1504, f. ciii recto. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107294 {JPEG}

Fig. 3.

Fig. 3. Opera agricolationum, Bologne, 1504, f. ciii recto.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107294

Les textes du corpus ainsi commentés intéressent aussi d’autres lecteurs savants, qui les utilisent pour d’autres travaux. Robert Estienne (1503 – 1559), imprimeur érudit lui-même, utilise l’édition de 1504 et le commentaire de Béroalde à la fois du point de vue lexicographique et éditorial. Ses notes dans les marges de son exemplaire, comme celle en haut de page, complètent le commentaire de Béroalde, ou soulignent les termes et les expressions qui pourront entrer dans le dictionnaire latin qu’il publiera à partir de 1531 ; mais entre les lignes, il corrige aussi le texte pour en faire lui-même une nouvelle édition en 1543.


4. L’outillage lexicographique des éditions : index et enarrationes

Fig. 4. Libri de re rustica, Bâle, Herwagen, 1535, f. [bb1r]. Staats- und Stadtbibliothek (Augsbourg), 4 LR 210. {JPEG}

Fig. 4.

Fig. 4. Libri de re rustica, Bâle, Herwagen, 1535, f. [bb1r].
Staats- und Stadtbibliothek (Augsbourg), 4 LR 210 ; exemplaire consultable en ligne dans la bibliothèque numérique de la Bayerische Staatsbibliothek

En dehors des commentaires, les éditions se dotent peu à peu de divers outils pour faciliter la lecture des textes, notamment parce que ces traités, lorsqu’ils sont utilisés pour la recherche agronomique par des propriétaires terriens ou des praticiens, sont plus souvent consultés points par points que lus en continu. Cette édition bâloise de 1535 comporte 70 pages d’index, un index latin « d’à peu près tous les sujets qui méritent d’être connus » qu’on lit dans ces auteurs, un index des mots grecs, et utilise également comme un index les Enarrationes de Merula en les classant par ordre alphabétique et en les accompagnant d’une référence au texte. Les renvois de l’index correspondent au numéro du feuillet, recto (noté a) ou verso (noté b).


5. Le commentaire imprimé pour lui-même : Piero Vettori

Fig. 5a. Petri Victorii explicationes suarum in Catonem, Lyon, Gryphe, 1542, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, 349678. {JPEG}

Fig. 5a.

Fig. 5b. Petri Victorii explicationes suarum in Catonem, Lyon, Gryphe, 1542, p. 7. Bibliothèque municipale de Lyon, 349678. {JPEG}

Fig. 5b.

Fig. 5a et 5b. Petri Victorii explicationes suarum in Catonem, Lyon, Gryphe, 1542, page de titre et p. 7.
Bibliothèque municipale de Lyon, 349678 ; exemplaire consultable en ligne dans numelyo

Lorsqu’un savant de grande notoriété travaille pour un imprimeur particulier, il peut revendiquer un statut d’auteur sur les commentaires qu’il consacre à d’autres textes. Le texte produit alors ne saurait être pleinement fonctionnel sans le texte support, mais il mérite d’être imprimé seul, pour lui-même. C’est ce que fait Sébastien Gryphe en 1542 lorsqu’il publie le commentaire de Piero Vettori, érudit italien connu et exigeant. Les annotations de Vettori, qui portent essentiellement sur Caton et Varron, sont référencées par rapport aux pages de l’édition de Gryphe de la même année, ce qui crée un lectorat captif, s’il souhaite confronter commodément les notes et le texte.