Le ménage des champs :

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Le corpus des agronomes antiques

par Maëlys Blandenet

Nombreux sont les auteurs antiques à avoir écrit sur l’agriculture, dès la naissance de la littérature grecque. Depuis Hésiode, ces textes prennent des formes très variées : poésie didactique, traités philosophiques, dialogues, sections d’œuvres encyclopédiques. Toutefois, la plupart des auteurs de ces œuvres ne sont plus pour nous que des noms, et une dizaine d’entre eux seulement nous sont parvenus : pour la Grèce, Hésiode (Les Travaux et les Jours, VIIIe s. av. J.-C.), Xénophon (L’Économique, IVe s. av. J.-C.), le philosophe péripatéticien Théophraste, dont les traités de botanique traitent parfois des pratiques culturales (IVe-IIIe s. av. J.-C.) ; pour Rome, Caton l’Ancien (De agricultura, IIe s. av. J.-C., premier ouvrage latin en prose conservé), Varron (Res rusticae, Ier s. av. J.-C.), Virgile (Géorgiques), Columelle (De re rustica, Ier s. ap. J.-C. ), Pline l’Ancien (livre XVIII de l’Histoire naturelle), Palladius (Opus agriculturae, Ve s. ap. J.-C.) ; à cela s’ajoutent les Géoponiques, compilation du Xe siècle de notre ère, rédigée en grec. Ces textes se caractérisent par leur extrême diversité temporelle, générique et formelle, y compris au sein des traités en prose : fiches sans ordre apparent (Caton), dialogues (Varron), classement thématique (Columelle), calendrier agricole (Palladius).
C’est à partir de cette diversité que se constitue, au cours de la transmission des textes et de leur édition, un corpus associant sous le titre de Scriptores rei rusticae les traités de Caton, Varron, Columelle et Palladius. Ce n’est que très tardivement, au milieu du XIXe siècle, que l’édition de D. Nisard fait entrer définitivement en usage, pour désigner ces quatre auteurs, le titre d’ « agronomes latins ».

La constitution d’une tradition agronomique

1. Columelle et les scriptores rei rusticae

Fig. 1a. Biblioteca Medicea Laurenziana (Florence), ms. Plut. 53, 27, f. 4v. « Su concessione del MiBAC. E' vietata ogni ulteriore riproduzione con qualsiasi mezzo. » {JPEG}

Fig. 1a.

Fig. 1b. Biblioteca Medicea Laurenziana (Florence), ms. Plut. 53, 27, f. 5r. « Su concessione del MiBAC. E' vietata ogni ulteriore riproduzione con qualsiasi mezzo. » {JPEG}

Fig. 1b.

Fig. 1a. Biblioteca Medicea Laurenziana (Florence), ms. Plut. 53, 27, f. 4v. Su concessione del MiBAC. E’ vietata ogni ulteriore riproduzione con qualsiasi mezzo.

Fig. 1b. Biblioteca Medicea Laurenziana (Florence), ms. Plut. 53, 27, f. 5r. Su concessione del MiBAC. E’ vietata ogni ulteriore riproduzione con qualsiasi mezzo.

Dans les ouvrages agronomiques antiques figure parfois une liste de sources, établissant de la sorte une tradition au sein de laquelle l’auteur du traité est amené à se positionner. C’est le cas du De re rustica (I, 1, 7-14), où Columelle distingue auteurs grecs et latins, en ajoutant à cette liste, comme l’avait fait Varron avant lui, Magon le Carthaginois. Aujourd’hui perdu, le traité de ce représentant de l’agronomie punique fut traduit en latin sur demande officielle du sénat romain au milieu du IIe siècle avant J.-C. et eut une influence considérable à Rome : pour Columelle, Magon est le « père de l’agronomie » (rusticationis parentem, I, 1, 13).
Dans ce manuscrit du début du XVe siècle ayant appartenu au Pogge, une main a repris dans la marge les noms de quelques auteurs cités. La mention marginale scriptores rei rusticae, destinée à résumer la liste de ces auteurs (f. 4 v°), sera l’expression générique utilisée couramment dans les éditions imprimées pour désigner le corpus agronomique.


2. Pline l’Ancien et ses sources

Fig. 2. C. Plinii Secundi Naturalis historiae libri XXXVII, Venezia, Johannes de Spira, 1469, f. 9v. Bibliothèque nationale de France (Paris), RES-S-412 {JPEG}

Fig. 2.

Fig. 2. C. Plinii Secundi Naturalis historiae libri XXXVII, Venezia, Johannes de Spira, 1469, f. 9v.
Bibliothèque nationale de France (Paris), RES-S-412 ; exemplaire consultable en ligne dans Gallica

Dans son œuvre encyclopédique, Pline l’Ancien (23-79 ap. J.-C.) se distingue des usages de son temps en proposant au début de son traité une table des matières détaillée et en indiquant pour chaque livre le nom de ses sources. Comme Columelle toutefois, il sépare Romains et étrangers, et ne cite que les noms des auteurs, non leurs œuvres.
Il s’agit ici de l’édition la plus ancienne de l’Histoire naturelle. Caractéristique des premiers imprimés, la présentation cherche à reproduire celle des manuscrits (cf. fig. 3, infra), ce que soulignent, outre la typographie, l’absence de foliotation et l’ajout, à la main, des titres, des numéros et des lettrines en couleur.


3. La primauté de l’utilité pratique sur l’érudition

Fig. 3. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 6038, f. 44r. {JPEG}

Fig. 3.

Fig. 3. Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 6038, f. 44r.

Contrairement à Columelle ou à Pline l’Ancien, Palladius (IVe ou Ve s. ap. J.-C.) n’établit pas de liste d’auteurs de référence, se conformant ainsi à la visée utilitaire qu’il entend donner à son ouvrage. La présentation matérielle du manuscrit conservé à la BmL, daté du XIVe siècle, souligne l’aspect pratique du traité. Sur cette page, qui présente la fin du livre VIII et le début du livre IX (les travaux agricoles du mois d’août), le nom du mois est suivi de la table des matières du livre, composée d’une liste de travaux numérotés ; ces numéros sont repris dans le corps du texte et sont mis en valeur, comme le titre de chaque chapitre, par l’utilisation de la couleur rouge, ce qui permet au lecteur une consultation plus aisée. La liste des heures donnée à la fin de chaque livre (ici, en haut de la page, pour le mois de juillet) participe de la même visée pratique.


4. Les autorités agronomiques au XVIe siècle : anciens et modernes

Fig. 4. Giovanni Tatti, Della agricoltura, 1560, sig. *4v. Bibliothèque municipale de Lyon, 393653 {JPEG}

Fig. 4.

Fig. 4. Giovanni Tatti, Della agricoltura, 1560, sig. *4v.
Bibliothèque municipale de Lyon, 393653 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Dans son traité d’agriculture du milieu du XVIe siècle, Giovanni Tatti (pseudonyme de Francesco Sansovino) insère une liste des auteurs sur lesquels il s’appuie. La liste mêle des noms antiques, latins (Columelle, Varron, Virgile, Palladius, Pline l’Ancien) ou grecs (les Géoponiques – attribuées à Constantin César –, Dioscoride, Théophraste, Aristote, Galien), à des auteurs du Moyen Âge (Pietro de’ Crescenzi) et de l’époque moderne : Pierandrea Mattioli, botaniste reprenant Dioscoride, et Marcellus Vergilius, traducteur en latin de l’œuvre de Dioscoride. Caton est absent de cette liste, qui fait une large part à la botanique et à Dioscoride en particulier. Les auteurs ne sont pas classés par ordre alphabétique ou chronologique, mais probablement par ordre d’importance. La première place accordée à Crescenzi et à Columelle est conforme aux propos que tient Giovanni Tatti dans son avis au lecteur, où il justifie l’importance de sa dette envers de tels prédécesseurs en soutenant qu’"on ne peut dire plus ou mieux que ce qu’ont dit les Anciens" : « […] non potevamo dir piu oltre o meglio di quel che si habbiano detto gli antichi » (sig. *3r).


5. À la recherche de l’exhaustivité : l’exemple de J. Camerarius

Fig. 5. Joachim Camerarius, De re rustica, 1577, f. 42v. Bibliothèque municipale de Lyon, 395724 {JPEG}

Fig. 5.

Fig. 5. Joachim Camerarius, De re rustica, 1577, f. 42v.
Bibliothèque municipale de Lyon, 395724 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

L’ouvrage de J. Camerarius, De re rustica, témoigne du travail philologique considérable fourni par les érudits du XVIe siècle. Il s’agit dans l’ensemble d’une compilation de proverbes, sentences, lois et maximes sur la thématique agronomique, où Camerarius introduit un Catalogue des auteurs ayant écrit sur l’agriculture, que leurs œuvres aient été conservées ou non. Camerarius prend soin de préciser, à la suite du nom des auteurs de textes perdus, celui de sa source. Il établit ainsi une liste précise et méthodique, qui se veut exhaustive, et classe les auteurs selon leur langue : grecs, latins, arabes traduits en latin, arabes et hébreux. Il sépare également, pour chaque catégorie, les auteurs dont les textes sont perdus (qui non extant) de ceux qui ont été édités (editi), et distingue aussi anciens (Veteres Latini editi : cf. f. 47 r°) et modernes (Latini autores recentiores impressi : cf. f. 48 r°), tout en classant les éditions selon la langue utilisée : latin, allemand, italien, français, anglais, et espagnol.


6. Compléter les listes des Anciens

Fig. 6. L'histoire du monde de C. Pline Second, Lyon, Claude Senneton, 1562, tome I, p. iiii. Bibliothèque municipale de Lyon, 22756 {JPEG}

Fig. 6.

Fig. 6. L’histoire du monde de C. Pline Second, Lyon, Claude Senneton, 1562, tome I, p. iiii.
Bibliothèque municipale de Lyon, 22756 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

L’histoire naturelle de Pline l’Ancien comprend une table des matières très fournie qui donne, pour chaque livre, une liste d’auteurs latins ou étrangers ayant écrit sur le sujet. Cela ne suffit pas au traducteur français Antoine Du Pinet, qui choisit d’y ajouter sa propre liste, classée par ordre alphabétique, des auteurs sur lesquels il s’est appuyé pour établir sa traduction et ses notes. Certains noms, comme celui de Caton, redoublent les listes de Pline, mais Du Pinet introduit aussi des auteurs postérieurs à l’encyclopédiste latin, qu’ils soient de l’Antiquité (Servius) ou non (Politien, Pierandrea Mattioli), et même de langue arabe, comme Rhazès (Abu Bakr Mohammad Ibn Zakariya al-Razi).


Le choix de Caton, Varron, Columelle, Palladius comme scriptores rei rusticae

7.

Fig. 7a. Opera agricolationum, Bologne, 1504, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 {JPEG}

Fig. 7.a.

Fig. 7b. Scriptores rei rusticae veteres latini, Leipzig, 1735, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, A 492594 {JPEG}

Fig. 7.b.

Fig. 7a. Opera agricolationum, Bologne, 1504, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 107332 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Fig. 7b. Scriptores rei rusticae veteres latini, Leipzig, 1735, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, A 492594 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books : tome 1, tome 2

Parallèlement à la recherche érudite de noms d’auteurs ayant écrit sur l’agriculture, les éditions imprimées contribuent à faire de Caton, Varron, Columelle et Palladius les autorités en matière d’agronomie. Leurs traités sont publiés ensemble dans des ouvrages qui tiennent leur cohérence de la thématique agricole, même si l’ordre des traités ou la délimitation du corpus ne sont pas encore fixés. Ainsi, l’édition de 1504 ne suit pas l’ordre chronologique mais place en tête Columelle, jugé plus important et dont le nom est mis en valeur par la présentation typographique (fig. 7a), contrairement à l’édition de Gessner (fig. 7b), qui ajoute toutefois au corpus des fragments de Gargilius Martialis et le traité de médecine vétérinaire de Végèce : D. Nisard justifiera en 1851 l’exclusion de ce dernier auteur du corpus agronomique par les progrès de son époque en matière de médecine.


8.

Fig. 8. Opera Virgiliana, Lyon, 1529, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 106146 {JPEG}

Fig. 8.

Fig. 8. Opera Virgiliana, Lyon, 1529, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés 106146 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Dès les premières éditions imprimées, le processus éditorial tend également à exclure de ce corpus les autres textes d’agriculture : les Géoponiques sont ainsi éditées seules ; le livre XVIII de Pline n’est pas isolé des autres livres de l’Histoire naturelle, de même que les Géorgiques sont publiées avec le reste du corpus virgilien, comme dans l’édition de J. Crespin de 1529. De fait, Columelle et Palladius ont écrit uniquement sur l’agriculture, tandis que les autres œuvres de Caton et de Varron ont été perdues depuis l’Antiquité (à l’exception de quelques livres du De lingua latina de Varron). Ainsi, une contrainte liée à la transmission des textes contribue à faire de Caton, Varron, Columelle et Palladius les seuls « agronomes latins », aux dépens de Virgile ou de Pline.