Le ménage des champs :

du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance

Les premiers livres imprimés

par Martine Furno

Les premières éditions imprimées des agronomes latins paraissent dès les débuts de l’imprimerie, à la fin du XVe siècle, et sont significatives des intérêts des humanistes à la fois pour les sujets abordés et pour leur support textuel. En effet ces éditions se partagent entre impressions de l’ensemble des quatre textes de Caton, Varron, Columelle et Palladius traditionnellement associés depuis la transmission manuscrite médiévale, et impressions séparées de l’un ou l’autre des textes ou de ses parties. Les impressions complètes sont présentées sous des titres divers au fil du XVIe siècle et fixent ce qui deviendra nos habitudes modernes de lecture ; rapidement accompagnées de commentaires, elles soulignent l’intérêt global des lecteurs savants pour l’agronomie et leur souci de tisser des liens entre l’Antiquité et le présent. Les éditions séparées, centrées sur le livre X de Columelle sur les jardins, qui est un texte en vers, témoignent en complément des intérêts littéraires et didactiques des lecteurs humanistes.

1.

Fig. 1. Editio princeps, Venise, 1472, f. 86v : colophon du traité de Varron. Bibliothèque nationale de France (Paris), RES-S-439 {JPEG}

Fig. 1.

Fig. 1. Editio princeps, Venise, 1472, f. 86v : colophon du traité de Varron.
Bibliothèque nationale de France (Paris), RES-S-439 ; exemplaire consultable en ligne dans Gallica

La première édition du corpus complet paraît sur les presses de Nicolas Jenson, imprimeur français, qui a exercé essentiellement à Venise. Les auteurs sont présentés dans l’ordre suivant : Columelle, Palladius, Caton, Varron, et le texte est préparé par Giorgio Merula, un humaniste de grande notoriété. Comme beaucoup de ces premiers livres, cette édition ne comporte pas de page de titre : on ne peut en connaître le contenu qu’en le parcourant, mais Jenson a pris soin, à la fin du texte de chaque auteur, de placer un colophon, qui date et signe son travail. Après le traité de Varron, il affirme que « Nicolas Jenson, français, [l’]a imprimé avec diligence et beauté, à Venise, en 1472 ».


2.

Fig. 2. Opera agricolationum, Reggio nell'Emilia, D. Bertocchi, 1496, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 475 {JPEG}

Fig. 2.

Fig. 2. Opera agricolationum, Reggio nell’Emilia, D. Bertocchi, 1496, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 475 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Les éditions se multiplient très vite après 1472, d’abord en Italie du Nord. Chacune essaie d’apporter sa pierre à l’édifice scientifique mais aussi éditorial et commercial. A partir des années 1490, les pages de titre deviennent courantes, et dès 1494 le corpus des agronomes est réuni sous le titre Opera agricolationum, « ouvrages d’agriculture », en reprenant au début du texte de Columelle le mot rare agricolatio. Ces éditions s’enrichissent aussi de nouveaux commentaires ou annotations, signe de l’intérêt des savants pour ces textes techniques, et les textes seront bientôt présentés dans l’ordre chronologique de leurs auteurs, Caton, Varron, Columelle et Palladius.


3.

Fig. 3. Libri de re rustica, Venise, A. Manuzio, 1514, page de titre. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés A 492953. {JPEG}

Fig. 3.

Fig. 3. Libri de re rustica, Venise, A. Manuzio, 1514, page de titre.
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés A 492953 ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

L’édition donnée à Venise en 1514 est une étape importante dans l’histoire du texte, car elle jette les bases de notre lecture moderne. Imprimée dans le caractère italique caractéristique des classiques en petits formats de la presse aldine, cette édition est la première à établir que le livre « Sur les arbres » de Columelle, jusque là considéré comme le livre III, est en fait un texte plus tardif, donné à part des autres. Accompagnée de nouveaux commentaires, cette édition fixe aussi pour longtemps la forme du titre, Libri de re rustica, « Livres sur les choses de la campagne », qui sera reprise jusqu’à la fin du XVIe siècle.


4.

Fig. 4. Rei rusticae auctores latini veteres, Heidelberg, J. Commelin, 1595, page de titre. Bibliothèque nationale de France (Paris), RES-S-1041 {JPEG}

Fig. 4.

Fig. 4. Rei rusticae auctores latini veteres, Heidelberg, J. Commelin, 1595, page de titre.
Bibliothèque nationale de France (Paris), RES-S-1041

Cette édition est la dernière des éditions complètes du XVIe siècle, et il faudra attendre 1735 pour voir paraître la suivante. L’édition de 1595 apporte peu de nouveautés dans l’établissement du texte et son commentaire, mais son titre est signifiant : la formule Rei rusticae Auctores latini veteres (“Auteurs latins anciens sur les choses de la campagne”) permet de distinguer le corpus agronomique antique des productions contemporaines sur le sujet, et marque le lien entre passé et présent. Ce titre annonce l’expression Scriptores rei rusticae veteres latini, qui sera le titre de l’édition de 1735 et de toutes les éditions modernes ensuite jusqu’à aujourd’hui.


5.

Fig. 5. Columelle, Liber X de cultu hortorum, [Padoue], [1480], f. [aii verso-aiii recto]. Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 1079 (fonds Bonafous) {JPEG}

Fig. 5. Columelle, Liber X de cultu hortorum, [Padoue], [1480], f. [aii verso-aiii recto].
Bibliothèque municipale de Lyon, Rés Inc 1079 (fonds Bonafous) ; exemplaire consultable en ligne dans Google Books

Cette édition est un témoin des rares éditions séparées des agronomes latins qui paraissent à la fin du XVe siècle. Varron sera publié séparément dans la seconde partie du XVIe siècle, mais dans le cadre d’une édition de ses œuvres complètes, et les seules autres éditions séparées sont, avant 1500, celles du livre X de Columelle. Ce livre, en vers, qui traite de la culture des jardins, témoigne d’un intérêt à la fois littéraire et mondain, chez certains nobles lettrés, pour un sujet plus facilement accessible que l’ensemble des traités agronomiques. Le texte est ici entouré du commentaire de Pomponio Leto, dans une présentation traditionnelle qui rappelle celle de la période du manuscrit.