Exposition-Rencontre
Conférence-Débat
Bibliothèques de Lyon
Du 8 octobre 2015
Au 9 Janvier 2016

Oeuvres exposées

L’exposition se décline en deux parties :

1. Résister à l’état du monde

Que peut l’art face à la guerre, au despotisme ? Que peut-il devant le vide laissé par les utopies défaites, aussitôt réoccupé par des normes écrasantes, des dominations imperceptibles ?
Rien sans doute, ou si peu.
Et pourtant les pièces exposées dans cette section tentent d’opposer quelque chose à cet étouffement de la vie. Par le témoignage, le détournement ou la confrontation, elles disent la persistance aiguisée du regard, le travail incessant de la liberté au cœur des ténèbres de la Cité, entre refus obstiné et discret pas de côté.

  • Face à la guerre, face au pouvoir
    Mounir Fatmi, Sophie Ristelhueber, James Nachtwey, Robert Filliou, Corita Kent, Marc Riboud, Honoré Daumier, Francisco Goya, Charles Philippon, Hara Kiri, Philippe Mayaux, Emmett Williams, Walid Raad
  • Failles et grincements
    Perrine Lacroix, Anne-Valérie Gasc, Flavien Paget, Robert Filliou Ali Kazma, Lisa Sartorio, Samuel Gratacap

2. Résister à l’état des choses

Si l’artiste se confronte à ce qui lui est extérieur et hostile, l’idée de résistance se joue également de façon subtile à l’intérieur de lui-même.
Face au temps qui passe, à la finitude, résister consiste alors à mettre en scène les limites humaines pour mieux les défier. La technique se met au service de la créativité pour se libérer des prisons, fantasmées ou bien réelles.
Enfin, le matériau de l’œuvre est le dernier point sur lequel l’imagination sans borne du créateur est susceptible de buter. Témoignage de luttes, déroutant les sens, l’œuvre convoque, irrite parfois même le spectateur pour lui donner à vivre un combat.

  • Dépasser sa condition
    Roman Opalka, On Kawara, Arno-Raphaël Minkinnen, Jérémie Bennequin, Mark Themann, Hermann Nitsch, Florence Doléac, Perrine Lacroix, Jean Dubuffet, Melvin Way, Peter Kapeller, Fernando Oreste Nannetti
  • Les sens à l’épreuve
    Cédric Teisseire, William Klein, Hans Namuth, Damien Berthier, Julio Le Parc, Ludwig Wilding, Tania Mouraud, Laurent Sfar, Jean-Marc Cerino, Emilie Parendeau, Mirtha Dermisache

Résister à l’état du monde

Face à la guerre, face au pouvoir

Mounir FATMI (1970-)

  • History is not mine, 2013
  • Forget, 2006-2009

Le travail de Mounir Fatmi problématise l’objet religieux en vue de le désacraliser. Prônant la fin des dogmes, il s’intéresse à la mort de l’objet de consommation et des utopies. History is not mine est la réponse faite à la censure de l’installation Technologia retirée de l’exposition « History is mine » à Toulouse en 2012 suite à des plaintes (cette œuvre projetant au sol de la calligraphie arabe sacrée obligeait les spectateurs à la fouler).
Dans cette vidéo, l’artiste, assis de dos, écrit l’Histoire à coups de marteaux sur une machine à écrire, dont le ruban rouge symbolise le sang. Il questionne la violence des événements les plus marquants, dont le caractère irréversible n’a d’égal que l’absurdité.
Avec la vidéo Forget, Mounir Fatmi demande ce qui doit être oublié et effacé, à présent que la plupart des systèmes pensés par l’Homme sont en crise. Symbolisant les aspirations érigées par la société, l’architecture est choisie pour représenter cet affaissement des valeurs. La vidéo met en boucle l’élévation et la chute des tours Melchorre, deux immeubles initialement construits en France dans les années soixante pour abriter les travailleurs immigrés. Détruites et reconstruites sans fin au rythme d’un moniteur de fréquence cardiaque, les tours semblent selon les propos de l’artiste « respirer, résister à la destruction, la perte, la mémoire ».

Sophie RISTELHUEBER (1949-)

  • Temps chaud et lourd, Les palestiniens, La question turque se pose, War, 2013
  • A cause de l’élevage de poussière, 1991-2007

Sophie Ristelhueber poursuit une réflexion sur le territoire et son histoire à travers une approche singulière des ruines et des traces laissées par l’homme dans des lieux dévastés par la guerre. Ses premières œuvres remontent au début des années 1980, où elle photographie depuis le ciel les paysages ravagés de Beyrouth.
Par une focalisation sur la guerre et une pratique engagée de terrain, le travail de Sophie Ristelhueber utilise des codes et des outils du photoreportage tout en les pliant à sa démarche artistique. Sondant le paysage pour en chercher les stigmates et les cicatrices, la photographe questionne la mémoire des lieux et des hommes une fois que tout est détruit.
Fine couturière, elle utilise des pratiques faisant référence au travail domestique pour les quatre tirages dont les slogans brodés posent le constat d’une situation cristallisée, devenant motif plus qu’événement.
La photographie A cause de l’élevage de poussière fait explicitement référence à l’œuvre de Man Ray et Marcel Duchamp Elevage de poussières. Au lieu de fabriquer un paysage avec de la poussière, Sophie Ristelhueber photographie les cendres du sol koweitien bombardé.

James NACHTWEY (1948-)

  • Femme pleurant son frère tué par une roquette talibane, 1996
  • Des femmes prient devant le tombeau construit à l’emplacement du meurtre d’Imam Hussein, 2003
  • New-York, les pompiers cherchent des survivants dans les décombres des TwinTowers, 2011

Profondément marqué par les images de la guerre du Vietnam et par le mouvement américain des droits civiques, James Nachtwey débute une carrière de photojournaliste au Nouveau-Mexique, puis se consacre à partir de 1980 à photographier les guerres, les conflits et les problèmes sociaux critiques. Il a produit d’importants reportages photographiques au Salvador, Nicaragua, Liban, Cisjordanie et Gaza, Israël, Inde, Sri Lanka, Afghanistan, Philippines, Soudan, Rwanda, Afrique du Sud, Bosnie, Tchétchénie, Kosovo… Il continue de parcourir le monde et témoigne inlassablement des conflits qui s’y déroulent.

Robert FILLIOU (1925-1987)

  • 7 childlike uses of warlike material (7 usages enfantins de matériel de guerre)

Robert Filliou est un artiste français rattaché à la constellation d’artistes Fluxus. Autodidacte ingénieux, sa démarche questionne les frontières de l’art en offrant des « propositions artistiques » poétiques et protéiformes (livres d’artiste, installations, poésie d’action, vidéos…).
Influencé notamment par la pensée socialiste de Charles Fourier, Robert Filliou propose une « économie poétique », une résistance par l’« innocence et l’imagination », face à l’« économie de prostitution » générée par un art capitaliste basé sur le prestige et l’arrivisme.
Les sept estampes de ce portfolio représentent des compositions d’objets trouvés et mis en scène sur les bords du Rhin. L’artiste désamorce et détourne toute la mise en scène de l’arsenal de guerre : le sous-marin se retrouve sur la montagne, les pistolets dans l’océan… Il dénonce la guerre comme un simple jeu de bac à sable, puéril et dénué de toute considération pour l’humain, grand absent de la partie. Cette œuvre est une ode pacifiste rappelant aux générations futures « la futilité et l’obscénité meurtrière de tous les nationalismes ».

Corita KENT (1918-1986)

  • Handle with care, 1967
  • Come alive, 1967

Egalement connue sous le nom de Sœur Marie Corita, Corita Kent a commencé sa carrière d’artiste au couvent du Cœur Immaculé de Marie en 1936.
Responsable du Département Art du couvent, les sérigraphies de cette nonne « artiviste » lui valent une reconnaissance internationale à partir des années soixante. Elle quitte les ordres en 1970 pour se consacrer entièrement à l’art.
L’œuvre de Corita Kent est le reflet d’une recherche spirituelle emprunte d’une idéologie humaniste engagée.
Utilisant les codes de la culture populaire (slogans, chansons, couleurs), ses pièces militent contre les violences sociales de son temps. Elle s’est particulièrement prononcée contre la guerre du Viêt-Nam, en prônant une vie plus respectueuse de l’Autre et un message de paix dont Handle with care et Come alive se veulent le reflet.

HARA-KIRI (1960 à 1985)

Hara-Kiri est un journal français créé par François Cavanna et de Georges Bernier (alias Professeur Choron).
Censuré trois fois par les pouvoirs politiques, il reste un garde-fou inestimable pour la liberté d’expression. Résolument satirique, le magazine se définit comme « une vaste entreprise de révocation de son époque ». En s’inscrivant dans la filiation d’une presse noire alternative des années 60/70, anarchiste et subversive, il incarne une résistance libertine et libertaire. Le journal est cependant toujours resté très attaché à un programme républicain (laïcité, idéaux des Lumières, Droits de l’homme…).
Par le détournement des affiches, publicités, œuvres d’art, slogans politiques, fiches cuisine… Hara Kiri montre la vulnérabilité des images. Ces productions conjuguent l’absurde, le saugrenu et l’indélicat pour dénoncer l’aliénation de la société de consommation et les mécanismes manipulateurs de la publicité. Il s’inscrit dans un conformisme irrévérencieux où la banalisation du rire provocateur dénonce la dérision d’une société en donnant à l’humour une place emblématique.

Honoré DAUMIER (1808-1879)

  • Ah ! Tu veux te frotter à la presse !! Publié dans La Caricature, 3 octobre 1833.

Coiffé du bonnet du National (journal républicain très actif contre le roi Charles X) un ouvrier imprimeur écrase sans pitié Louis-Philippe sous la presse. Avec ce dessin explicite, Daumier souligne le rôle important joué par les publications de l’opposition et le pouvoir de liberté incarné par la diffusion de la presse. Au delà de la caricature et de l’évocation du roi par son attribut symbolique du parapluie (au lieu du sceptre), l’artiste réalise un dessin puissant et dynamique, comme un manifeste de son engagement. Un an plus tard, en 1834, il donnera un ton encore plus héroïque à la figure d’imprimeur de la lithographie Ne vous y frottez pas !!, aux poings serrés et au regard défiant les ennemis de la liberté de la presse.

  • Pot de vin, arrestations arbitraires, mitraillades, transnoninades, elle couvre tout de son manteau. Publié dans Le Charivari, 7 septembre 1834

Daumier joue à plusieurs reprises avec le motif de Louis Philippe en poire. Dans Pot de vin, la poire épouse le corps entier du roi alors que la disposition du manteau rappelle l’ancienne iconographie de la Vierge de Miséricorde, qui protège saints, fidèles et pénitents. Les protégés sont ici les politiques, les juges et surtout les responsables du massacre de la rue Transnonain, une bavure policière immortalisée par Daumier dans une lithographie publiée pour L’Association mensuelle.

Charles PHILIPON (1800-1862)

  • Croquades faites à l’audience du 14 novembre (Cour d’assises), 1831

D’origine lyonnaise, le journaliste Charles Philipon est un fervent républicain qui associe Daumier et les meilleurs caricaturistes à ses projets éditoriaux, tels les journaux Le Charivari et La Caricature. Dans cette lithographie, qui reprend un dessin à la plume, il se défend de l’accusation d’offense faite au roi. Illustre inventeur de la métamorphose de Louis-Philippe en poire, il tente d’expliquer comment un simple jeu de ressemblance peut conduire des traits de son visage à la forme d’un fruit. Accablé par les condamnations et les amendes contre ses publications, Philipon livre dans cette démonstration un vif témoignage en faveur de la liberté d’expression.

Philippe MAYAUX (1961-)

  • Série War War, 2001

Refusant l’esthétisation glacée ou l’hyper-réalisme dramatique, Philippe Mayaux affuble la guerre d’un nez rouge trempé d’humour noir.
Grinçants et grotesques, ces 14 dessins jouent d’une incongruité féroce, créant des monstres instables, à la fois drôles et sinistres. Poésie trouble et violente, télescopage ou greffe d’objets, de personnages et de situations : le résultat désarme et contrarie, forçant le regard à examiner sa propre oscillation dans un absurde brouillage du sens.
Un désespoir croisé d’ironie qui fait sourire malgré soi, d’un sourire étranglé qui pourrait dire « quelle clownerie la guerre ! ».
Philippe Mayaux résiste à la purification esthétique, à la pacification des esprits. À travers son ambition iconoclaste et son désir de crise, il cherche non pas à illustrer des constats universellement reconnus mais à tester des changements d’optique. Il veut nuire à l’harmonie du monde et des choses, impatient d’agir selon un processus créatif fondé sur l’inspiration et l’imagination - même s’il génère du désordre.

Francisco GOYA (1746-1828)

  • Los Desastres de la guerra, 1863. Gravures à l’eau-forte, à l’aquatinte et à la pointe sèche, 1810-1815 ; édition : Madrid, Real Academia de Nobles Artes, 1863.

Los desastres de la guerra est un ensemble d’estampes réalisées par Goya sous le choc de l’invasion de son pays par les troupes napoléoniennes. Goya représente les atrocités des deux camps dans le conflit, ainsi que la terrible famine qui décime la population de Madrid et emporte son épouse, Josefa Bayeu, en 1812. A travers l’action des femmes espagnoles, il exprime grâce au mouvement et aux traits expressifs la violence et la résistance dus au désespoir. C’est un théâtre d’horreurs, où trouve place la figure héroïque d’Agustina de Aragón. Dans Que valor ! (Quel courage !), cette femme à la silhouette mince est perchée sur les cadavres des ses compatriotes en train d’armer un puissant canon pour défendre la ville de Saragosse.

Marc RIBOUD (1923-)

  • Washington 1967
  • Afghanistan 1956. Fabrique d’armes tribales

Né à Lyon, Marc Riboud choisit de devenir photographe en 1951. Il rentre à l’agence Magnum sur invitation d’Henri Cartier-Bresson et de Robert Capa et se rend au Moyen- Orient, en Afghanistan, en Inde, Chine, Afrique, Vietnam.
Depuis les années 80, le photographe retourne régulièrement en Orient, en Extrême-Orient et a exposé à Paris, Londres, New York, Beijing, Hong Kong, Bilbao… Certaines de ses images, à la composition parfaite, sont devenues de véritables icônes du XXème siècle. La liberté de ses choix photographiques est tenace tout autant que l’indéniable humanité de son point de vue sur l’homme et son histoire.

Emmett WILLIAMS (1925-2007)

  • Soldier, 2014 (réed. 1973)

Emmett Williams est un pionnier de cette forme de poésie que l’on nomme « concrète », en référence à l’art concret. En opposition à la poésie traditionnelle, subjective, celle-ci cherche à réduire ses moyens au minimum et privilégie les procédés systématiques de composition, fondés sur la répétition, la permutation et un protocole préétabli.
Dans Soldier, le récit est uniquement suggéré par la typographie. Page après page, le livre progresse du même pas que la mort. Soldier est une suite de feuillets au fil desquels le lecteur voit les trois lettres rouges du mot DIE (mourir) gagner une ligne à chaque fois. La dimension de jeu, présente dans toutes les œuvres d’Emmett Williams, semble ici s’être réfugiée dans la forme enfantine de ces livres animés, conçus pour donner l’impression d’un mouvement continu. Loin de contredire le tragique du sujet, la forme du flip book est mise au service de la protestation contre la guerre, comme machine à tuer.

Walid RAAD (1967-)

  • Oh God he said talking to a tree, 2010
  • I Might Die Before I Get a Rifle, 2011

Walid Raad est un artiste libanais célèbre pour sa manière unique d’utiliser la photographie. Dans ses œuvres, il a exploré des voies nouvelles pour documenter la guerre et les conflits sociopolitiques, en développant une réflexion sur les relations entre la photographie, l’archivage de l’Histoire, la violence.
De 1989 à 2004 Walid Raad crée sous le nom de « The Atlas Group », un ensemble d’archives visuelles, écrites, sonore attribuées à des personnages historiques ou imaginaires en lien avec les guerres du Liban. The Atlas Group interroge le travail de documentation lui-même et la façon dont l’histoire est transmise, transformée et instrumentalisée.
Premier livre d’artiste de Walid Raad, Oh God he said talking to a tree représente 29 photographies de bombardements. La date et le lieu du bombardement sont chaque fois indiqués en toutes petites lettres en bas et à droite de la page, la hauteur des lettres correspondant à la taille d’un homme debout, donnant ainsi l’échelle de l’explosion. Les photographies montrent des nuages de fumée presque insignifiants, éclipsés par la vaste étendue de papier qui les entoure, mais qui, collectivement, forment un enregistrement visuel des tirs de roquettes.
I Might Die Before I Get a Rifle comprend quelques travaux antérieurs non publiés datant de la période de The Atlas Group, qui constituent une bonne partie de son parcours artistique à ce jour.

Failles et grincements

Perrine LACROIX

  • Winfried, 2014

Perrine Lacroix interroge les lieux qu’elle rencontre. Elle créée à partir de la réalité en offrant au spectateur une autre hiérarchie, centrée sur l’humain plus que sur le fait divers. Elle utilise pour ce faire une palette de moyens divers, allant de la photographie jusqu’au volume.
La vidéo Winfried illustre cette ambition en transposant poétiquement, matériellement, l’utopie projetée par Winfried Freudenberg quelques mois avant la chute du mur de Berlin, consistant à traverser par les airs le versant de l’est de la ville pour gagner l’ouest. L’ingénieur et sa femme ayant réussi à construire un ballon monumental permettant leur évasion, tous deux se séparèrent pour un temps, celui de l’envolée de Winfried…qui sera finalement capturé.
Perrine Lacroix lui rend hommage par une vidéo montrant le ballon se gonflant et se dégonflant. La systole et la diastole du cœur qui bat rejoignent ici l’utopie et la contre-utopie pour un questionnement sur la liberté. En dépit de l’échec de sa tentative d’évasion, les moyens déployés par ce héros résistant, immortalisés par l’artiste, brillent encore.

Anne-Valérie GASC (1975 -)

  • Tour Genêt, 2011
  • Various small sparks, 2014
  • Overflow : Overland (avec Gilles Desplanques), 2010
  • Some Belsunce appartments, 2008

Dans le travail d’Anne-Valérie Gasc, la notion de destruction est centrale : l’art trouve sa place dans ces instants extrêmement fugaces où plus rien n’existe mais où tout est possible.
Tiré d’un ensemble de trois sérigraphies, la Tour Genêt est le portrait photographique d’un immeuble avant sa destruction à l’explosif. Le titre de l’œuvre reprend le nom fleuri de l’immeuble, rappelant par cet aspect bucolique l’utopie architecturale des années soixante en France, celle des grands ensembles au service de la mixité sociale. Le titre de la série : Bouquet Final souligne tant la composition florale que l’acmé d’un feu d’artifice. Se révélant être un échec, les ambitions premières sont ici immortalisées par-delà la destruction.
Pour réaliser ce projet, Anne-Valérie Gasc a récupéré des blocs de béton de la tour une fois détruite. Les décombres, réduits en poudre ont été mis sous presse afin de servir de matériau pour la sérigraphie.
Le livre Overflow : overland consiste en un ensemble de découpages/collages à 4 mains, réalisé à partir de catalogues immobiliers des années 70. On y voit une série d’explosions de pavillons de taille modeste, stéréotypes de l’architecture slovène, soumis à un impact virtuel qui fait voler en éclats le bâtiment lui-même et peut-être avec lui la perspective d’une vie quotidienne bien réglée.
Some Belsunce appartments est une référence au livre de Ed Ruscha Some Los Angeles Apartments paru en 1965. Dans cet ouvrage, l’artiste américain nous présente les différentes variantes du style architectural qui s’est imposé à la fin de la seconde guerre mondiale. Anne-Valérie Gasc transpose cette démarche aux bâtiments du quartier de Belsunce à Marseille. Une fois de plus, ce n’est pas l’esthétique qui compte, les images ont été tirées en basse résolution via le site des Pages Jaunes. L’intérêt du livre réside dans le fait que certains des bâtiments du quartier demeurent des témoins de l’évolution de l’architecture par-delà les campagnes successives d’urbanisation menées par la municipalité.

Samuel GRATACAP (1982-)

  • Série Lampedusa, 2011

Samuel Gratacap mène une réflexion sur la représentation des enjeux géopolitiques nord-sud, sud-sud.
Après s’être investi dans un centre de rétention administrative à Marseille, il s’est attaché à représenter les flux migratoires sur l’île de Lampedusa. De ce lieu de transit sur la carte des routes migratoires de la Méditerranée, il montre là où personne ne veut les voir, le visage d’hommes prêts à tout pour trouver ailleurs une vie meilleure. Les traces de leur passage (mots, photos abandonnées) sont également mises en scène en vue d’humaniser des espaces foulés de façon incessante.
Avec les cartes postales de Lampedusa, Samuel Gratacap prend le contrepied de l’image utilisée habituellement pour représenter l’évasion et le tourisme, en nous laissant appréhender une réalité aride et sans compassion.
La notion de lien social, symbolisée par l’acheminement de la carte postale par delà les frontières, est également mise à mal. Encadrée, présentée en recto-verso, elle n’est plus qu’un contenu vide de nouvelles et de souvenirs.

Lisa SARTORIO (1970-)

  • Bren, 2014
  • Série 3 motif 9, 2012
  • Série 2 motif 1, 2012

Lisa Sartorio pose un regard critique sur la présence massive des images et leur disponibilité absolue dans la culture visuelle d’aujourd’hui.
Faisant partie de la mouvance des « appropriationnises », la nécessité de faire de nouvelles photographies s’efface pour elle au profit d’un choix parmi l’ensemble pléthorique mis à sa disposition. La photographe s’empare de ce matériau puisé sur Internet pour recomposer des images complexes, susceptibles d’être lues à différents degrés.
Dans la série X puissance X, la banalisation des images est questionnée. La photographie initiale (représentant des dérèglements du travail, de la nutrition ou encore des scènes de guerre) perd de son impact documentaire par un effet de démultiplication qui rend l’œuvre faussement décorative. L’esthétisation de la misère agit doublement en donnant à voir des images aussi séduisantes de loin que saisissantes de près.
Dans la série L’Ecrit de l’histoire, d’où est extraite la photographie Bren, Lisa Sartorio collecte, multiplie et compose des paysages à partir d’armes emblématiques de guerre. Ces architectures particulières ne se dévoilent là encore qu’en retrouvant l’image initiale par-delà le motif graphique.
Enfin, Les vacances à la mer, Lisa Sartorio s’attaque aux affiches Rossignol, matériau pédagogique utilisé en milieu scolaire à partir des années 50. Par incrustations et collages numériques, l’artiste transforme la bienséance initialement véhiculée par ces scènes de vie domestiques ou collectives, en une réalité individualiste et déshumanisée.

Robert FILLIOU (1926-1987)

  • The Frozen Exhibition, 1972

L’artiste Robert Filliou décide, en janvier 1962, de créer sa propre galerie : la Galerie Légitime – car il considère « légitime que l’art descende, de ses hauteurs, dans la rue ». Cette galerie itinérante est contenue dans un chapeau, parce qu’un chapeau couvre la tête, le cerveau, et que « tout provient du cerveau ». Elle est estampillée avec le tampon « Galerie Légitime – couvre-chef(s)-d’œuvre(s) », jouant sur la double lecture : chapeau (couvre-chef) qui couvre des œuvres (chefs d’œuvres). L’artiste y présente, dans la rue, des créations de petits formats : Measurements (tickets de métro, boîtes d’allumettes… mesurés par des unités inhabituelles telles que des empreintes digitales ou des punaises), des Momified Objects (objets momifiés, ficelés) ainsi que le Jeu recommandé de la Galerie Légitime auquel on gagne à tous les coups parce que les cartes sont truquées.

Ali KAZMA

  • Vidéos School, 2012 / Robot, 2012 / Cryonics, 2012 / Prison, 2012

Le vidéaste Ali Kazma explore les situations qui libèrent le corps de ses propres restrictions, tout en le contraignant en vue de le contrôler. Ses vidéos questionnent particulièrement la notion de travail, le geste et la mécanique humaine à travers le relevé attentif de diverses activités professionnelles.
School, Prison, Cryonics et Robots font partie d’un ensemble de sept vidéos regroupées sous le titre « Résistance ». Montrées lors de la Biennale de Venise 2013, elles se complètent pour donner une vision de la construction du corps de l’Homme au travers des différents filtres : social, éducationnel (School) et scientifique (Cryonics).
Pour ce projet, Ali Kazma a visité différentes structures en vue d’enregistrer les processus qui construisent mais aussi contrôlent le corps dans le but de le rendre parfait. Faisant référence aux codes sociaux, culturels et génétiques (Robots), ces séquences rendent compte dans un style analytique et objectif du façonnage de notre enveloppe corporelle.
Dépassant la dualité corps/esprit véhiculée depuis l’antiquité grecque, le vidéaste interroge la nuance entre « être un corps » et « avoir un corps ». Ce dernier, appréhendé comme un champ de possibles et d’informations endosse également la problématique du contrôle (Prison) et de performance. Le devenir et la transformation sont ici déclinés au sein d’une représentation aussi rigoureuse que poétique de la nature humaine.

Flavien PAGET (1991-)

  • Kapital, 2014

Flavien Paget construit sa problématique autour des rapports de force qui innervent la société contemporaine.
Ses deux axes de réflexion sont d’une part l’économie du « monde de l’art » tel que l’entendait Pierre Bourdieu, autrement dit un milieu incluant/excluant ; d’autre part, les rapports de pouvoir. Symboles, logos et signes de reconnaissance deviennent une source d’inspiration permanente, détournée et reproduite pour en exacerber le poids hiérarchique et la valeur identitaire.
La résistance face aux systèmes établis, à commencer par l’institution artistique, ne prend pas le tour d’une opposition frontale mais relève également avec Kapital de la réappropriation.
Compilant les prix attribués aux artistes les plus méritants de l’année, le site Kapital (lui-même proposé par l’artiste lors du Prix de Paris 2014) permet à tout un chacun de miser sur son gagnant en reprenant les codes graphiques des jeux en ligne.
La parole est plus volontiers donnée au public qu’à l’institution, pour une réappropriation de l’expérience artistique et l’exercice d’un jugement de goût personnel.

Cornelis I GALLE d’après Peter Paul Rubens (1576-1650)

  • Judith décapitant Holopherne, gravure au burin, 1616

Judith, héroïne biblique, sauve le peuple juif contre le général Holopherne, au service du roi d’Assyrie Nabuchodonosor, grâce à ses armes de séduction et à son courage. Ce thème inspire fortement les artistes depuis le XVe siècle et devient l’emblème du charme sensuel et dévastateur de la créature féminine ; Artemisia Gentileschi, une des rares femmes peintres au XVIIe siècle, s’identifie même à la force d’émancipation de Judith. « Qu’y a-t-il de plus horrible que l’action et le sang froid de la Judith de Rubens ? Elle tient le sabre et elle l’enfonce tranquillement dans la gorge d’Holopherne » : ce commentaire de Denis Diderot restitue la vigueur de cette composition gravée par Cornelis Galle, l’un des graveurs attitrés de Rubens qui reproduit un tableau perdu du maître. La monumentalité et la détermination de l’héroïne semblent aussi expliquer la dénomination traditionnelle de Grande Judith, tel un manifeste de résistance face à l’oppresseur ou au pouvoir dominant.

Braver par le corps

Dorothy IANNONE (1933-)

  • I was thinking of you, 1975
  • In the east My pleasure lies, 2013

Pionnière de la lutte contre la censure, à laquelle elle a souvent été confrontée, Dorothy Iannone est également une militante de l’émancipation sexuelle et intellectuelle des femmes.
Sa thématique de prédilection porte sur l’apologie d’un l’amour extatique et inconditionnel. Elle met en scène, souvent de façon autobiographique, l’image d’une sexualité débordante dont l’impact dépasse largement les bornes de sa propre vie pour aller interpeller le spectateur. Ses sources, empruntées à l’iconographie spirituelle d’Asie et aux traditions extatiques chrétiennes du XVIIe siècle, sont reprises selon une interprétation aussi personnelle que modernisée.
In the east My pleasure lies porte ces références dans une œuvre saturée d’une mythologie réinventée. L’artiste se représente sous une image trouble et selon différents angles de la tradition portraitiste, scellant le questionnement identitaire à l’affirmation de soi. I was thinking of you reprend quant à elle sous la forme d’une sérigraphie, trois photogrammes d’une vidéo datant de 1975 dans laquelle on aperçoit l’artiste en pleine jouissance.
Bien que l’ensemble de sa production demeure très autobiographique, son œuvre n’est pas tournée sur elle-même mais au contraire ouverte et faite pour l’autre, ayant pris le parti d’une adéquation entre microcosme et macrocosme.

Tahmineh MONZAVI (1988-)

  • All about me, nicknamed Queen Maker 1 et 2

Tahmineh Monzavi est une photographe et réalisatrice iranienne, représentée par la Silk Road Gallery à Téhéran.
Elle développe depuis plusieurs années une œuvre documentaire critique sur la société iranienne. Emprisonnée en 2012 pour avoir photographié les prostituées et les drogués des quartiers sud de Téhéran, sa démarche est particulièrement téméraire face à la violence de la censure politique.
Ces deux films traduisent une vision engagée sur la condition des femmes. Plastiquement éloignées, ces images illustrent les carcans des représentations stéréotypées et des normes de beauté dominantes dans la société.
Dans une première vidéo (un pastiche d’un concours Miss Iran) des femmes-pantins artificielles sont détrônées les unes par les autres, prises à leur propre piège dans un jeu de chaises musicales. Solennellement, elles évoluent dans un palais en ruine, symbole d’un monde s’écroulant mais auquel elles se raccrochent pourtant.
La seconde vidéo fonctionne comme une forme de réponse : les femmes qu’elle a filmées tous les jours, dans la rue, dans le monde réel, de tous âges, sans distinction sociale sont les véritables élues de la diversité et de l’individualité : un corps résistant.

Résister à l’état des choses

Si l’artiste se confronte à ce qui lui est extérieur et hostile, l’idée de résistance se joue également de façon subtile à l’intérieur de lui-même.
Face au temps qui passe, à la finitude, résister consiste alors à mettre en scène les limites humaines pour mieux les défier. La technique se met au service de la créativité pour se libérer des prisons, fantasmées ou bien réelles.
Enfin, le matériau de l’œuvre est le dernier point sur lequel l’imagination sans borne du créateur est susceptible de buter. Témoignage de luttes, déroutant les sens, l’œuvre convoque, irrite parfois même le spectateur pour lui donner à vivre un combat.

Dépasser sa condition

Fernando Oreste NANNETTI (1927-1994)

Fernando Oreste Nannetti a connu 11 ans d’enfermement à l’Hôpital psychiatrique et judiciaire de Volterra (Toscane). Diariste, il est l’auteur d’un ouvrage scripturaire gravé sur les murs de pierre de l’établissement à l’aide de l’ardillon de sa boucle de ceinture, soit 180 m de long par 120 cm de haut gravés dans l’effort, à raison d’une heure quotidienne, pendant 9 années. De cela il ne reste qu’une captation photographique et le témoignage ému de celui qui révéla cet auteur d’art brut, Pier Nello Manoni et de celui qui permis et préserva initialement le travail de son ami, l’infirmier Aldo Trafeli.
Il s’agit donc d’une « oeuvre de survie » construite à la manière d’un espace stellaire voué à l’imaginaire. Elle contre le dénuement et la désolation, la mort sociale propre à cet environnement qui étouffe l’être. Son écriture, Nannetti la veut presque insondable. Elle tend à la maitrise de cet espace réinventé, libéré d’un conditionnement imposé. C’est ainsi qu’il restaure identité et intimité flouées en tentant de combler une disette existentielle.

Arno-Rafaël MINKKINEN (1945-)

  • Frequent Flyer, 1996

Le photographe américain Arno Rafaël Minkkinen poursuit depuis plus de 30 ans une œuvre intemporelle. Chaque photographie réalisée est un défi, une performance aussi bien artistique que physique. Sa photographie commence souvent par une idée préconçue, un croquis du site. La réalisation de l’image est guidée par la réalité du lieu choisi et demande un temps de préparation souvent très long.
Par un exercice précis et souvent périlleux, son corps morcelé survole les montagnes, marche sur l’eau, surgit des entrailles de la terre, nous offrant avec force une vision décalée du corps humain et de son analogie avec la nature.
Frequent Flyer est composée de 9 prises de vue successives qui évoquent avec une légèreté magistrale la capacité de l’auteur à morceler son corps dans l’espace temps tout en l’inscrivant dans la nature ; d’autre part elle est autobiographique par les paysages choisis et le parcours de l’auteur : de son pays d’origine la Finlande, aux Etats-Unis où il vit en passant par la Suisse où il a enseigné.

ON KAWARA (1933-2014)

  • One Million Years ( Past – For All those who have lived and died / Future – For the last one), 1999

L’œuvre monumentale d’On Kawara repose sur la représentation de l’espace-temps. Artiste conceptuel, il part de données autobiographiques pour en évacuer toute émotion personnelle au profit de la seule dimension informative.
Ritualisant le processus de création par un protocole rigoureux à l’extrême, il ordonnance le temps et parvient ainsi à le circonscrire en le fragmentant.
Ainsi, One million Years correspond à un agencement d’années successives scindé en deux grands ensembles. Le premier volume (Past – For All those who have lived and died) commence en 998031 avant notre ère et se termine en 1969 après J-C.
Le second volume (Future – For the last one), commence quant à lui en 1993 après J-C pour se terminer également un million d’années plus tard, en 1001992. L’organisation interne de ces deux volumes est identique : le texte de chaque page est établi en 10 colonnes, subdivisées en 5 blocs de 100 ans. Chacun est composé de 10 lignes et chaque ligne contient une décennie.
La condition humaine est ici transcendée par la représentation d’une temporalité qu’il est possible de circonscrire en une somme de pages définies. L’œuvre atteint un en-deçà et un au-delà ultimes auquel nul homme ne pourrait accéder autrement.

Roman OPALKA (1933-2011)

  • 20 autoportraits. 1965/1-

A partir de 1965 et jusqu’à sa mort, l’artiste Roman Opalka se consacre à l’œuvre de sa vie dont la finalité consiste à matérialiser le temps qui passe. Ses moyens d’expressions sont la peinture, mais également le son et la photographie, qu’il décline autour de ce projet global.
Ses Détails représentent des toiles au fond noir sur lesquelles il inscrit chaque jour une suite linéaire de chiffres à la peinture blanche. Depuis 1972, suivant un protocole d’une extrême rigueur, le fond de chaque nouveau tableau est éclairci de 1 % de blanc par rapport au précédent pour finir par une écriture en blanc sur blanc, équivalant à la disparition de l’homme en même temps que de l’œuvre. En parallèle, l’érosion du vivant par le temps est également circonscrite quotidiennement par un enregistrement du son de sa voix prononçant les nombres qu’il peint. Chaque séance s’achève enfin par une photographie de l’artiste, dos à sa toile, réalisée selon les mêmes cadrage, fond, habits... L’affaissement des traits du visage et la progressive blancheur des cheveux de l’artiste sont ici les seuls indices trahissant et informant le cheminement vers sa propre disparition.
Par ce dispositif, Roman Opalka propose une méditation sans précédent sur le temps qui se confond intégralement avec sa vie. Cette œuvre d’ascèse relève, de fait, autant du témoignage que de la définition de la temporalité.

Mark THEMANN (1958-)

  • Rrrrhetoric : the Book of Questions, the book of Answers, 2000

Marc Themann propose avec Rrrrhetoric deux livres « aveugles », au sens ou ils sont scellés dans leur confection même. L’un renferme les Questions, l’autre détient les Réponses sans que leur contenu puisse être appréhendé par un hypothétique lecteur.
Ces deux livres énigmatiques et taiseux placent le chercheur dans une position avant même le début de sa recherche, dans un état d’observation d’un mystère opaque et fondamental.

Jérémie BENNEQUIN (1981-)

  • Ommage - A la recherche du temps perdu, 2010
  • Le hasard n’abolira jamais un Coup de Dés - Omage, 2009-2013

La démarche de Jérémie Bennequin s’articule autour de l’effacement d’œuvres littéraires, à commencer par les romans de Proust. Travail ambigu, au croisement de l’hommage et du gommage, d’où le titre générique : ommage.
« Gommer l’œuvre de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, selon un protocole rigoureux, est ma démarche artistique. Au rythme d’une page quotidienne, contrainte nécessaire, j’efface à la gomme à encre (…) une série des sept tomes de ce roman. C’est un travail à long terme, une progression lente, minutieuse et méthodique, dont il est possible de dater l’achèvement avec exactitude ». J.B.
« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Mais, le hasard peut-il abolir un coup de dés ? Parachever l’œuvre du hasard, c’est lui rendre ce qui lui appartient. Comment ? « En creusant le vers ». On évide le récit. Du reste, je ne suis pas mal armé, moi l’artiste à la gomme, pour abolir Un coup de dés. Abolir Un coup de dés à coup de dés. Atteindre Un coup de dés en sa substance moléculaire ». J.B.

Hermann NITSCH (1938-)

  • Die Architektur des Orgien, 2012

Hermann Nitsch est le co-fondateur de l’actionnisme viennois, un mouvement caractérisé par des performances mettant en jeu le corps dans des situations extrêmes.
Artiste radical, il élabore au début des années soixante le concept d’Orgien Mysterien Theater. Incluant toutes les genres artistiques et medium, le Théâtre des Orgies et Mystères cherche à sonder les profondeurs de l’âme humaine jusqu’à un inconscient métaphysique. Semblable à l’idée wagnérienne de l’œuvre d’art totale, son art est supposé mettre progressivement sous tension tous les sens des participants jusqu’à l’acmé d’une prise de conscience différente de l’existence. Dans l’ensemble éclectique que compose l’intégralité de l’Orgien-Mysterien Theater (texte, instructions rédigées et mises en actes…), le dessin occupe une place particulière. Les quatre gravures qu’il qualifie de « dessins architecturaux » se présentent comme des cartes abstraites, superposant calque sur calque le métabolisme humain et le manoir qui abrite ses performances. La dernière porte la trace de son intervention originale peinte.

Carnets et lettres de prisons – Fonds Lacassagne

Les archives et monographies d’Alexandre Lacassagne offertes à la Ville de Lyon en 1921 forment un ensemble emblématique de la bibliothèque municipale. Fonds spécialisé en matière de médecine légale et criminologie, il comporte entre autres des archives dites « mineures » collectées auprès des criminels eux-mêmes. Cette partie du corpus avait pour but de présenter un matériau d’étude d’un genre nouveau ; on y trouve des carnets ou lettres d’incarcérés constituant une « littérature de prison » à laquelle peu d’attention avait été accordée jusque là. Expression humoristique, poétique, dessinée, narrative et parfois autobiographique, elle révèle les états d’une condition humaine contrainte. La psychologie des personnages y transparaît tout autant que leurs nécessités quotidiennes. Le langage utilisé s’avère quelquefois remarquablement soigné ou imagé.

Florence DOLEAC (1968-)

  • Pom Pom dust, 2011

Cette pièce relie symboliquement les univers domestiques et sportifs dans ce qu’ils ont de plus « clichés ».
L’intention est amenée par le titre qui donne les clés de l’usage, d’une fonctionnalité encore possible même si elle est ici détournée, sublimée puisque élevée au rang d’objet d’art.
Cette joyeuse hybridation (plumeau ménager et pompon de pom pom girls) pourrait être une ode silencieuse aux chasseuses de poussière. Elle démontre que les objets du quotidien affectés aux tâches les moins sexy peuvent avoir aussi une dimension artistique et poétique voire conduire à la rêverie.
L’usage peut ne pas être uniforme, univoque. L’objet se révèle multiple dans l’action comme dans l’évocation, à notre image finalement.

Perrine LACROIX (1967-)

  • Ballons prisonniers, 2012

Particulièrement attentive au travail in situ, Perrine Lacroix travaille à ouvrir la perméabilité entre les œuvres qu’elle présente et la structure même du lieu qui les accueillent. Passant de la photographie jusqu’au volume, elle bouge les lignes de la narration pour décrire la résistance sous toutes ses formes avec une densité poétique certaine.
L’installation Ballons prisonniers, initialement réalisée à la prison de Saint Paul à Lyon, réunit des ballons de football utilisés par les détenus du site. Formes ludiques abandonnées dans cet univers carcéral, ces objets de défoulement, de détente et de convoitise subsistent ici comme des reliques, véritables concentrés d’humanités et sphères de vie. Ajusté dans un support de mappemonde, chacun se retrouve figé sur un piédestal tout en nous renvoyant à l’évasion et au monde.

Jean DUBUFFET (1901-1985)

  • Ballet, 1959

Jean Dubuffet fut l’un des plus fervents défenseurs d’une forme de création hors normes : l’Art Brut.
Anarchiste, athée, antimilitariste et affirmant « l’important c’’est d’être contre », ses œuvres illustrent une démarche dissidente et expérimentale, à rebours des poncifs du Beau, de l’art officiel et de l’Académisme, rejetant les conventions de la société des artistes et intellectuels qu’il côtoie.
Même si Jean Dubuffet a toujours décliné toute influence de l’Art Brut sur son entreprise créatrice, on retrouve dans ses créations quelque chose du souffle vital : « J’aspire à un art qui soit directement branché sur notre vie courante »
La gravure Ballet traduit sa démarche expérimentale. Elle s’inscrit dans un ensemble de 400 lithographies intitulé Phénomènes, pour lequel il a utilisé toute sorte de matériaux : morceaux de feuilles, journaux froissés ou encore chiffons imbibés d’encre. Ce principe reflète l’image chère à l’artiste « de ce petite monde botanique misérable et charmant ».
Son motif abstrait semble convoquer des forces telluriques et les puissances vivantes de la nature pour ouvrir sur un voyage mental. Et puis, le titre « Le Ballet » aiguille sur le sens de ce qui est donné à voir : « Danser est le fin mot de vivre et c’est par danser aussi soi-même qu’on peut seulement connaître quoi que ce soit. Il faut s’approcher en dansant. »

Melvin WAY (1954-)

  • 106 years, Bar Crystals Nebula , Vatakin , Darklight

Melvin Way dit Melvin Milky Way est un auteur d’Art Brut.
L’art Brut consiste selon Jean Dubuffet en une production d’ouvrages « exécutés par des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. »
A la fin des années 1980, alors qu’il est hébergé dans une institution psychiatrique après une période d’errance, Melvin Way donne vie à ses premières compositions sur papier.
Les dessins exposés sont à l’image du reste de sa production. L’auteur peuple avidement l’espace blanc de formules chimiques, mathématiques, astronomiques, alchimiques, dessins abstraits, mots, partitions. Tel un chercheur, il reprise, rature, sature, agrège ses dessins parfois sur plusieurs années, en utilisant de l’encre, du ruban adhésif, du stylo bille.
Authentique et d’une grande vitalité, la poésie de ces œuvres n’obéit pas à l’ordre connu du monde, à une définition de l’art admise communément. Elle résiste en bousculant nos certitudes et nous rappelle que « Nous devons accepter notre existence aussi largement qu’il se peut : tout, même l’inouï, doit être possible. C’est le seul courage que l’on exige de nous : être courageux envers ce qui, venant à nous, est le plus bizarre, le moins étonnant, le moins éclaircissable » (Rainer Maria Rilke).

Peter KAPELLER (1969-)

  • Tribute to Roger Water, 2013, sans titre, 2012 ; Critic an Hermann Nitsch, 2012

Les œuvres de Peter Kapeller sont marquées par l’épreuve d’un chaos intérieur, de tourments intimes, une crise de schizophrénie ayant brutalement interrompu le déroulé classique de sa vie.
Une réclusion lui est alors imposée dans un appartement médicalisé. Pour braver sa peur du silence et du vide, il sature ses nuits d’insomnies avec Beethoven et Iggy Pop, tout en réalisant des dessins au stylo bille et à l’encre de Chine.
Extrêmement perméable à son environnement il se nourrit de BD et d’art, notamment Hermann Nitsch qu’il cite et avec lequel on pressent une filiation plastique.
Formellement Peter Kapeller entremêle écrits, slogans, enluminures… des formes graphiques composites et multiples, laissant exceptionnellement la place au blanc. La substance de son œuvre est extrêmement intense, étouffante perdant celui qui regarde dans un dédale, une agitation intérieure. Son univers plastique vaque entre des éléments figuratifs récurrents (corporels et architecturaux en particulier) et une nébuleuse abstraite et ornementale où il habille le vide.

Les sens à l’épreuve

Cédric TESSEIRE (1968-)

  • Point d’impact, 2012
  • Back kick, 2014

Qu’il s’agisse de tableaux ou d’installations, le travail de Cédric Tesseire questionne le medium de la peinture en jouant sur sa matérialité et sa présence.
Les Points d’impact portent la trace des coups donnés par l’artiste pour faire plier la matière. Dimensionnées en fonction de la taille même de l’artiste, ces pièces imposantes sont travaillées dans la confrontation, par un façonnage brusque qui laisse une part importante à l’aléatoire. Cet écart entre la préméditation de son impact et le résultat final permet à Cédric Tesseire de mettre en avant le procédé et l’intention au même titre que la pliure finale du matériau.
La couleur intervient comme un paramètre essentiel de son travail, une substance porteuse de signification qui se présente indépendamment de la forme qu’elle recouvre. Révélatrice du support, elle est visible dans Points d’impact et Black Kick par réverbération sur le mur situé derrière les deux pièces exposées. De cette mise en scène se dégage un aspect auratique qui les met en valeur tout en les rendant floues.

William KLEIN (1928-)
  • Tokyo, 1961. Shinohara, fighter painter, 1961 (tir. 1979)
  • Tokyo, 1961, Shinohara, Le Mohican, le boxeur-peinture, 1961 (tir. 1979)

Photographe américain, William Klein s’adonne d’abord à la peinture puis très vite à la photographie. Résolument à contre-courant, il se distingue dès 1954 par ses prises de vue à bout portant, dans les rues de New-York, Paris ou Moscou. Il révolutionne la photographie de mode par ses choix très inventifs. Photographe, peintre, cinéaste et graphiste, William Klein est un des artistes les plus controversés et les plus influents du 20ème siècle. Son œuvre a marqué l’histoire de la photographie et influencé deux générations de photographes et de cinéastes.
Dans ses prises de vue, William Klein use du grand angulaire, du gros plan à bout portant, du flou et d’un film hypersensible. Le choix de ses tirages photographiques est volontairement très contrasté. Fasciné par les boxeurs William Klein photographie le peintre Ushio Shinoharaen, en plein combat lors de la création d’une de ses fresques.

Hans NAMUTH (1915-1990)

  • Jackson Pollock, 1950 (tir. 1979)

Hans Namuth est un photographe allemand. Très engagé politiquement, il émigre à Paris en 1933 suite à une arrestation pour propagande anti-nazi. Après la guerre d’Espagne il traverse l’Atlantique et travaille ensuite pour de prestigieux magazines. Hans Namuth réalise de nombreux portraits d’artistes et quelques petits films qui contribueront à sa reconnaissance artistique. Parmi ses sujets de prédilection Jackson Pollock qu’il filme et pour lequel il réalise cette série emblématique.
Les prises de vue d’Hans Namuth nous montrent Jackson Pollock en état de création. Le souhait du photographe est de rendre compte de la tension qu’induit l’action du dripping (projection de peinture). Hans Namuth saisit dans son objectif le geste de l’artiste nous offrant ainsi un témoignage unique.

Damien BERTHIER (1979-)

  • Bang me darling, 2010

Le travail de Damien Berthier interroge la sculpture contemporaine à partir d’objets du quotidien dont il perturbe le sens. Avec Bang me darling, il propose un sac hybride aux identités inconciliables. Punching-ball en peau de sac à main, cet objet paradoxal suscite tant l’envie de caresser le cuir de luxe que de le frapper.
Ici, il est moins question de critiquer la société de consommation que de mettre le spectateur face à deux pulsions qui s’opposent et le bousculent.

Jean-Marc CERINO

  • Née d’un père Arménien

Jean-Marc Cerino questionne dans l’ensemble de son œuvre la figure humaine et sa mise en visibilité, qu’il transpose à la visibilité de l’œuvre elle-même. Sa peinture est ainsi travaillée par un processus pictural d’effacement, comme pour témoigner du sentiment de perte propre à l’Être humain.
L’artiste a souhaité mener un travail d’édition sur le génocide arménien et son impact sur cette communauté à Valence ville ayant accueilli (proportionnellement à sa population) la plus forte communauté arménienne après le génocide. Il s’agissait pour Jean-Marc Cerino de collecter une parole, le récit de vie de Myriam Biodjekian, née d’un père arménien et d’une mère française, sans jamais aborder directement le génocide. La forme choisie pour le livre, avec une reliure en pli accordéon, est à l’image du rapport complexe, empêché entre passé et présent. Les images du fond Wegner sont imprimées à l’intérieur de la reliure, le texte de Myriam Biodjekian vient courir sur ses pliures extérieures

Tania MOURAUD (1942-)

  • Dieu compte les larmes des femmes (DCLLDF), 2013

Artiste polymorphe refusant tout rattachement à un courant ou à un dogme, Tania Mouraud interroge les rapports entre l’art et les liens sociaux en utilisant une large palette de medium, depuis la peinture jusqu’à la performance sonore en passant par la vidéo. Elle commence à travailler sur la lettre au milieu des années 70, en affichant dans l’espace public de courtes phrases qui enjoignent le spectateur à prendre conscience de lui-même. Ses « Wall paintings » sont en effet constitués d’immenses lettres peintes en noir, étirées et rapprochées afin de les rendre presque illisibles. Formant un mot ou une phrase, ces fresques agissent aux limites de la perception humaine.
DCLLDF, acronyme de Dieu compte les larmes des femmes fait explicitement référence à une phrase du Talmud et renvoie à la part spirituelle plus que religieuse du travail de Tania Mouraud. Rédigée en lettres capitales et sans intervalles, cette sentence demande un effort pour le spectateur qui souhaite la lire puis en décoder le sens.

Julio LE PARC (1928-)

  • Surface couleur série 29 1/1, 1970

Artiste franco-argentin, Julio Le Parc pose les bases d’une réflexion sur la place du spectateur dans sa capacité à participer à et de l’œuvre. Précurseur des courants de l’art cinétique et de l’Op Art (art optique), sa démarche est étayée par une idéologie forte et une véritable théorie sur les interactions entre les couleurs et les formes.
Pour Surface couleur série 29 1/1, l’artiste prend soin de ne pas abonder dans le colorisme, en appliquant aux pigments le même traitement qu’aux formes peintes. S’interdisant d’employer d’autres couleurs que les quatorze décidées au départ, l’œuvre montre, par-delà une telle limitation, une infinité de combinaisons possibles et un champ ouvert à l’expérience sensorielle.
Julio Le Parc donne à l’art une fonction éminemment sociale, au sein de laquelle la figure de l’artiste et l’aura du chef-d’œuvre sont atténués au profit du pouvoir d’action du spectateur. Reflet de cette théorie, Surface couleur série 29 1/1 relève d’une situation visuelle, qui demande à être activée par l’œil.

LUDWIG WILDING (1927-2010)

  • Série SB III, 1986 ; série SB II, 1986 ; Série SBST 2839, 2001

Ludwig Wilding associe dans son travail les procédés de l’art optique et de l’art cinétique pour créer des structures visuelles et questionner le spectateur.
Ses recherches explorent la perception visuelle dans l’espace, et plus particulièrement en stéréoscopie, qui crée l’illusion de profondeur en partant d’une simple image en deux dimensions. Sa technique particulière consiste à utiliser la superposition et l’interférence dans le but de créer l’illusion optique de la troisième dimension.
La démarche de Ludwig Wilding questionne les habitudes perceptives des spectateurs et les interactions entre l’œil et le cerveau. Dépendant de l’angle de vue, l’effet moiré apporte en effet de la confusion dans le même temps où nous reconnaissons différentes formes familières comme des roues en mouvement ou encore un kaléidoscope. L’artiste qualifiait son travail d’« art irritant », car les spectateurs avaient l’habitude de se frotter les yeux tant les formes mouvantes était à l’origine d’une gêne sensorielle.

Laurent SFAR (1969-)

  • Ex-libris, No man’s land
  • Ex-Libris, expédition nocturne autour de ma chambre

Laurent Sfar réalise Ex-libris, No man’s land à partir du roman de Louis Calaferte No man’s land (1963)
L’écriture et le titre de l’ouvrage de Calaferte sont à l’origine de ce geste précis et violent : le livre a été refermé à l’aide d’une seconde reliure avant d’être découpé sur toute sa hauteur en son centre. Seule la 4ème de couverture a échappé à cette coupe, reliant ainsi les deux parties de chacun de ces livres.
L’ouverture de ce manuscrit par son centre induit une césure dans le corps du texte et une lecture décousue en écho avec la prose de l’auteur : « Le mot doit tout exprimer (…). Si vous avez mal, vous faites aïe, vous ne faites pas de tartines lyriques. On n’écrit jamais assez sec. J’aime le mouvement vertical d’écriture qui creuse, pas la jolie manière qui s’étale. Le véritable art est un forage de vous-mêmes ».
Ex-Libris, expédition nocturne autour de ma chambre est une extension spatiale de l’ouvrage de Xavier de Maistre Expédition nocturne autour de ma chambre, édité en 1825, relatant une expérience de réclusion volontaire. Les quatre pas qui séparent de Maistre des murs où il se calfeutre, son expérience physique des lieux résonnent avec ses souvenirs du monde.
Laurent Sfar explore quant à lui l’espace de ce livre. Une grande partie du texte se confond avec la blancheur du papier, hormis un halo qui se déplace de page en page et met en exergue des fragments du récit.

Emilie PARENDEAU (1980-)

  • 1 Kg, 2008

Le travail d’Emilie Parendeau s’attache à déconstruire et brouiller les codes et repères sociaux de façon décalée : ajout ou suppression d’éléments, mélange des registres, jeu avec la mise en espace et le contexte institutionnel.
Intitulé 1kg, ce livre est un épais recueil de 355 feuilles blanches. L’existence de ce livre est définie uniquement par son poids. L’écriture est donc entièrement contenue dans le titre, qui ne donne qu’une information chiffrée. Ce projet prend source dans une réflexion sur les unités de mesure et sur le Système International d’unités. L’unité de masse, le kilogramme, est à l’heure actuelle le dernier étalon fabriqué par l’Homme, ce qui le rend altérable. Faire un livre d’un kilogramme, c’est donc jouer sur l’ambiguïté entre livre et objet.
Cette volonté de définir un objet complexe et symbolique par des caractéristiques objectives (ici son poids) ne laisse pas d’évoquer une filiation conceptuelle.

ANONYME

  • AMMCQ AIYCI IAOSA QIEIQ MAOSC OIGOO QIMWI WIAGI YAQA, 2005

Ce livre est entièrement crypté jusqu’au nom de l’auteur. Il reste donc complètement hermétique pour qui veut le lire. Néanmoins, une partie a été déchiffrée en mars 2009 par une étudiante en école d’art aidé d’un informaticien.

Mirtha DERMISACHE (1940-2012)

  • Libro n°1 et 2, 1972 (éd. 2010)

Mirtha Dermisache développe ses écritures illisibles en rapport avec différentes formes de la création littéraire ou des moyens de communication. Elle occupe une place intermédiaire entre les arts plastiques et l’écriture, tant sur les plans esthétique et conceptuel qu’en termes d’économie et de réseau de diffusion.
Ses graphismes s’inscrivent à la confluence du geste et du code sans vouloir désigner la figure ni l’alphabet. Roland Barthes l’associe à ses réflexions sur la théorie du "Texte", dans la catégorie des "écritures illisibles". Pour le penseur, en effet, ces formes « ni figuratives ni abstraites » renvoient à « l’essence de l’écriture ». A l’instant où tout paraît sans hiérarchie ni tradition, le trait est donc une matière en développement qui ne s’abîme dans aucune personnalité psychologique.

Brian FERNEYHOUGH (1943-)

  • Cassandra’s dreamsong, pour flûte seule, 1970

Les partitions de Brian Ferneyhough comportent une telle densité de signes et de paramètres d’exécution que certaines sont réputées injouables telles qu’écrites. Il revient alors à l’interprète d’affronter l’œuvre et de déjouer la contrainte en choisissant ce qui peut être joué, et de quelle manière. Par l’excès de contrainte, le musicien devient nécessairement libre : nuances, phrasés, intensité, vitesse… l’interprétation est une décision qui fait de Cassandra’s dreamsong, à chaque exécution, une œuvre différente et une lutte pour l’expressivité.
Le flûtiste Pierre-Yves Artaud : "Je crois vraiment que, dans ce cas, la pièce est rigoureusement inexécutable à 100%. (...) il y a ici des limites physiologiques qui sont franchies ! Cela n’a d’ailleurs pas grande importance car ce qui compte, je crois, est que l’instrumentiste reste en état de stress et de lutte par rapport à la partition. Quand je joue cette pièce, je me jette à l’eau, je plonge. C’est comme lorsqu’arrive une tempête sur un bateau : on voit bien qu’elle arrive mais on ne sait exactement comment elle va être. Il faut alors réagir à ce qui se passe et cela se fait de façon totalement inconsciente car tout va désormais trop vite".

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