AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : Florent Schmitt

Causerie n° 28, Radio-Lyon, le 19 octobre 1950, 19 h 52

On a fêté, il y a quinze jours, le quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Florent Schmitt, le plus puissant musicien français de notre temps ; on a célébré sa valeur, on a cité et même joué quelques-unes de ses principales œuvres, on a conté dix anecdotes amusantes de ce grand artiste, plein d’humour, dont les boutades (parfois les coups de boutoir) sont aussi remarquables que ses partitions.

On a célébré Florent Schmitt à Paris, mais non pas à Lyon. Pourtant en notre ville, il vécut partiellement depuis l’hiver 1921 jusqu’au printemps 1924. Lorsque, après vingt ans de service comme directeur du Conservatoire, feu Augustin Savard fut invité à prendre prématurément sa retraite, la ville de Lyon chercha un musicien célèbre pour prendre le titre, sinon les fonctions, de directeur de l’Ecole nationale de musique. On fit le tour des grands hommes de l’époque : Maurice Ravel, Albert Roussel, Florent Schmitt ; les deux premiers déclinèrent un honneur qui les aurait éloignés de Paris ; Florent Schmitt accepta sous la condition de pouvoir chaque semaine aller prendre contact avec la capitale. Il débarqua à Lyon le 15 décembre 1921.

Je me revois ce matin-là, lundi de très bonne heure, attendant sur le quai de la gare de Perrache le grand homme qui venait de passer la nuit en chemin de fer ; il était gelé, plus bourru – cordialement bourru – que jamais, inquiet d’arriver dans une ville où il ne connaissait personne et où on le connaissait peu.

Je pris sa petite valise et je le conduisis dans la chambre provisoire que je lui avais choisie. Pour lui, deux préoccupations : son domicile où il put disposer ses affaires personnelles dans un ordre parfait, car il était en certains domaines, l’homme le plus minutieusement ordonné. Second souci : sa réception de l’après-midi au Conservatoire par l’adjoint aux Beaux-Arts. Quelle inquiétude ! « Je garderai mon pardessus, et à la main, aux mains, ma canne, mes gants et mon chapeau ! » « Aucune importance, lui répondais-je, au Conservatoire, dès aujourd’hui, vous êtes chez vous ! » Il était nerveux, parce que d’une extrême timidité ; parmi trente professeurs qui allaient le recevoir et l’encadrer, il croyait n’en connaître qu’un, moi-même. Entrée dans la bibliothèque tête baissée, l’air sombre, comme en pays ennemi, dangereux. Tout à coup, illumination de son visage ; dans le groupe compact du « corps enseignant », il a reconnu une figure amie ; abandonnant le petit cortège officiel, composé de l’adjoint aux Beaux-Arts, de lui et de moi, il se précipite vers l’artiste, professeur de chant, qu’il avait naguère accompagnée au piano dans des concerts parisiens à la Salle Pleyel : « Oh ! Madame de Lestang (1) , vous êtes ici ! » Du coup, il perd son air boudeur, mais toujours annihilé par sa timidité, il trouve la force d’écouter le petit, très petit discours du représentant du Maire ; celui-ci, professeur à la Faculté de Droit, resté célèbre dans les annales universitaires pour sa fantaisie et sa brièveté impériale, parle pendant une cinquantaine de secondes ; la réplique de Florent Schmitt fut plus brève encore ; elle se réduisit à un mot : « Merci ! » Là-dessus, il se précipité dans son cabinet directorial où il put quitter son manteau, se débarrasser de son chapeau, de ses gants, de sa canne, meubles inutiles qui lui semblaient indispensables à se donner une contenance.

La corvée était finie ; il avait emmené Madame de Lestang et moi ; il alluma une cigarette et la conversation commença, bourrée de boutades par les trois interlocuteurs. Florent Schmitt était intronisé ! Son premier soin fut alors d’acquérir une bouilloire électrique qui lui permît d’offrir du thé à ses amis, à ses visiteurs, même inconnus.

Que d’anecdotes je pourrais vous conter sur Florent Schmitt improvisé Directeur du Conservatoire ! Les meilleures, je les réserve pour le jour lointain où je vous conterai mes souvenirs de critique musicale, non pas de cinquante, mais de cent ans…

Naturellement, au cours des premiers jours de sa direction, Florent Schmitt reçut beaucoup de visites de gens désireux de prendre contact avec un homme célèbre ; la plupart des visiteurs étaient, pour parler un langage noble, des fâcheux, c’est-à-dire en bon français, des raseurs. Florent Schmitt rédigea une petite note qu’il fit placarder à l’entrée du Conservatoire ; on y lisait ceci : « Le Directeur remercie les personnes qui viennent le voir ; il les prie de vouloir bien ne pas lui parler de musique, surtout pas de la sienne ! » Les importuns diminuèrent en nombre.
Florent Schmitt surprit beaucoup une dame cantatrice mondaine qui, dans un salon, l’appelait Maître. « Ne m’appelez pas Maître ! » bougonna Schmitt. « Bien Monsieur ». « Ne m’appelez pas Monsieur ; appelez-moi Florent, comme tout le monde. »

De ce brave Florent, puissant musicien et ami charmant, j’aurai bien des petites histoires à vous raconter !

Léon Vallas

(1) Paule de Lestang (1875-1968), était pianiste, cantatrice, claveciniste et professeure au Conservatoire de Lyon. Elle épousa en seconde noces Léon Vallas.