AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : Florent Schmitt

Causerie n° 15, Radio-Lyon, le 26 octobre 1950, 19h52

A l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Florent Schmitt, je vous ai déjà conté quelques anecdotes joyeuses concernant ce grand musicien français au temps 1921-1924 où il portait le noble titre de « Directeur du Conservatoire National de Musique et de Déclamation de Lyon ». Je vous ai dit que ce puissant compositeur, qu’on appelle souvent le « sanglier des Ardennes » à cause de la brutalité de ses coups de boutoir, est l’homme le plus timide du monde ; il a horreur des manifestations publiques, surtout de celles dont il pourrait être le héros. De sa paradoxale timidité, je vous citerai un seul exemple qui remonte au début de son séjour à Lyon, c’est-à-dire à l’hiver 1921-1922, à la fin, le 13 mars 1922.

La Société Parisienne des Concerts du Conservatoire était venue donner, salle Rameau, un concert qui unissait la Symphonie fantastique de Berlioz, les Murmures de la forêt de Wagner, le prélude à l’Après-midi d’un faune de Debussy, et la Tragédie de Salomé, tumultueuse et admirable partition de Florent Schmitt.

Je m’étais rendu au concert en compagnie de Florent Schmitt ; nous nous trouvions au premier rang, près de l’orchestre. On venait de terminer la Tragédie de Salomé, cette musique à programme, tout à la fois peinture de somptueux paysages, description tourmentée de tortueux états d’âme, représentation pittoresque de symboles troubles et inquiétants, drame dansé, tragédie sans paroles. L’auteur de cet étonnant ballet écoutait, enfoncé dans son fauteuil, tête baissée, l’air inquiet ou plutôt furieux. Les applaudissements éclatants, violents, insistants d’autant plus qu’on savait le compositeur présent dans la salle. Florent Schmitt, sous cette tempête claquante, s’enfonçait de plus en plus sous son siège. Des cris s’élèvent : « L’auteur ! L’auteur ! » Naturellement, je ne bougeais pas. Un des violons de l’orchestre, qui comme la plupart de ses camarades, cherchait la physionomie familière à Paris, de l’auteur, reconnaît celui-ci ; il fait un geste dans notre direction. Aussitôt, le brave Florent, de plus en plus ennuyé, me montre en criant : « C’est lui, l’auteur ! » Il fallut que je l’arrache à son fauteuil pour que, plus sombre, plus fermé que jamais, il acceptât de se lever et de saluer brièvement et modestement l’auditoire emballé.

Cette impression de malaise, presque de douleur, ressentie par Florent Schmitt dans les manifestations publiques, dut être ce jour, bien forte, puisqu’il ne l’a pas oubliée. Récemment, à Saint-Cloud où il habite, il en parlait à Monsieur Jacques Feschotte, l’un des conférenciers habituels des Jeunesses musicales. Celui-ci me demanda : »Est-elle vraie l’histoire que Schmitt vient de me raconter à votre sujet ? » je répondis « Oui, elle est exacte. » et j’en fis connaître le détail.

Cet homme, si craintif en public, ne l’est pas toujours. Lors de la scandaleuse création du Sacre du printemps de Stravinsky à Paris, au Théâtre des Champs Elysées, en 1913, je revois Schmitt aux fauteuils d’orchestre de cette belle salle. Le public irrité par l’audace continue d’une partition, jugée révolutionnaire, faisait un tel chahut que l’on ne pouvait distinguer ce que jouait l’orchestre. Florent Schmitt, indigné par l’incompréhension des auditeurs, lançait de furieuses apostrophes : « Vous êtes mûrs pour l’annexion ! » ou s’adressant aux belles dame du balcon endiamantées et incompréhensives, venues du quartier luxueux du XVIe arrondissement : « Taisez-vous, les grues du XVIe ! »

Son humour est redoutable ou amusant. On a cité souvent depuis quelques mois un mot féroce, ou plutôt deux mots lancés très simplement à un de ses confrères le jour de la première de Bolivar de Darius Milhaud à l’Opéra. Schmitt trouva l’œuvre mauvaise ; il ne voulut pas attendre la fin, ni même le milieu de ce drame lyrique ; sur le point de partir pendant un entracte, il dit à Darius Milhaud ces deux mots, révélateurs de son jugement, de sa condamnation de l’opéra, il se contenta de lui demander gentiment : « Vous restez ? "

Parfois, il s’amuse comme un enfant à de petites plaisanteries sans méchanceté. Un jour, aux environs de 1925, il avait amené à un concert Lamoureux un de ses jeunes collègues, devenu professeur au Conservatoire de Lyon, Monsieur Jean Bouvard. En arrivant au contrôle de la salle Gaveau, il dit un mot à l’oreille de l’un des cerbères ; aussitôt, on s’empressa de lui donner deux fauteuils en multipliant les salutations au Maître musicien, mais aussi à Jean Bouvard, qui pouvait avoir dix-huit ans. Pendant l’entracte, un représentant de la maison Gaveau vint lui-même s’enquérir respectueusement de l’opinion de Jean Bouvard ; celui-ci étonné de tant de courtoise sollicitude, demande à Schmitt : « Qu’est-ce qu’ils ont ? » et notre Florent, très amusé, répondit : « J’avais dit à l’entrée que vous êtes le fils du Président Herriot… »

Léon Vallas