AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : Vincent d’Indy

Causerie n° 48, Radio-Lyon, le 15 mars 1951, 19h52

On va, dans quelques jours, célébrer de façon solennelle et officielle, le centième anniversaire de la naissance d’un grand musicien français, né à Paris, originaire du pays cévenol ou vivarois, et qui entretint des rapports constants avec notre région, notamment avec Lyon, Valence, Privas. Ce célèbre compositeur, c’est l’auteur de Pervaal, de L’Etranger, de La Légende de Saint-Christophe, de La Symphonie Cévenole : c’est Vincent D’Indy. Ce maître, je l’ai beaucoup connu dès 1898, quand il était venu présider à Roanne un concours musical dont je vous ai parlé le 4 mai dernier ; je l’ai fréquenté jusqu’à sa mort en 1931 et je suis devenu son historien. Je voudrais, en trois ou quatre jeudis, vous parler de lui ; non pas pour étudier ses œuvres – une centaine de partitions – ou analyser son art très personnel, mais pour vous le montrer en action dans notre province, tel que je l’ai vu pendant une trentaine de ses plus glorieuses années.

Il y aurait beaucoup à raconter sur l’action de Vincent d’Indy à Valence et un peu moins à Privas. Le maître vivait à Paris neuf mois par an, occupé par l’enseignement et les concerts ; ses trois mois d’été, juillet à octobre, il les passait dans les Cévennes, dans l’Ardèche ; son chemin de Paris jusqu’à son château des Faugs, à Boffres-en-Vivarais, passait par Valence. Dans cette ville, il s’arrêtait au passage, se plaisait à y tenir des séances musicales, à jouer du piano, à y diriger l’orchestre symphonique, aujourd’hui confié à Monsieur Begou. Quelques Valentinois pourraient nous décrire son activité à Valence. Pour ma part, je voudrais seulement vous le montrer à Lyon.

Les relations fréquentes, quasi continues, de Vincent d’Indy avec Lyon, ne remontent guère au-delà, ou plutôt en deçà de 1902. 1902, année lointaine qui me semble si proche ! A Lyon, il n’y avait plus de concerts symphoniques ; la Salle Rameau n’existait pas encore ; personne ne pouvait en prévoir l’invraisemblable construction, dont, il y a quelques mois, je vous ai raconté l’histoire. Les dilettantes lyonnais, wagnériens cent pour cent, semblaient tout pris par le théâtre ; après Lohengrin, Tannhauser, Les Maitres chanteurs dont il y a neuf minutes, a commencé au Grand-Théâtre de sonner la puissante ouverture pour la reprise de ce chef-d’œuvre, après Tristan et Iseult, ils allaient avoir la révélation de la Tétralogie grandiose et écrasante.

Un lieutenant de cuirassiers, spécialisé dans la téléphotographie militaire, Georges Martin, dit Witkowski, devait jouer un grand rôle tout imprévu, et celui qui vous parle allait être, de façon définitive, lancé dans la vie musicale en cette année 1902, par Vincent d’Indy lui-même.

Il y a 49 ans. Alors, certaines personnes eurent l’idée de fonder à Lyon une grande chorale mixte, embryon de la future société symphonique, dont on rêvait alors ; on réunit un comité, une quarantaine de membres ; les seuls survivants sont, je crois, le professeur Baldensperger, père de Pierre Brive, auteur radiophonique bien connu, le chirurgien Léon Bérard, Paul Duvivier, fondateur du Tout-Lyon et moi-même qui venais de débuter dans la critique. Les présidents d’honneur, avec le banquier Edouard Aynard, dont la statuette dorée est depuis longtemps érigée dans le jardinet de la Bourse lyonnaise, étaient Charles Bordes, fondateur de la Schola Cantorum de Paris, Vincent d’Indy lui-même. Ce dernier, adopté aussitôt par nos concitoyens, ne devait plus manquer une occasion de venir à Lyon et de s’y arrêter en partant de Paris pour sa villégiature cévenole ou en revenant : direction d’un concert d’orchestre, collaboration à une séance de musique de chambre, conférence, concours du Conservatoire.

L’un des premiers concerts de la nouvelle société, ébauche de la future Société des Grands Concerts, fut conduit par Vincent d’Indy. Le maître y fit entendre, entre autres œuvres, des extraits de son oratorio, Le Chant de la Cloche, notamment le puissant tableau de L’Incendie. On avait recruté des choristes, un grand orchestre en partie d’amateurs et chacun fit de son mieux, entraîné par Vincent d’Indy, chef d’orchestre d’autorité irrésistible. Cela se passe dans la salle dite des Folies-Bergère, avenue de Noailles, aujourd’hui avenue Foch, devenue depuis longtemps garage d’automobiles. Ce concert fut un grand succès, très prometteur d’un bel avenir…

Extraits de la Causerie n° 49, Radio-Lyon, le 22 mars 1951, 19h52

… Après son premier concert de 1904 dans la salle disparue des Folies-Bergère, dont l’acoustique était des plus mauvaises, Vincent d’Indy revint souvent diriger l’orchestre de Witkowski le père, qui allait devenir bientôt celui des Grands Concerts, et occuper la nouvelle Salle Rameau inaugurée en 1908. Grâce à son talent et au puissant rayonnement de sa personnalité, d’Indy transformait l’orchestre ; il lui donnait une précision, un éclat, une émotion extraordinaire. On avait toujours plaisir à l’entendre, à le voir aussi avec son allure paternelle, sa mimique doucement entraînante et, pour ainsi dire, affectueuse. Cet aspect du maître a été joliment dessiné par Claude Debussy en une petite phrase de compte-rendu, que je me permets de vous redire. Il s’agissait d’un concert donné à Paris par l’orchestre d’élèves de la Schola Cantorum. Debussy montre les instrumentistes, peu habiles, qui tâchaient d’obéir « au désir de perfection que leur veut Vincent d’Indy au beau sourire engageant, dont le geste simple de battre la mesure à l’air d’étreindre ces jeunes volontés »…

… Aux Grands Concerts lyonnais, Vincent D’Indy était vraiment chez lui : le public, avec toute l’ardeur… tempérée des Lyonnais, lui manifestait son admiration profonde et son affection. De l’institution de ces concerts symphoniques, il était comme le patron vénéré, et, par l’intermédiaire de son disciple Witkowski, le vrai directeur moral.

Extraits de la Causerie n° 50, Radio-Lyon, le 29 mars 1951, 19h52

Le troisième lieu (1) que Vincent D’Indy fréquenta régulièrement à Lyon, ce fut le Conservatoire. Chaque été, en partant pour sa chère villégiature vivaroise ou cévenole, il se plaisait à s’arrêter à Lyon, en pleine canicule, pour prendre part au jugement des interminables concours du Conservatoire, piano ou violon. Admirable passion de l’enseignement : ces longues et brûlantes séances de juillet, au cours desquelles on entend quinze, vingt ou trente élèves, candidats aux récompenses officielles, ces séances, vous le savez peut-être, sont les plus ennuyeuses du monde pour le public ; pour les jurés, elles sont horriblement fatigantes : elles constituent une sorte, supérieurement raffinée, de supplice chinois. Eh bien, pendant ces ardentes et pénibles séances, Vincent d’Indy, siégeant au Conservatoire parmi les juges, restait le plus attentif, le plus consciencieux, le plus modeste ; il écoutait, notait, chiffrait ses impressions comparatives et c’est magnifique : il en éprouvait une satisfaction profonde ! Un jour que je déjeunais avec lui entre deux séances écrasantes, je lui dis : « Mon Dieu, que ce concours est embêtant ! » Il me répondit avec une évidente sincérité : « Mais non, je ne trouve pas ! »

Léon Vallas

(1) Dans sa deuxième Causerie, Léon Vallas évoque le goût de Vincent d’Indy pour la musique de chambre et sa fréquentation assidue d’un second lieu, les Petits Concerts de Lyon.