AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Edouard Rasimi (1869– 1931)

M. Edouard Rasimi est mort

(Notice nécrologique de Saint-Maffre, dans le journal Le Salut public, du 22 juillet 1931)

Une laconique dépêche nous a appris hier soir la mort survenue à Genève, à l’âge de 62 ans, de M. Edouard Rasimi.
Nous savions depuis deux jours déjà que M. Rasimi était gravement malade, et ici même dans notre numéro d’hier, nous formulions des vœux pour son rétablissement. Aucun de ses amis ne voulait croire à une issue fatale de la maladie, qui retenait à Evian l’ancien directeur du Casino de Lyon. Cependant les médecins durent décider une opération chirurgicale. M. Rasimi fut donc transporté à Genève dans une clinique. Et c’est là qu’il a expiré entre les bras du second de ses fils, M. Gabriel Rasimi.
Physionomie lyonnaise, M. Rasimi en était une des plus connues et des plus aimées. Et on n’oubliera pas de sitôt ses nombreux efforts artistiques, dans le domaine du théâtre et du music-hall. Après avoir dirigé une agence artistique, M. Rasimi acheta en 1900 le Casino, alors propriété de M. Guillet. Il eut vite fait de transformer l’ancien « beuglant » en un théâtre music-hall. Il y fit du spectacle. Du vrai et du bon spectacle. Son établissement rivalisait avec les plus grands music-halls parisiens. Il y monta des revues féeriques, qui émerveillaient les Lyonnais et les étrangers de passage, et qu’on venait voir de toute la région. Il monta également des opérettes à grand spectacle. Il fit paraître sur la scène du Casino les vedettes les plus célèbres. Tous les « as » de la chanson passèrent au Casino. Les meilleures attractions aussi. Enfin ses saisons de vaudeville (durant les mois d’été) étaient très réputées.
Au mois de mai dernier, M. Rasimi dut céder son Casino à une firme de cinéma. Dans l’article de lui, paru récemment dans « Comœdia » et que nous avons reproduit en entier, hier soir, il nous a expliqué les motifs de cette cession. Les droits d’Etat et les taxes municipales ont tué le Casino. Le spectacle est depuis de trop longues années considéré comme une poule aux œufs d’or. Et le Fisc trop gourmand la crèvera. M. Rasimi avait dirigé autrefois, outre le Casino, divers autres établissements : la Scala et l’Eldorado, à Lyon ; l’Eden, à Saint-Etienne. En juin dernier, il avait acheté le Casino de Grenoble, dont il pensait faire le laboratoire de ses tournées. Car si M. Rasimi était un des plus importants directeurs de music-hall de France, il était aussi l’un des premiers organisateurs de tournées. Ses tournées d’opérettes et de revues étaient réputées non seulement en France, mais également dans nos colonies et à l’étranger.
Rappelons encore que M. Rasimi avait pris la direction intérimaire de l’Horloge jusqu’au 15 septembre. On voit que cet homme avait une activité considérable. Il était un travailleur, un chef sévère mais aimé et estimé de tous ses collaborateurs. Ce n’était pas un « marchand de spectacle », mais un véritable artiste. Il avait l’horreur innée des représentations mal montées. Il n’a pas toujours été récompensé de ses efforts. Et lui qui a fait beaucoup pour notre ville et pour son renom, n’aura pas eu la satisfaction de voir à sa boutonnière le petit bout de ruban rouge qui brille à celle de simples politiciens de comités.
A Mme Rasimi, à ses fils et à sa fille, nous adressons nos plus vives condoléances, ainsi qu’à tous ses collaborateurs directs, et plus particulièrement à M. Rosier, son « alter ego » de plus de trente ans.

Saint- Maffre

La crise du Théâtre

(Article d’Edouard Rasimi, paru dans le journal Le Salut Public du 21 juillet 1931)

Pourquoi le Casino va-t-il devenir un Cinéma ? COMŒDIA, le grand quotidien théâtral de Paris, fait actuellement une enquête auprès des directeurs des théâtres de province sur la crise du spectacle. On lira ci-dessous la réponse que M. Rasimi a adressée à notre confrère. Il importe que les Lyonnais sachent pourquoi le Casino va devenir un cinéma. Et nul n’était mieux qualifié que M, Rasimi pour en donner tes raisons. Nous apprenons, au moment de clore cette note, que M. Rasimi est actuellement retenu à Evian par la maladie. Nous formons des vœux pour son prompt rétablissement. — S. M. 

Directeur du Casino de Lyon pendant 31 ans, j’ai dû, à mon vif regret, m’avouer vaincu et céder la place à une grande firme cinématographique. Pourquoi ? Est-ce pour me reposer ? Non, puisque j’ai pris la direction du Casino de Grenoble. D’aucuns pourront dire : « Comment se fait- il que M. Rasimi ait quitté une direction comme celle du Casino de Lyon pour prendre celle moins importante du casino de Grenoble ? ».

Les raisons, les voici. L’affaire du Casino de Lyon était une très grosse affaire, marchant avec des frais généraux considérables, trop lourds et augmentant sans cesse. Accablé sous ce faix, j’arrivais infailliblement, à chaque fin de saison, à friser le déficit. Réduire les frais généraux : impossible, ils étaient incompressibles. Une grosse maison est mue par des rouages importants et coûteux. Il faut un bon orchestre, de bons artistes, des vedettes, des mises en scène soignées, un personnel de choix ; toutes choses extrêmement coûteuses qui demanderaient en contrepartie des recettes en rapport. Or, celles-ci, d’année en année, allaient plutôt en diminuant, les prix des places déjà fort élevés devenaient prohibitifs pour beaucoup. Malgré un goût évident pour le théâtre ou le music-hall, on se porte au cinéma parce que ce dernier, tout en donnant du spectacle, malgré tout intéressant, permet de passer une soirée à bon compte. Combien de fois ai-je entendu dire : « Votre spectacle est certes bien plus intéressant, mais il coûte trop cher ».

C’est toute l’histoire de la crise dont nous souffrons : impossibilité de faire du spectacle bon marché, avec de trop gros frais, et comme il y a beaucoup plus de petites bourses que de grosses, le gros public va au cinéma par obligation, sinon par goût. Ce qu’il y a de scandaleux, c’est l ’impassibilité des pouvoirs publics qui se refusent à faire le moindre effort en faveur du spectacle sacrifié : tout au contraire, les inspecteurs des Finances sont à l’affût de la matière imposable : on scrute, on pioche, on ne lui fait grâce d’aucun centime. Pour ma part, j’en sais quelque chose : les affaires déclinant, j’avais eu l’idée de faire une carte à prix réduit que j’envoyais à toute personne en faisant la demande, demandant une petite rétribution pour me couvrir de mes frais de port. Je n’aurais jamais pensé que cette petite récupération puisse être considérée comme une recette. Or tel n’a pas été l’avis d’un inspecteur de Finances, et j’ai dû payer tous les droits : pauvres, taxes et autres, afférents à cette petite somme.

Depuis longtemps, nous demandons la suppression des taxes d’Etat nées de la guerre ; or celle-ci est finie depuis treize ans, on aurait pu, devant notre détresse, nous en faire grâce pour nous aider. De même des surtaxes municipales. Je laisse de côté le droit des pauvres, qui existait avant-guerre, pour ne parler que des taxes exceptionnelles. Ma conclusion est qu’une maison à gros frais a une existence difficile, et que si le théâtre peut encore se défendre, le music-hall est mort si on n’apporte pas un allégement à ses frais formidables.

J ’ai tait pour ma part l’impossible au Casino de Lyon : j’ai donné dans cette maison tout ce qui était humainement possible : les revues féeriques, les grandes opérettes à spectacle ; j’ai fait venir toutes les vedettes et les plus grandes ; j’ai donné â cet établissement tout l’éclat désirable, et je l’ai dirigé à l ’instar des grandes maisons de Paris. Tous mes gros efforts ont été des échecs ; j’y ai fait beaucoup d’argent, j’en ai donné beaucoup à l’Etat, à la Ville, aux auteurs ; résultat : néant, toujours néant, vivant toujours en équilibre instable pour arriver en fin de compte à cette perspective : faillite ou cession.

Il est vraiment malheureux qu’une Ville comme Lyon soit maintenant privée de music-hall : sa gaîté n’en sera pas accrue et tout cela aurait pu être évité par un allégement des charges fiscales. La suppression des taxes nées de la guerre : taxe d ’Etat, surtaxe de Ville ; un allégement des droits d’auteurs et je pouvais tenir Si les Pouvoirs publics se refusent à voir la situation telle qu’elle est, c’en est fait de tous les music-halls de France.

J ’ai pris la direction du Casino de Grenoble, affaire de moins grande envergure, comportant moins de frais et par là moins d’aléas ; je lutterai à nouveau avec énergie, espérant toutefois que l’aide que nous réclamons de l’Etat et des Villes me permettra de réaliser à Grenoble ce que je n’ai pu faire à Lyon, c’est-à-dire faire vivre un établissement de théâtre music-hall et le faire prospérer. Je continuerai autant que faire se pourra les tournées de province, à condition que les augmentations des frais de chemin-de-fer ne viennent rendre ce genre d’exploitation tout à fait impossible.

Edouard RASIMI, Directeur du Nouveau Casino de Grenoble, ex-directeur du Casino de Lyon