AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

La partition municipale

En qualité d’édile, Edouard Herriot est l’instigateur de la politique culturelle lyonnaise durant 50 ans. Ce terme de « politique culturelle » pourrait cependant être considéré comme anachronique à propos des années 1905-1957 ; il l’est. L’action de l’Etat dans le domaine de la culture n’est pas une mission naturelle, mais le fruit d’un long processus. Ainsi, l’on ne peut pas vraiment parler d’une véritable politique culturelle avant la création du Ministère de la Culture par De Gaulle, attribué à Malraux en 1959.

Des années 1870-1890 à la création du ministère des Affaires culturelles en 1959, la culture n’est jamais constituée comme catégorie de l’action publique. C’est-à-dire, qu’aucune institution dédiée n’est imaginée. Parfois sous secrétariat d’état du ministère de l’Instruction publique sous la IIIe République, le flou persiste concernant l’organisation administrative et les nomenclatures budgétaires.

Vincent Dubois dans La politique culturelle. Genèse d’une catégorie d’intervention publique [1] parle d’un antagonisme entre l’Art et l’Etat « renforçant l’incapacité politique en matière de culture ». Réticence du politique (peur de l’interventionnisme) contre réticence des artistes (distinction volontaire du politique).

Cela n’exclut pas un souci porté aux Beaux-Arts. Philippe Poirrier évoque la gestion d’un double héritage : celui transmis, depuis le XVIIe siècle, par les différents régimes monarchiques, et celui, tout aussi essentiel, légué par la décennie révolutionnaire. D’une part, l’État mécène, le système académique et la laïcisation de la censure, héritages monarchiques, marquent durablement les relations entre le pouvoir et les arts. D’autre part, le « patrimoine national », le musée révolutionnaire et la croyance dans les vertus civiques et éducatives des arts sont des legs incontestables de la période révolutionnaire. [2]

La Révolution française a marqué en effet une première organisation des Beaux-Arts, mais qui a évolué tout au long du XIXe siècle. On décrira en quelques points les tendances en matière de « politique des Beaux-Arts » au début du XXe :

  • Le faible engagement de l’état qui laisse l’essentielle d l’action aux collectivités locales et notamment municipales.
  • La préservation du patrimoine : « Les pratiques d’intervention publique dans le domaine des Beaux-Arts au début de la IIIe République sont essentiellement celles d’un Etat subsidiaire garantissant le fonctionnement d’un marché privé et se bornant à “faire pour l’art ce que l’individu ne peut pas faire”, c’est-à-dire pour l’essentiel protéger le patrimoine et les monuments historiques. […] Un partage implicite tend ainsi à être instauré – l’art du passé à l’Etat, l’art du présent au marché […] – laissant l’essentiel du soutien à la création artistique à l’initiative privée. L’intervention publique peut être vue comme procédant de ce partage. » (Edouard Aynard [3])
  • Une libéralisation marquée par l’abolition progressive mais fragile des censures. Mais une libéralisation également économique avec un interventionnisme moindre dans la « commande » et le développement de plus en plus important des « subventions ».
  • une démocratisation tardive : dès le début du XXe, de nombreuses entreprises de prosélytisme culturel (Universités populaires, Théâtre du Peuple…) menées par de nouveaux venus dans le monde de la culture œuvrent à une transformation de l’ordre social. Mais elles ne reçoivent véritablement un écho politique qu’au moment du Front populaire. La gauche du début du XXe siècle nourrit une ambiguïté vis-à-vis de la culture à la fois privilège qui doit être accessible à tous mais secondaire devant les questions purement sociales.

C’est dans ce contexte qu’Edouard Herriot œuvre activement à Lyon au développement des arts et de l’éducation artistique. Son action en faveur de la musique en est un exemple ; à la fois rigoureuse, ambitieuse et pionnière, elle s’explique non seulement par des inclinations personnelles pour le « 4e art » mais aussi par des motivations d’ordre plus politique.

Esquisse autographe de Ludwig van Beethoven offerte à Edouard Herriot (recto). Archives municipales de Lyon.
Esquisse autographe de Ludwig van Beethoven offerte à Edouard Herriot (verso). Archives municipales de Lyon.

Notes

[1Vincent Dubois (1999), La politique culturelle. Genèse d’une catégorie d’intervention publique, Paris, Belin, collection « Socio-histoires », 383 p.

[2Philippe Poirrier, « Culture populaire et politique culturelle en France : un rendez-vous manqué ? » dans Thomas Antonietti, Bruno Meier et Katrin Rierder (dir.), Retour vers le présent. La culture populaire en Suisse, Baden, Hier+jetzt, Verlag für Kultur und Geschichte, 2008, p. 176-183.

[3Edouard Aynard, Discours, prononcés à la Chambre des Députés pendant la législature de 1889 à 1893, Plon, Nourrit, 1894