AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : les dangers de la critique

Causerie n° 15, Radio-Lyon, le 13 juillet 1950, 19h52

Les artistes, comédiens ou chanteurs, ne sont pas toujours contents des critiques dramatiques ou musicaux qui ont la charge de les juger et de rendre compte au public de leurs qualités, de leurs défauts. À celui qui les a mal jugés, ils se contentent d’ordinaire d’envoyer une lettre de sottises, parfois spirituelles. Des éclats plus graves sont exceptionnels : on cite pourtant le cas récent d’une cantatrice lyrique, bien connue à travers tous les théâtres de la province française et de l’Afrique du Nord, qui, l’an dernier, à Strasbourg, a giflé un critique musical ; celui-ci, je pense, a dû baiser la main qui l’avait frappé ; celle-là a vu se fermer pour elle la scène du théâtre, et le calme est revenu.

À Lyon, au mois de décembre 1907, un ténor, assisté de son frère et d’un ami, avait attaqué et demi-assommé le docteur Mathieu, sévère critique d’un journal de Lyon, L’Express. Le docteur Mathieu, que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? Qu’il mourût ? Oh ! Non, il se contenta de garder la chambre et le sourire pendant quelques jours avant de reprendre ses hautes fonctions qu’il continua d’exercer avec une fermeté sans défaillance.

L’affaire eut des suites théâtrales et judiciaires. Les directeurs du Grand-Théâtre n’ayant pas pris parti en résiliant l’engagement du ténor agresseur, la Presse lyonnaise et un cercle, le Jocker-Club auquel appartenait le critique, envoyèrent à l’Opéra une délégation qui, contre le ténor, déclencha un chahut tel que l’artiste dut se retirer de la scène et la direction lui interdire de continuer ; presqu’aussitôt le Maire de Lyon, qui était déjà Monsieur Édouard Herriot, prit contre lui un arrêté d’expulsion.

Trois mois après, ce furent les conséquences judiciaires. Devant le Tribunal correctionnel comparurent pour coups et blessures le ténor et ses deux assistants, qui s’entendirent condamner à une amende de seize cent francs et à des dommages-intérêts envers le critique. La somme imposée pour réparation d’un préjudice peu grave fut fixée à un franc, un seul franc, un franc-or !

Un an plus tard, l’affaire n’était pas encore terminée. Le ténor résilié, qui recevait un traitement de 4.650 Frs par mois (c’est-à-dire 5 à 600 mille francs de notre monnaie 1950), le ténor réclame à ses directeurs 18.000 Francs (soit 2 millions) de dommages-intérêts ; suivant l’usage, les directeurs formulaient de leur côté une demande reconventionnelle en dommages-intérêts sous un prétexte un peu fallacieux : ils avaient dû interrompre des représentations qui obtenaient un grand succès et engager à des prix excessifs des artistes en remplacement du ténor dont la résiliation avait été imposée par le public et par le Maire. Le Tribunal rejeta cette double demande : ténor et directeur se virent renvoyés dos-à-dos. Beaucoup d’agitation pour rien !

L’affaire du ténor et du critique aurait pu avoir une conséquence imprévisible : un critique, ami de la victime du ténor, dont la bienveillante indulgence était connue, et don le nom n’est pas oublié des plus vieux Lyonnais, Raoul Cinoh, émit dans l’une de ses "Feuilles volantes" du Lyon Républicain son intention de se montrer désormais sévère ; il écrivit ceci :

"En général (c’est Raoul Cinoh qui parle ou plutôt qui écrit), en général nous sommes trop indulgents pour l’espèce chantante. La bienveillance ne sert qu’à exaspérer sa vanité excessive, à rendre son épiderme plus chatouilleux encore. Si en deux lignes sévères et justes on exécutait les méchants, si on louait de même les bons, ils fileraient plus doux… Et puis, quelle importance on donne aux choses et aux gens du théâtre ! C’est bouffon !".

Ce n’est pas fini ! Le critique de 1907 continue avec énergie en ces termes : "Nous créons tous les jours des ingrats ; nous les réchauffons dans notre sein. Tant qu’on les couvre d’éloges, on est le plus grand critique des temps modernes. Faites une réserve sur leur talent ou leur voix, vous ne serez plus bon à donner aux chiens. Et c’est bien fait pour nous ; trop caresser cuit. La férule a parfois du bon. Il faudra que j’essaye, pour changer…"

Ces déclarations que je viens de vous lire ont été publiées par feu Raoul Cinoh, dans le journal Lyon Républicain du 18 décembre 1907. Je m’empresse d’ajouter que ce critique bienveillant ne changea pas de manière ; il continua à appliquer son ancien principe d’indulgences, tandis que son confrère, en dépit de l’attaque brutale qu’il avait subie, ne cessa pas de censurer les mauvais ténors ; du moins pendant les quelques mois qui suivirent l’agression. Il devait prendre sa retraite de critique en début de la saison 1908 ; pendant 28 années il avait rendu compte de la vie musicale lyonnaise et signé d’une simple initiale "L." plus d’un millier d’articles petits ou grands.

Léon Vallas