AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

"Feuilles volantes"

Lyon républicain, 22 janvier 1905.

Le Cercle de la critique Lyonnaise s’est réuni pour affaire grave : il s’agissait de dîner... Mais au fait, vous ignorez peut-être que Lyon possède un Cercle de la Critique ? On ne peut pas tout savoir.
La fondation de cette importante Société date déjà de plusieurs semaines. D’aucuns l’auraient trompettée à grand renfort de notes et de communiqués à la presse ; mais les critiques sont gens modestes ; ils parlent trop des charmes de nos danseuses pour avoir le temps de s’occuper de leur propre sein.
J’ai résolu de combler cette lacune ; et dussent mes confrères, et moi-même - timides violettes - en rougir, j’accomplirai ma tâche jusqu’au bout, sans crainte ni défaillance.
Notre Cercle, comme on serait tenté de le croire, n’est pas un cercle vicieux. Je vais bien étonner le candide bourgeois : jamais aucun membre n’a usé de son autorité pour prendre, comme pupitre, les genoux de mademoiselle Cerny [1]. Que dis-je ? On voit de tout, sauf des critiques, dans les coulisses remplies d’ivresse.
La vérité, c’est que nous respectons trop notre sceptre - ce fameux sceptre de la critique dont on parle tant et que personne n’a jamais vu - pour l’égarer derrière le manteau d’Arlequin... et surtout d’Arlequine.
À ce point qu’un beau jour, voulant voir de près une de ces dames des choeurs qui avait fait sur moi une impression énorme, j’empruntai le casque du pompier de service. Inutile d’ajouter que l’épreuve fut décisive et que je n’eus pas besoin de me servir de la lance du brave sapeur pour éteindre mon feu : il s’était éteint tout seul.
Je crois vous avoir parlé tout à l’heure de l’importance de cette nouvelle société : nous sommes cinq ; c’est dire que la qualité remplace la quantité. Voyez la Chambre, ils sont près de six cents et ils ne fichent rien du tout ; si les députés n’étaient que cinq, ils feraient peut-être de la besogne, et de la bonne.
Ce rapprochement, tout fortuit, pourrait créer un malentendu regrettable : les députés, pour ne rien faire, touchent neuf mille francs par an ; à nous qui, dans nos assises, discutons les intérêts les plus essentiels de la vie lyonnaise, on ne nous donne pas même quarante sous par séance.
Et quand vous réunissez-vous ?, demandera le public, toujours curieux des choses qui touchent au théâtre. Jamais !, répondrai-je hardiment. Comme j’ai eu l’honneur de vous prévenir au début de ce papier, la seule chose qui nous préoccupe, au Cercle de la Critique, c’est notre dîner mensuel.
Au reste, nous n’avons décidé de nous sentir les coudes que pour ça, pour faire ensemble, chaque mois, un balthazar intime. La plupart des sociétés n’ont pas d’autre but. Heureusement...
Où en serions-nous, où en serait la France, si, dans les milliers de réunions qui se donnent tous les jours, à travers notre beau pays, on discutait autre chose que le menu du prochain gueuleton ? Quand un peuple dîne, il ne pense pas à renverser le gouvernement.

[...]

Mais ne parlons pas politique. Au Cercle, il est interdit de parler politique. Il est vrai que nous ne parlons pas davantage théâtre. Nous dînons, voilà tout.
Sans parler ? Ah ! On voit bien que vous ne me connaissez pas ; et tous les cinq nous sommes taillés dans la même bavette.
Les bonnes parties de langue... C’est si embêtant, le métier, qu’il n’a pas été nécessaire de le prohiber de nos causeries dinatoires. Sans nous entendre, tout naturellement, nous avons observé le plus complet silence sur les mystères de nos scènes municipales. Le croirait-on ? Dans les deux agapes que les Cinq se sont offertes, le nom de Broussan [2] n’a pas été prononcé une seule fois.
Je ne pourrais pas en dire autant de celui de mademoiselle Josépha Cerny. Ce que ses jolies oreilles ont dû "lui siffler" ! Mais cela, gens pudiques, ce n’est pas du métier, c’est du plaisir, et cela vaut mieux que d’aller au café, sinon au restaurant.
Donc, entre la poire et le fromage, et même avant, nous parlons de la grâce, de la beauté, du sourire nacré des femmes, de leurs épaules marmoréennes, de leurs yeux de joie.
Les ténors ? Les barytons ? Les basses ? Tous disparus ! Ont-ils seulement jamais existé ? C’est extraordinaire ce que ces héros tiennent peu de place dans nos existences, dès que le rideau est baissé.
Les Cinq... Ils sont moins célèbres que ceux de l’Empire, évidemment, mais ils ont peut-être meilleur appétit. Palsambleu ! Messeigneurs, quels coups de fourchette ! Ils la manient encore mieux que la plume.
Ah ! Que les fauves de nos ménageries subventionnées n’assistent-ils à ces repas de leurs belluaires ; les légendes qu’ils se transmettent, de saison en saison, ne tarderaient pas à tomber d’elles-mêmes.
C’est ainsi que, depuis vingt-cinq ans, un bruit s’est accrédité au Grand-Théâtre : Mathieu [3] , l’ami Mathieu, a une maladie d’estomac ! Chaque fois qu’il arrange un artiste à sa manière, la victime s’écrie : "Pardi ! il n’avait pas digéré !"
- Pauvre homme !, lui répondront en chœur les Cinq, c’est plutôt vous qui ne digérez pas la tartine de Mathieu. Nous sommes désolés de vous enlever la plus chère peut-être de vos illusions, mais la vérité avant tout. Je voudrais vous voir en face du terrible docteur - comme on l’appelle dans les coulisses - quand il savoure une langouste à l’américaine, et autres sauces tout aussi légères ; au bout d’un quart d’heure de ce spectacle réconfortant, vous seriez convaincus qu’il possède un estomac de première qualité.
Il ne digère pas, lui ? Quelle erreur ! Quelle calomnie ! Il digère si bien qu’à notre premier dîner, il voulait à toute force faire mettre, comme plat de résistance, un rôti de fort ténor [4] ayant chanté La Juive.
Nous eûmes toutes les peines, Gourraud, Ducoin, Amaury-Sallès et votre serviteur, à lui faire abandonner cette étrange idée.
- Nous remplacerons ça par une timbale milanaise ; disait l’un pour amadouer l’ogre musical.
- Ou par des flageolets, insinuait un autre.
- Non ! Non !, s’écriait le docteur, je veux manger du ténor, du fort ténor ! ... On prétend que je mange du chanteur à tous mes repas ; pour une fois, je ne veux pas faire mentir mes camarades du Grand-Théâtre.
- Mon vieux, disions-nous tous en l’entourant, tu exagères. Un rôti de ténor du répertoire, y songes-tu ?
Mais lui, tenace, et comme illuminé par une clarté walhalienne :
- Si vous n’en voulez point, n’en dégoûtez pas les autres. Garçon, un rôti d’Éléazar pour un ! Boum !...
Il n’en a pas mangé à nos dîners, ça, j’en suis sûr ; mais rien ne me prouve qu’il n’en a pas tâté ailleurs. Ces critiques wagnérolâtres sont capables de tout !

Raoul Cinoh

Notes

[1Josepha (ou Josefa) Cerny, première danseuse du Grand-Théâtre de Lyon de 1898 à 1907.

[2Broussan, directeur artistique du Grand-Théâtre.

[3Marc Mathieu, critique musical de L’Express de Lyon.

[4Sur le "fort ténor", voir : "Feuilles volantes" in Lyon républicain, 18 décembre 1907.