AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Les écrins de la musique

Jusqu’en 1860, Lyon ne compte véritablement que deux salles de spectacles : le Grand Théâtre et les Célestins, car le régime du privilège interdit l’initiative privée. Le décret du 6 janvier 1864 libéralise l’entreprise de spectacles. En 1876, Lyon offre 17 établissements de spectacles, 25 en 1886, soit 10 théâtres et 15 cafés-concerts. En 1900, il existe à Lyon 8 établissements dépassant 1000 places, qui au total peuvent accueillir 15 000 spectateurs.

A partir de 1880 émerge l’idée que les arts du spectacle sont une « valeur », qu’on doit leur reconnaitre « le droit à la sollicitude de l’Etat, non pas seulement parce qu’ils sont pour quelques esprits délicats une source de jouissances exquises et rares, mais parce qu’ils répondent réellement à un besoin général, en tendant à développer dans le pays entier le sentiment et l’amour du beau dont une nation ne saurait se désintéresser impunément, soit pour le progrès de sa civilisation, soit pour sa gloire » (1). Mais sous la Troisième République, il revient entièrement à la Municipalité d’assumer ce « droit à la sollicitude » sur son propre territoire.

Qu’en est-il à Lyon ? Les salles municipales – le Grand Théâtre, le Théâtre des Célestins – sont administrées en régie directe de 1902 à 1906 et de 1942 à 1945. Le reste du temps - c’est-à-dire exactement durant les périodes où Edouard Herriot administre la Ville - ces grandes salles fonctionnent en concession ou régie mixte. La Ville accorde une subvention qui permet de payer les musiciens et les techniciens, et met gratuitement les salles à la disposition de directeurs artistiques. Ceux-ci, sur la base d’un cahier des charges imposé par la Municipalité, assument le coût de la programmation et reversent une partie de la recette. Seule exception : la programmation estivale du Théâtre de Fourvière à partir de 1946, qui deviendra le Festival en 1949, est financée par le Casino de Charbonnières avec une aide de l’Etat et une participation de la Ville sous la forme d’une mise à disposition de ressources humaines… et la gratuité de l’utilisation du Théâtre.

Edouard Herriot privilégie donc la concession, soutenu par Léon Vallas qui évoque les « horreurs » de la régie municipale dans sa causerie radiophonique du 12 octobre 1951. Ce système de concession amène la plupart des directeurs de salles municipales à rechercher la rentabilité et à entrer en concurrence avec les cafés-concerts. On voit ainsi les très sérieux Célestins programmer des revues qui n’ont rien à envier à celles du Casino-Kursaal.

Les cafés-concerts, établissements privés, s’autofinancent et ne reçoivent aucune aide. Leur souci de rentabilité les pousse à rivaliser avec les grandes salles municipales en donnant des opérettes, et même des concerts symphoniques ce qui leur est interdit par la Municipalité, qui exerce un contrôle rigoureux. A partir de 1905, le spectacle cinématographique trouve place dans des salles comme le Nouvel Alcazar – avec la tournée de l’Impérator Cinématographe - tandis que s’ouvrent les premières salles entièrement dédiées au cinéma (2). Les cafés-concerts mesurent l’engouement du public et proposent des séances de cinéma : les Folies-Bergère (1905 et 1907), l’Olympia (tous les étés à partir de son ouverture en 1906), la Scala (pour sa réouverture en 1906-1907, à nouveau en 1909), le Casino-Kursaal (été 1907, en 1909), et l’Eldorado (1908 et 1909). Les salles municipales s’y mettent aussi : en 1908, la Salle Rameau, le Théâtre des Célestins en 1910.

Jusqu’à la Grande Guerre, il semble que les spectacles vivants et le cinéma coexistent dans une offre de loisirs complémentaire… même s’il est évident qu’aller au cinéma est moins cher et que les horaires sont plus attractifs. Et si le cinéma est moins cher, c’est que le coût de projection est bien moindre que celui de la production de spectacle vivant. Renaud Chaplain émet deux hypothèses (2) :
- soit le cinéma a attiré une clientèle qui ne fréquentait pas les autres salles
- soit le pouvoir d’achat a augmenté et le public cumule les spectacles

A partir des années 1930, le cinéma devient parlant et prend une place prépondérante dans la société. A Lyon, le spectacle cinématographique occupe une place quasiment exclusive, marginalise le music-hall et concurrence les théâtres… le Directeur du Théâtre des Célestins s’en alarme. Les artistes qui ont fait leur début dans le music-hall désertent la scène au profit de films dont ils sont les stars : Charles Trenet, Mistinguett, Tino Rossi… En 1930, le plus prestigieux des cafés-concerts, le Casino-Kursaal, disparait au profit du Pathé. Le spectacle vivant revient dans les salles de cinéma, avec de grands artistes qui se produisent en attraction au Pathé : Ray Ventura en 1936, Maurice Chevalier en 1937.

En même temps, juste après la crise de 1929 et avant la Seconde Guerre Mondiale, la Municipalité s’emploie à couvrir les déficits des sociétés musicales, y compris la Société des Grands Concerts. Et elle n’hésite pas à renflouer les salles municipales.

(1) Rapport Edouard Charton à la Chambre des Députés, 1875
(2) Pour en savoir plus : Les cinémas dans la ville. La diffusion du spectacle cinématographique dans l’agglomération lyonnaise (1896 – 1945) par Renaud CHAPLAIN