AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : régie municipale

Causerie n° 76, Radio-Lyon, le 12 octobre 1951, 12h18

La ville de Lyon, comme beaucoup d’autres cités, a fait plusieurs expériences d’exploitation de ses théâtres en régie. Rarement avec succès ; presque toujours avec des ennuis sans cesse renaissants.

La première tentative remonte aux années 1902-1906 ; au début de cette période, le maire avait nom Victor Augagneur et premier adjoint chargé des Beaux-Arts, Edouard Herriot, celui-ci était alors professeur de rhétorique supérieure au lycée de Lyon ; un de ses élèves se nommait et se nomme toujours Edouard Daladier.

En 1905, l’adjoint Herriot s’assit dans le fauteuil de maire qu’Augagneur venait d’abandonner pour aller gouverner Madagascar. Il connut aussitôt les difficultés de la direction d’un théâtre d’opéra ; il en fut tellement convaincu qu’il ne veut plus entendre aujourd’hui parler de régie municipale des théâtres.

Dès le commencement, en 1902, de la régie des théâtres par la ville de Lyon, se déchaîna un conflit administratif entre l’Etat français et la Municipalité lyonnaise. De quoi occuper avoués et avocats.

L’Administration de l’Etat avait pris une initiative imprévue, surprenante : elle avait décidé de considérer la Ville comme une maison de commerce, trafiquante d’opéra ; à ce titre, elle l’imposa à la patente ! La Ville déclarée entreprise commerciale sous le prétexte qu’elle risquait chaque hiver une dépense de 3 ou 400 000 francs (de bons francs-or) pour soutenir son théâtre lyrique ! La pilule parut amère ; le Conseil municipal fit entendre une protestation solennelle ; il allégua, non sans raison, que, si Lyon se livrait à une exploitation théâtrale, elle n’en tirait pas le moindre bénéfice ; des déficits seulement.

Etait-ce là acte de commerçant, d’industriel ? Le but était de rendre service aux citoyens de Lyon et de la banlieue, d’encourager les lettres et les arts, d’élever le niveau intellectuel, artistique d’une grande cité. Les théâtres, improductifs du moindre revenu, assurés d’un manque à gagner, étaient seulement un service public.
N’était-ce pas raisonnable ? – Non, du moins le Conseil de Préfecture donna tort à la ville de Lyon, puis le Conseil d’Etat. Devant cette dernière juridiction, souveraine, le Commissaire du Gouvernement avait pourtant plaidé de la façon la plus honorable la cause de la Ville.

Sa thèse conforme à celle de Lyon, semblait sage : la régie des théâtres, déclara-t-il, ne constitue pas une entreprise commerciale quand elle est opérée avec la prévision consciente d’un déficit, équivalent au chiffre ordinaire de la subvention officielle ; la régie est réellement, exclusivement un service d’intérêt général, qui, de l’argent des contribuables, cherche à obtenir le meilleur rendement possible au point de vue de l’éducation populaire, du développement de l’art lyrique, du bon renom intellectuel de la ville. Le Commissaire du Gouvernement s’était, d’autre part, référé à des arrêts de 1903, par lesquels le Conseil d’Etat, se fondant sur l’absence d’intention de lucre, avait déchargé de la patente la ville de Paris à raison de l’exploitation du champ de courses de Longchamp. Le cas de Lyon était semblable : d’une part amélioration de la race chevaline, d’autre part amélioration de la culture humaine.

En dépit de cette argumentation pertinente, la ville de Lyon perdit son procès ; l’exploitation désintéressée de ses théâtres la fit classer maison de commerce !
Cela se passait il y a 45 ans : le Maire de Lyon, comme je vous le disais tout à l’heure, était ce jeune magistrat municipal de 33 ans, qui n’a pas abandonné son poste ou sa charge depuis près d’un demi-siècle, Edouard Herriot. Le Commissaire du Gouvernement, 33 ans d’âge lui aussi, se nommait Léon Blum.

Cette petite aventure, dont je fus le témoin, n’est pas la seule que la régie municipale des théâtres ait occasionnée à la ville de Lyon. Je pourrais vous en rappeler quelques autres, non plus administratives, mais de caractère artistique, musical.

Léon Vallas