AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : salles de concerts

Causerie n° 12, Radio-Lyon, le 22 juin 1950, 19h05

Les salles de concerts de Lyon ne sont pas anciennes ; l’une, la Salle Rameau, a quarante-deux ans d’existence ; la Salle Molière, trente-huit ; de celle-ci, la vie est suspendue depuis que, en été 1944, les Allemands, avant de nous quitter, ont fait sauter le pont La Feuillée et, par voisinage, ont ruiné notre charmante salle de musique de chambre, achevée en 1911-1912 ; j’avais eu, le 21 février 1912, l’honneur de l’inaugurer en même temps que la chaire d’histoire du Conservatoire. On l’appelait simplement alors « Salle du Conservatoire » ; le parrainage de Molière devait être décidé un peu plus tard.

Avant la création de ces salles, placées sous le nom de deux grands personnages, qui, l’un et l’autre, passèrent à Lyon quelques mois de leur jeunesse, qu’y avait-il à Lyon comme salles de concert ? Pas grand’ chose ! Les concerts de chambre, extrêmement rares au début de notre siècle, se donnaient presque tous dans une salle dite philharmonique, sise quai Saint-Antoine, au-dessus du théâtre Guignol ; les concerts d’orchestre –il y en avait encore moins ! – se tenaient dans une salle appelée – écoutez-bien ! – les Folies-Bergère !

Cette salle des Folies-Bergère avait la pire acoustique du monde, si mauvaise qu’on essaya vers 1903-1904 de l’améliorer, mais sans succès. C’est pourtant dans cette halle détestable de l’avenue Foch, transformée depuis longtemps en garage d’automobiles, que débutèrent les concerts de Witkowski, qui allaient prendre le titre de « grands concerts » avant de devenir l’Association philharmonique. C’est à cette très mauvaise acoustique que l’on doit l’intention de créer une salle destinée aux réunions symphoniques. On avait essayé d’utiliser aussi des salles de café-concert, toutes trois devenues cinémas : le Casino, aujourd’hui Pathé-Palace ; la Scala et l’Eldorado. La première de ces salles avait abrité en 1900 un extraordinaire concert de la Philharmonique de Berlin, séance inoubliable ; la direction en était assurée par le fameux disciple et ami de Richard Wagner, Hans Richter, la première partie avait été réservée à Wagner ; la seconde à la Cinquième Symphonie de Beethoven. Dans ce temps-là, il y a juste cinquante ans, les chefs d’orchestre n’étaient pas encore des acrobates aux gestes excessifs que Maurice Barrès appelait « gymnastes en sueur » ; Hans Richter ne faisait que de petits mouvements de bras, le moins possible, et le résultat était magnifique.

J’ai souvent raconté, à la grande surprise de mes auditeurs ou lecteurs, que la création de la Salle Rameau avait été occasionnée par la crise des logements, mais une crise toute différente de celles dont nous souffrons depuis la guerre de 1914-1918 : non pas manque, mais excès d’appartements !
Oui, oui, abondance excessive de logements ! On venait de construire, tout près des Terreaux, le quartier de la Martinière ; de nombreuses et belles maisons avaient été édifiées avec toute l’allure moderne des débuts du XXe siècle. Les Lyonnais, très conservateurs, dédaignaient les appartements nouveaux, comme ils l’avaient fait, quinze années auparavant, pour le jeune quartier Grôlée. Ainsi que le fait s’était produit aux environs de 1894 pour la nouvelle rue du Président Carnot, on avait dû, dans l’espoir d’attirer vers la Martinière les futurs locataires récalcitrants, donner à titre gratuit la première année du bail.

En dépit des généreux efforts pour se procurer une clientèle, l’architecte du quartier de la Martinière disposait encore en 1907, d’une terrain dont il ne savait que faire. Alors, il entra en rapport avec le capitaine des cuirassiers Georges Martin, dit Witkowski, qui venait de fonder une société de concerts symphoniques qu’il ne savait pas où loger. L’architecte, nommé Clermont, dépêcha chez Witkowski, un de ses collaborateurs et l’on décida d’élever sur le terrain vacant une grande salle de musique.

L’affaire commencée en 1906, n’alla pas toute seule ; j’en suivi jour par jour l’évolution grâce à mes rencontres quotidiennes avec Witkowski. La combinaison finit par aboutir ; le Conseil municipal l’approuva dans sa séance du 25 février 1907, grâce surtout à l’action du jeune maire de Lyon, Edouard Herriot. En une année, la salle fut construite ; le dimanche 8 novembre 1908, on put en ouvrir les portes. Lyon avait enfin une salle digne de son importance et de sa population.
La Salle Rameau de 1908 n’est plus tout à fait celle de 1950 ; elle contenait mille huit cents places ; des considérations de sécurité – les pompiers - ont réduit de moitié ce nombre ; il ne reste que 900 places, ce qui est insuffisant. Grave affaire sur laquelle j’aurai l’occasion de revenir…

Léon Vallas