AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

Cinquante ans de critique musicale : la Radio en 1925

Causerie n° 1, Radio-Lyon, le 23 juillet 1950, 19h52

Que cette annonce ne vous fasse pas craindre que je veuille vous replonger d’un coup cinquante ans en arrière jusqu’à la dernière année, 1900, de ce XIXe siècle qu’on a déclaré stupide. Avec prudence, je procéderai par étapes ; aujourd’hui je remonterai seulement vingt-cinq ans en arrière jusqu’à l’année 1925-26, époque de mes débuts dans la Radiodiffusion.
La Radio de 1925, qu’elle était différente de la complexe et puissante organisation d’aujourd’hui ! Divers petits postes d’émissions commençaient à mener une existence difficile, en partie expérimentale, dont les résultats auditifs n’étaient pas toujours bons ; ils ne l’étaient même jamais tout à fait : on cherchait, on ne trouvait pas chaque jour. Trop de problèmes électriques, acoustiques, se posaient, qu’on ne résolvait pas encore ; autant d’échec que de succès. Je vous parlerai tout à l’heure ou plus tard de quelques expériences plus ou moins ratées.
En 1925, j’avais été invité par le quotidien de Paris, dont j’étais le critique musical (oui, oui, sévère) à collaborer aux émissions d’un poste privé, installé à Montmartre, Radio-Vitus, qui allait bientôt changer de nom. Je devais, chaque semaine, présenter et commenter un long concert de ton grave. Dans ce temps lointain – un quart de siècle ! – on ne se plaisait pas surtout à la chansonnette vulgaire, à ce qu’on appelle "Variété", souvent si peu variées. Ce fut pour moi et mon collaborateur de la technique un travail intéressant.
Avant de vous en parler, il m’est impossible de ne pas vous dire quelques mots d’un personnage essentiel, alors très connu, populaire, qui régnait sur les antennes de Radio-Vitus ? Ce grand homme, c’était le fameux Radiolo, dont les plus anciens clients de la T.S.F. n’ont pas oublié la belle voix, l’impeccable diction. Il avait été l’un des premiers spécialistes – un pionnier ! – de l’art du speaker, c’est-à-dire de l’annonceur des émissions. Il parlait en improvisant ou lisait des textes divers, dont naturellement, le grand public lui attribuait la paternité. À l’entendre, d’apparence si savante, d’érudition si diverse, les auditeurs lui accordaient l’universalité d’un nouveau Pic de la Mirandole. On lui écrivait beaucoup, on lui téléphonait pour lui demander conseil sur toutes sortes de sujets, même les plus intimes. Il en était flatté, honoré, heureux ; il se sentait utile.
Un jour, m’a-t-il raconté, une femme (comme il connaissait le répertoire lyrique, il fredonnait : "Un ange, une femme inconnu") lui avait écrit une longue lettre confidentielle pour lui exposer, en trop grand détail, son infortune conjugale : elle lui disait ne pas voir, dans son malheur banal, d’autre issue que la fuite loin du foyer familial. Elle demandait humblement conseil à un homme, sans visage pour elle, mais que, d’après le timbre de sa voix et la douceur de son intonation, elle jugeait bon, secourable.
Radiolo, pendant vingt-quatre heures, reste perplexe ; puis, saisi d’une inspiration venue probablement du ciel, il décide, sans autre réponse à la lettre éplorée, de lire au micro un poème qui ne présentait de sens précis qu’aux oreilles et au cœur de la malheureuse épouse sur le point de déserter. Que lut-il ? De beaux vers ; j’en ai oublié l’auteur et le texte, mais les premiers mots et le refain obstiné étaient : "Reste au foyer…"

Léon Vallas