AIRS DU TEMPS
Édouard Herriot et la vie musicale à Lyon (1905-1957)

L’entreprise Cavagnolo, facteurs d’accordéons

L’influence d’une famille italienne sur le paysage musical français

Lyon est depuis toujours une ville d’immigration. Sa position géographique, au carrefour des différentes voies de communication, en fait un centre économique et culturel attractif.

Durant la première moitié du XXe siècle, ce sont des Russes, des Arméniens, des Grecs, des Polonais, des Italiens, des Algériens, des Espagnols ou encore des Portugais qui arrivent dans la région, fuyant les conflits mondiaux ou les difficultés économiques. Lyon, en pleine expansion industrielle avec le développement du textile, de la métallurgie et de la chimie, est en recherche de main d’œuvre. Les patrons des grandes usines comme la TASE ou la Rodhiacéta embauchent beaucoup parmi ces populations.

Mais certains d’entre eux arrivent à Lyon avec l’idée de perpétuer un savoir-faire, et d’implanter leur entreprise dans la région. C’est le cas de nombreux italiens, qui viennent avec des compétences souvent très spécifiques comme les mosaïstes, les sculpteurs sur bois, les plâtriers spécialistes de la décoration en staff. Parmi eux, Domenico Cavagnolo, facteur d’accordéons italien, vient tenter sa chance à Villeurbanne.

Les Cavagnolo vont véritablement influer sur l’évolution de la musique populaire en France, et c’est à ce titre une démonstration de l’interpénétration des cultures.

Le premier atelier de fabrication d’accordéons ouvre en 1860 à Castelfidardo, dans le Piémont italien, à l’initiative de Paolo Soprani. Une longue tradition de la facture d’accordéons débute dans cette région.

Les Italiens entendent concurrencer les Français et les Allemands dans ce domaine, en proposant une main d’œuvre moins chère et un prix de vente en conséquence.
Domenico Cavagnolo, lui, naît en 1883 à Vercelli, petit village proche de Castelfidardo (région Marches).

Pour être un bon fabricant d’accordéons, il faut être à la fois un bon menuisier et un bon accordeur. Domenico commence par apprendre le métier dans un atelier, avant d’ouvrir le sien à l’âge de 22 ans, en 1905.

Domenico se marie avec Angela et ils ont deux fils, Pietro en 1909 et Ermanno en 1911.

La situation économique est difficile à cette époque en Italie, et Domenico fait travailler toute la famille dans son atelier, qui est aussi le domicile, l’établi se transformant en table le soir pour le dîner.

Au début des années 1920, un ami parti s’installer en Savoie lui conseille de rejoindre la France. En effet, au sortir de la Grande Guerre, les Français ont non seulement besoin de bras pour reconstruire le pays, mais aussi de s’amuser pour oublier les atrocités de cette guerre. Les bals et les cafés-concerts se multiplient à travers le pays. Et l’instrument phare du moment est… l’accordéon ! Le musette se développe dans les quartiers populaires, un réel engouement se fait sentir pour cette musique qui fait valser les corps et étourdit les sens.

Le contexte économique peu favorable et la montée du fascisme en Italie poussent Domenico à rejoindre son ami. L’anecdote veut qu’à Lyon, il rencontre un accordéoniste de rue, qui joue sur un Cavagnolo. Tout d’abord flatté de voir que ses instruments partent si loin, il se met en colère quand il apprend le prix auquel l’avait obtenu le musicien, bien trop élevé par rapport à son coût de fabrication. Nous ne savons pas exactement si cette anecdote fût décisive, toujours est-il qu’il choisit Lyon pour venir s’implanter en France. Ou plus précisément Villeurbanne, cours Emile Zola, puis au 48 rue Jean-Claude Vivant.

La famille Cavagnolo arrive donc en 1924 à Villeurbanne, en même temps que 38 autres familles italiennes, l’immigration venue de l’autre côté des Alpes étant très importante à cette époque.

Désormais, Domenico, qui jusqu’ici signait ses accordéons « Cavagnolo, Vercelli, Italia », signera « Cavagnolo, Lyon, France ». La marque devient française et, après des débuts modestes mais un travail acharné, elle va rapidement rencontrer le succès. Peu de fabricants existent en France, et il y a un vrai marché à prendre, car la demande est grandissante. Les matériaux utilisés sont de moins en moins coûteux, et l’instrument qui, au XIXe, animait les soirés bourgeoises, se démocratise. La classe ouvrière s’en empare et va en faire l’instrument populaire français par excellence !

Domenico, réputé comme rude et autoritaire, travaille avec ses fils Pietro et Ermanno, et quelques cousins venus d’Italie. C’est une affaire familiale.
Les fils, après leur journée de travail à l’atelier, partent sur leurs vélos dans les environs de Lyon animer les bals avec leur accordéon sur le dos. Ils font en quelque sorte le « service après-vente ». Et c’est d’ailleurs dans un de ses bals qu’ils rencontrent deux sœurs, Marguerite et Anna Valentino, qui vont devenir leurs épouses.

En 1928, Domenico, également accordéoniste chevronné et passionné de musique, fonde l’Amicale des accordéonistes Lyonnais , pour laquelle le musicien V. Marceau, a créé La Marche des accordéonistes lyonnais, devenue une sorte d’hymne nationale des accordéonistes. L’association s’installe à Villeurbanne à côté de l’atelier Cavagnolo, 50 rue Jean-Claude Vivant, au café Jayet où ont lieu les répétitions. Le maître de musique est Mario Brusorio. L’orchestre se produira de nombreuses fois, et notamment place Bellecour.

Les accordéons Cavagnolo vont rapidement se faire une réputation auprès de nombreux artistes de l’époque qui commandent leurs instruments chez eux. C’est le cas de V. Marceau, comme nous l’avons vu plus haut, mais aussi de Marcel Azzola, l’accordéoniste de Jacques Brel, celui de Barbara, ou encore celui d’Edith Piaf, Marc Bonel.

Domenico meurt à l’âge de 54 ans, en 1937, et laisse derrière lui une entreprise florissante que ses fils et petits-enfants vont faire prospérer jusqu’à aujourd’hui.

En effet, Pietro et Ermanno, en bons gestionnaires, vont se partager les tâches en fonction de leurs compétences : Pietro reste à Villeurbanne, supervise la fabrication et perfectionne l’instrument pendant qu’Ermanno, à l’aise sur le plan commercial et relationnel, ouvre une succursale à Paris en 1949, Faubourg Saint-Martin. Parallèlement, ils composent de nombreux airs d’accordéon (dont Rue d’Alsace), et publient des partitions.

Pietro et Marguerite auront deux filles : Paule et Françoise. Ermanno et Anna auront un fils, Claude.

Dans les années 60, les deux frères décèdent successivement, et laissent la place à leurs enfants Paule, Françoise et Claude.

Claude Cavagnolo va révolutionner le monde de l’accordéon en proposant le premier accordéon électronique à transistors au monde en 1965, le Majorvox.
Ces innovations technologiques vont attirer de nouveaux artistes vers la marque Cavagnolo, comme Yvette Horner.

Aujourd’hui, l’entreprise Cavagnolo se trouve non loin de Beynost, à Béligneux, mais ne compte plus de membres de la famille. Parallèlement, Claude Cavagnolo, installé à Orange, a lancé une nouvelle marque d’accordéons : Légende .

L’aventure continue !

Sources :