La Guill’ et la place du Pont

Vue par le journaliste Pétrus Sambardier*, la place du Pont a toujours été un carrefour très animé, grouillant, où se parlent toutes les langues d’Europe, d’Afrique et du Dauphiné, où l’on rencontre tous les costumes, qui a l’air à la fois d’un quartier populaire de Paris, d’un vieux faubourg lyonnais et d’un port méditerranéen. « Là, fut longtemps l’entrée de Lyon et la porte du Dauphiné. Là, était le bout du pont du Rhône par où passait tout le trafic entre la France et l’Italie. La grande rue de la Guillotière actuelle était le chemin du monde, avec son hôtel des Trois-Rois, disparu depuis longtemps, son hôtel de la Couronne, à la vaste cour, où un garage a remplacé les antiques écuries, et plus anciennement, son hôpital des Passants, qui était l’asile de nuit du temps, où les voyageurs pauvres trouvaient la soupe et le lit ». […]

« Entre le cours Gambetta et le cours de la Liberté, les trottoirs étaient garnis d’arabes en burnous sales qui vendaient, au verre ou à la poignée, des dattes grasses de leurs paniers en lambeaux. En face, vers le cours Gambetta, anciennement cours de Brosses, devant le pied humide, trônait, en présence d’un canon de rouge, le lutteur Cattin, entouré d’une cour d’admirateurs. Il était d’un appétit magnifique, et son appétit était parfois son moyen d’existence, car c’était une distraction des soirs de paye d’offrir à Cattin, pour le plaisir de le voir manger, des paquets de couenne à discrétion. Il allait jusqu’à trente-six paquets, pourvu qu’on lui offrît un nombre égal de canons ».

« Le Proche-Orient était représenté par des Arméniens qui vendaient des racines dont le simple contact avec les gencives guérissait le mal de dents, et qui pouvaient aussi amollir et dissiper les cors aux pieds. Il y avait des dentistes à la poitrine couverte de médailles. Les Grecs vendaient des cacahuètes, un commissionnaire avait sa banquette à cirer les souliers devant la pharmacie Boissonnet et, souvent, le tramway était arrêté, au milieu de la place, par le rassemblement formé autour d’un marchand de chansons ». […]

« La place du Pont est encore le lieu de Lyon où l’on peut entendre parler le plus de langues et où l’on rencontre le plus de professions. Elle est la porte de ce quartier plein de mystère où l’on pénètre par la rue Marignan aux devantures sombres, aux fenêtres noires. A cent mètres de là, rue Sévigné, devant les boutiques obscures où l’on entrevoit des Algériens jouant paisiblement aux cartes, circulent et stationnent, le nez au vent, les mains dans les poches, parlant argot ou sabir, tous les survivants de la Tour de Babel : enfants de la Guille ou fils d’Afriques variées ; camelots, manœuvres, mendiants, brocanteurs, que les crudités indiscrètes de l’éclairage électrique ont refoulé de la place du Pont, où leurs devanciers formaient, vingt-quatre heures de jour et de nuit, ce que l’on nommait "la Garde des Cinq Becs" ».

* La vie lyonnaise, 12 mars 1932

  • Le pont de la Guillotière
    Le pont de la Guillotière

    Gravure par G. Girrane.
    Publiée in : Le Croquis Lyonnais, no.9, 5 avril 1890

  • Animation sur la place de La Guillotière
    Animation sur la place de La Guillotière

    Gravure par G. Girrane