Guignol contre l’ordre moral

La courte période dite de l’Ordre moral (1873-1878), durant laquelle le gouvernement français mené par Mac-Mahon a cherché en vain à préparer la société à une troisième Restauration, incarne désormais de son nom des politiques conservatrices et cléricales ou plus largement réactionnaires ou liberticides. L’Ordre moral symbolise toute tentative de contre-révolution (le régime de Vichy) ou d’opposition à la philosophie des Lumières.

Bien sûr, la satire n’appartient pas en propre à une famille politique ; toutes les tendances y compris les plus légitimistes ont été représentées. Cependant les journaux de Guignol et apparentés – à peu d’exceptions près, s’inscrivent dans cette lutte contre un "ordre moral". Guignol affirme à chaque fois qu’il le peut son attachement aux principes libéraux : il est républicain, anticlérical, il fait l’apologie de la fête, du vin et des festivités, Guignol est libertin, et met en avant le « corps » y compris par un humour quelquefois scatologique...

Selon la définition courante, il existe deux formes de satire. Une satire classique moralisatrice, qui cherche, en mettant le vice en évidence, à instruire et à moraliser. Cette satire se moque des déviances en référence à un système de normes et de valeurs. Au contraire, après la Révolution française, une autre forme de satire se développe, condamnant et raillant les normes et valeurs d’Ancien Régime pour prôner à l’inverse un modèle de référence sceptique et relativiste. La satire légitimiste s’inscrit toujours dans la tradition classique ; les journaux de Guignol ont au contraire une approche moderne du genre, ils bousculent les tabous et renversent les valeurs traditionnelles.

Le premier Journal de Guignol balance encore entre les deux satires, et l’on peut encore trouver par la suite, la critique d’une « pornographie » comme au moment de la parution du journal à scandale Le Bavard, ou dans les derniers temps du Guignol de Victor Lorge. Pourtant, Guignol est toujours à l’avant garde des combats de libération morale et politique. Les censeurs n’ont donc pas fait long feu ; la satire, telle qu’elle s’exprime dans ces journaux est le véhicule d’une modernité héritée d’Erasme, de Voltaire, de Rousseau, de Sade... et dont l’expression, au XIXe et XXe siècles, est liée à l’histoire de la Contre-Révolution : silencieuse ou clandestine quand l’Ordre moral est en place, plus loquace lorsqu’il est ébranlé, présente et violente quand la République est en danger, elle se fait plus discrète lorsque les traditions sont en repli, ou au contraire redouble de violence pour en finir.

Cette violence a longtemps été incarnée, par le biais d’une critique des usages (l’usage de la religion à des fins politiques, par le clergé par exemple). Lorsque ces usages tombent en désuétude ou sont restreints à la sphère privée, le pouvoir iconoclaste de la satire s’exprime dans toute sa force contre la valeur elle-même mise à nue. Elle devient sacrilège et revendique ce statut. Certaines unes du XIXe physiquement agressives et menaçantes envers des individus seraient impensables aujourd’hui. D’autres des années 1970 nous sont plus familières, même si elles peuvent à juste titre nous choquer, parce que nous sommes plus familiers de leur forme/norme outrageantes.

JPEG - 317.2 ko
Guignol et divers personnages sur un pont

Guignol et divers personnages sur un pont

Reproduction d’après une gravure d’André Steyert
Lithographie, 46.7 x 32.4 cm, [ca. 1876]
Lyon, Musées Gadagne, 2010.12

Divers personnages (députés ?), au centre Guignol et Gnafron tendent un filet. Dans le fleuve un personnage nageant vers un mannequin sur lequel on lit « Ordre Moral ». La Ville de Lyon, vu son passé Canut et sa proximité avec Genève où se sont réfugiés de nombreux communards, est surveillée par les gouvernements Thiers, d’Albert de Broglie ou de Louis Buffet. Joseph Ducros est nommé préfet. Dès son investiture en juin 1873 et jusqu’à sa chute en septembre 1876, une série d’arrêtés est lancée visant à contraindre les enterrements civils, contrôler les lieux de réunions, restreindre la presse, interdire la vente de vin, fermer les cafés, censurer les spectacles, épurer les administrations publiques... et faire régner un ordre policier.

JPEG - 331.4 ko
Guignol apothicaire

Guignol Apothicaire

Reproduction d’après gravure d’André Steyert
Publiée in. Chignol et Gnafron, 22 février 1879, p.1
Archives départementales du Rhône, PER 150/1

Le mouvement républicain et anticlérical mène une politique d’élimination à l’égard des congrégations, en particulier des jésuites, symboles d’une église corrompue et menaçante (trop indépendante de l’Etat, trop liée à l’éducation, trop prosélyte). Ainsi, le 29 mars 1880, deux décrets sont signés pour expulser de France les jésuites et imposer aux autres congrégations de demander une autorisation dans un délai de trois mois, sous peine de dissolution et de dispersion.

JPEG - 392.6 ko
Pas de chance, Henri V ! Jusqu’au bon Guieu qu’en veux pas !

Pas de chance, Henri V ! Jusqu’au bon Guieu qu’en veux pas !

Reproduction d’après gravure de Coll-Toc (pseudonyme d’Alexandre Collignon)
Publiée in. L’Ancien Guignol, 11 août 1883, p.1
Bibliothèque municipale de Lyon, 5391

Hommage pré-posthume à Henri d’Artois, prétendant à la couronne de France depuis 1844 et mort le 24 août 1883 des suites d’une maladie des voies digestives apparue en juin 1883.

JPEG - 370.9 ko
Réveillon chez les Trancanoir

Réveillon chez les Trancanoir

Reproduction d’après gravure de F. Vigne
Publiée in. Journal de Guignol, 29 décembre 1895, p.1
Bibliothèque municipale de Lyon, 6807

Trancanoir et Mme Trancanoir donnent une fête comme savent le faire les canuts. Leur nom vient d’une machine à dévider la soie.

JPEG - 313.6 ko
La Grande revue lyonnaise : Gare ! Ma trique !

La Grande revue lyonnaise : Gare ! Ma trique !

Reproduction d’une affiche du théâtre Guignol du passage de l’Argue
imprimerie Waltener et Cie, avant 1920.
Lyon, Musées Gadagne, 2008.19