Presse satirique et satire de presse

L’indépendance affirmée de la presse satirique est déjà, en creux, la critique d’une autre presse "soumise", pour ne pas dire, comme cela l’a été dit souvent, "vendue" : celle que l’on appellera au XIXe "la grande presse" et un siècle plus tard les "mass media". Cela étant, cette distinction manichéenne entre deux presses n’est pas toujours évidente. Il est signifiant de repérer les moments où la presse satirique s’inclut et s’exclut de la presse généraliste - synonyme ou non de tension avec l’information et ce qu’elle représente socialement.

Dès le XIXe siècle, la presse satirique, quelles que soient les opinions qu’elle exprime, tient en bonne place parmi ses souffre-douleurs « la grande presse » des principaux quotidiens, accusée de compromissions avec le pouvoir politique, économique et culturel. On retrouve, à travers la caricature, des griefs récurrents contre une presse modérée écrite par et pour les notables de l’époque : la présence de financiers à la tête des journaux, une instrumentalisation politique, ou une information dépolitisée, contrôlée par l’Etat ou par ce que le monde ouvrier englobe sous le terme de "capital", et présentée de manière distordue pour faire l’opinion. Les journalistes sont d’autant plus déconsidérés après le coup d’Etat de Napoléon III (2 décembre 1851) pour leur soutien au régime ; et vont porter, de l’avis de l’opinion publique, cette marque d’infamie pendant de nombreuses années.

Il faudrait souligner quelques spécificités liées à la situation de la presse provinciale. La critique des trois grands titres de la presse locale est acerbe dans Guignol. Le Salut public « s’il ne précède jamais l’opinion a du moins l’esprit de la suivre », son « principal rédacteur est tout simplement une bonne paire de ciseaux ». L’autre grand journal conservateur, le Courrier de Lyon « a eu toutes les opinions sans en garder une seule » et « tombe dans l’enfance ou tout du moins a des accès de démence sénile ». Le plus libéral Progrès de Lyon n’échappe pas aux railleries. Selon Guignol, « le nombre de rédacteurs [du Progrès] dépasse le nombre d’abonnés ». De telles critiques tendent à souligner l’unanimisme de ces journaux, et participent d’un jugement traditionnel des presses régionales au XIXe siècle – jugement bien analysé par Pierre Guiral (Histoire générale de la Presse, PUF, 1969). Sous l’Empire, après la disparition des feuilles républicaines et légitimistes, les contemporains ont l’impression que la presse locale se contente de compiler « à coup de ciseaux » les mots d’ordre de Paris : actes gouvernementaux ou articles de quotidiens parisiens introuvables, ou presque, à Lyon (en 1860 par exemple moins de 100 exemplaires par jour sont distribués à la gare). L’administration se satisfait dans bien des cas de cette presse, étroitement surveillée mais qu’elle estime être un auxiliaire efficace pour la cause du gouvernement auprès des populations rurales, ce qu’un journaliste résumera sous la formule : « La province n’a plus d’opinion, elle l’attend par courrier ».

L’évolution de la situation politique et l’instauration progressive de la République après 1870 contribue vaille que vaille à une libéralisation de la presse. Le pluralisme qui s’instaure rend ainsi moins légitime un certain nombre de critiques. Il y a alors une nette érosion de la satire envers la presse qui fait désormais favorablement consensus, hormis dans des publications d’esprit anarchiste. Pour le reste, on ne mentionnera les journaux que pour les amender ou les égratigner, toujours avec douceur, et un humour de bêtisier qui rappelle celui des almanachs. On taquine "les grands confrères" (ou "défunts confrères" en 1944, après la Libération) sans autre but que de faire rire. Au XXe siècle, Guignol, sous la direction de la famille Lorge, père et fils, gardera constamment ce ton bon enfant.

Puis à la mort de Joanny Lorge (en 1964), une nouvelle génération prend la relève. La satire redevient féroce et retrouve certaines formes perdues un siècle plus tôt. Dès le premier numéro de la nouvelle formule les auteurs avertissent : « Vous devez vous rendre compte que Lyon et la région détiennent le triste privilège d’avoir un seul et unique journal sous plusieurs titres » et de stigmatiser les collusions et compromissions des journalistes avec le monde politique et économique. Cette transformation des rapports avec la presse est significative : dans les années 1970, la ligne de Guignol se radicalise et fait sienne une nouvelle critique des médias, influencée par le courant philosophique et sociologique de l’école de Francfort, vulgarisée à la fin des années 60, notamment lors d’événements comme ceux de mai 68. Il s’agit de dénoncer une culture de masse, intégrée à la société de consommation et un usage politique des médias tel qu’il a pu être mis en évidence dans les sociétés totalitaires. Guignol se présente comme une presse éthique : la presse libre doit être indépendante du pouvoir et des partis ainsi que du marché. Elle doit à ce propos refuser la publicité. Un tel rapport à la "pub" n’a pas toujours été évident puisqu’au XIXe siècle, certaines éditions du Journal de Guignol, et des plus virulentes, y ont eu recours ! Victor Fournier, un précurseur de la publicité de presse, n’était-il pas d’ailleurs l’un des fondateurs du premier Guignol... ?

Le Rédacteur en chef {JPEG}

Le Rédacteur en chef

Galerie du journal de Guignol N°3 - Gravure attribuée à André Steyert - Publié in. Journal de Guignol, 14 avril 1965, tiré à part - Lyon, Musées Gadagne, 2010.4

Les premières plaintes contre Guignol n’émanent pas de l’État mais de la société civile, c’est ainsi, qu’après le directeur de théâtre Raphaël Félix (1825-1872), les trois principaux journaux lyonnais d’intenter un procès contre le journal de Guignol pour diffamation. Il faut dire que la presse lyonnaise, en premier le Salut Public et son rédacteur en chef Max Grassis (1816-1871), constitue une des cibles privilégiées de Guignol, comme dans le procès de la presse qui se termine par une condamnation à mort des principaux journalistes.

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La Loi sur la Presse

La Loi sur la Presse

Reproduction d’après gravure d’André Steyert
Publiée in. Guignol illustré, 9 juillet 1871, p.1

Le 6 juillet 1871, une loi sur la presse rétablit le cautionnement (caution que tout propriétaire de journal devait déposer en hypothèque) pour les journaux politiques et pour toutes les feuilles non politiques qui paraissent plus d’une fois par semaine. Bien qu’il soit moins élevé qu’autrefois, il vise directement les feuilles polémiques.

  • Les Journaux de Lyon
    Les Journaux de Lyon

    Lithographie de Labé
    Editée par Martin à Lyon, 30x35cm
    Parue dans Le Bonnet de nuit du 24 juin 1876

  • La Rédaction du Progrès
    La Rédaction du Progrès

    Reproduction d’après gravure anonyme
    Publiée in. L’Ancien Guignol, 14 octobre 1882, p.1

  • Bourrage de crâne
    Bourrage de crâne

    Reproduction d’après gravure probablement de Kist
    Publié in. Guignol, 10 juin 1971, p.1

  • Mondanité
    Mondanité

    Reproduction d’après Allo Lyon ici Guignol, 18 janvier 1978, p.2