Impressions premières
La page en révolution de Gutenberg à 1530

La ponctuation

Pour préciser la syntaxe des phrases – donc en éclaircir le sens – et indiquer la manière dont elles devaient être lues, leur rythme et leur musicalité, les signes de ponctuation se sont révélés très tôt utiles à l’écriture, avant de lui devenir indispensables. L’écriture sans espace – la scriptio continua – est de règle dans les plus anciens manuscrits connus, mais des papyrus grecs du IVe siècle avant J.-C. gardent déjà trace de ponctuation.

C’est à l’art oratoire que leur usage est d’abord associé : Cicéron attribue à Démosthène l’usage de signes de pause. Au IIe siècle avant J.-C., le grammairien Denys le Thrace distingue trois signes, symbolisés par un point dont la position sur la ligne varie. « Le point final signale une pensée complète. Le point moyen s’emploie pour signaler où il faut respirer, le point inférieur signale une pensée qui demeure incomplète ». Dans les langues latines, ces niveaux de valeur structurèrent durablement la théorie de la ponctuation, sous des noms variés : periodus / colon / comma sont les plus connus.

L’usage de la ponctuation se répand notamment avec les manuscrits de la Vulgate, traduction de la Bible en latin attribuée à saint Jérôme. Celui-ci préconise de diviser le texte en capitula et de ponctuer per cola et commata (avec des points et des virgules). Les signes employés dans les manuscrits médiévaux se diversifient. Le point est renforcé par des traits, des virgules, ou des « zigzags », placés au-dessus, au-dessous ou sur le côté. Ainsi naissent les signes composés que nous connaissons – et bien d’autres que nous n’utilisons plus, comme ce point-virgule inversé que l’on peut observer dans une bible latine du XIIIe siècle (n° 2). L’usage de ces signes peut être très différent du nôtre : par exemple, le point peut parfois marquer une continuité entre deux parties.

Il n’existe cependant aucune norme, ni dans l’usage de la ponctuation, ni dans les fonctions de chaque signe. Certains manuscrits recourent à une grande diversité de signes ; d’autres ponctuent très peu, ou font assumer toutes les nuances au point et à la virgule. Les théoriciens médiévaux du langage s’intéressent au sujet et les premiers traités autonomes de ponctuation apparaissent à la fin du XIVe siècle et au début du XVe, sous la plume des humanistes italiens – Coluccio Salutati puis Gasparino Barzizza.

L’imprimerie, dans ce domaine aussi, favorise la normalisation des formes et des usages. Attachés à la clarté du texte, les imprimeurs créent très tôt des caractères pour les signes de ponctuation. Le deuxième livre imprimé en France, au début de l’année 1471 sur les presses parisiennes créées par Guillaume Fichet et Jean Heynlin, est l’Orthographia, de Barzizza. Pour le compléter, Heynlin synthétise le traité de Barzizza sur la ponctuation, sous la forme d’un bref dialogue, qui est réédité plusieurs fois avant 1488. Fichet, qui a peut-être participé à la rédaction de ce dialogue, évoque également la question dans sa Rhetorica (n° 38).

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BML, Rés Inc 371, f. 189v (détail)
A la fin de son traité sur la rhétorique paru en 1471, Guillaume Fichet dresse une liste des signes de ponctuation. Il en fait lui-même un large usage. On remarquera l’utilisation des parenthèses.

La question de la ponctuation est indissociable des débats intellectuels et politiques sur l’orthographe et sur le statut des langues, qui passionnent la Renaissance. Lefèvre d’Etaples, puis Geoffroy Tory, proposent des systèmes de ponctuation. Rabelais ponctue et orthographie ses textes d’une manière qui traduit très précisément sa vision de la langue. En 1540, Étienne Dolet propose « une vraie rupture dans les pratiques » (A. Lavrentiev) dans De la punctuation de la langue francoise. Pour les trois valeurs de ponctuation, il utilise le point (colon ou point rond), les deux points (comma) et la virgule (incisum ou poinct à queue). S’ajoutent le point interrogant, le point admiratif (le point d’exclamation), des signes fermants (parenthèses et crochets) et enfin un signe précurseur du guillemet. La Bible en françoys publiée par Rouillé et Payen en 1547 (n° 4) semble s’inspirer de ces pratiques, qui se rapprochent des nôtres.

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BML, Rés 20076, f. 19v (détail)
Dans cette bible publiée en 1547, de nombreux signes de ponctuation sont utilisés : points, deux-points, virgules, points d’interrogation (3e ligne avant la fin).

Pour aller plus loin

LAVRENTIEV, Alexei. « Les changements dans les pratiques de la ponctuation liés au développement de l’imprimerie à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle ». Dans La Ponctuation à la Renaissance, éd. Nathalie Dauvois et Jacques Dürrenmatt. Paris : Classiques Garnier, 2011. p.31-56. « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance européenne », 69.
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