Impressions premières
La page en révolution de Gutenberg à 1530

La typographie

La typographie désigne spécifiquement la technique consistant à imprimer un texte à partir de caractères en relief. Elle se différencie ainsi des impressions à partir de panneaux de bois (xylographie), de plaques de métal ou de pierres (lithographie). Disparue en tant que telle avec l’impression « offset », c’est-à-dire sans caractères matériels, son vocabulaire demeure néanmoins très présent quand il s’agit de décrire des lettres (casse, police, fonte, corps, graisse…). Les problèmes de la typographie sont d’ailleurs toujours d’actualité : lisibilité des caractères, esthétique et connotation de leurs formes, distinction des différentes parties d’un texte, insertion d’abréviations…
Le génie de Gutenberg est d’avoir inventé une façon de reproduire, à l’identique et en grande quantité, des caractères mobiles de même taille et résistant à plusieurs presses. Ces petits objets, d’aspect si simple, ont cependant un coût de fabrication élevé dans les premiers temps de l’imprimerie. En effet, pour fabriquer un caractère, il faut d’abord dessiner une lettre, graver un poinçon en acier, avec lequel on vient frapper une matrice en cuivre, dans laquelle on coule un alliage de plomb, d’étain et d’antimoine qui permet de produire le caractère. Il faut plusieurs dizaines de poinçons, selon le nombre de variantes, d’abréviations, de ligatures (fusion de deux lettres formant un seul caractère) et le nombre d’éléments de ponctuation proposés, pour réaliser les centaines de matrices et, de là, les milliers de caractères que comporte une fonte. Une police comprenant plusieurs fontes de corps différents, on comprend aisément l’importance du coût de fabrication des caractères. Aussi, dès les débuts de l’imprimerie européenne, les caractères sont au centre de toutes les attentions : on les lègue, on les échange, on les copie, car ce sont leur élégance, leur solidité et leur lisibilité qui font la réputation des imprimeurs. Le dessin des lettres cherchant d’abord à imiter l’écriture manuscrite, c’est dans l’histoire longue de l’écriture qu’il faut chercher les origines des différents caractères.

Les caractères gothiques

Les premiers caractères créés par Gutenberg et utilisés pour l’impression de la Bible à 42 lignes (n° 1) imitent l’écriture manuscrite la plus répandue au XVe siècle dans le Saint-Empire romain germanique : l’écriture gothique dite « de forme » ou textura. Le style est formel, les lettres sont carrées et aux angles très coupés (diamantés).

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BML, SJ AR 5/159, f. 2r (détail)
Dans sa Bible à 42 lignes, Gutenberg utilise des caractères en gothique textura.

Très vite cependant, les fondeurs de lettres donnèrent des polices d’autres écritures gothiques fréquemment employées. Il y eut d’abord les lettres « de somme » (ou rotunda, gothique ronde), très utilisées dans la péninsule italienne, qui se caractérisent par des arrondis sur de nombreuses lettres, et notamment sur la partie haute du « a » (n° 41 ou 60). Il y a ensuite les bâtardes, écriture d’origine bourguignonne, extrêmement répandue dans le royaume de France, tant dans les manuscrits que dans les premiers imprimés en langue française (n° 18, 32 ou 59). Plus lisible que la textura, moins arrondie que la rotunda, elle est longtemps restée l’écriture « officielle » de la chancellerie du roi de France, et du même coup, l’écriture privilégiée pour les textes en langue française.

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BML, Rés Inc 1, f. f1r (détail)
Des caractères en gothique rotunda ont été utilisés pour cette édition d’Avicenne de 1479.

Les caractères romains

Dans la péninsule italienne se développe, dès le XIVe siècle, une écriture inspirée à la fois des inscriptions épigraphiques et lapidaires de l’Antiquité romaine et des manuscrits carolingiens. Cette écriture, dite humanistique, est beaucoup plus proche de la nôtre que ne peut l’être l’écriture gothique, et s’avère beaucoup plus lisible, du fait notamment que les lettres se détachent bien les unes des autres. Elle est utilisée par les savants humanistes pour la copie de textes latins (n° 39). Il n’est donc pas surprenant que, pour imprimer des auteurs latins antiques, Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz, imprimeurs allemands émigrés à Subiaco, près de Rome, mettent au point entre 1465 et 1470, une police de caractères imitant l’écriture humanistique. On appellera ce type de caractères, les caractères « romains ». Ce sont ceux que nous utilisons aujourd’hui. Popularisés dès 1470 par Nicolas Jenson, imprimeur français installé à Venise, puis par Alde Manuce à partir de 1490, l’usage du « romain » se banalise pour les textes en latin et en italien (n° 9, 38, 54, 56, 69 ou 75).

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BML, Rés Inc 944, f. ee3r (détail)
Caractères romains utilisés dans une édition de Pline l’Ancien en 1481.

L’impression des textes de langue française en caractères romains met en revanche plus de temps à s’imposer, pour deux raisons : d’abord le fait que l’identité de la langue écrite française vient en partie de l’usage des gothiques bâtardes ; ensuite et surtout, le fait que la prononciation du français demande des signes particuliers. À la fin des années 1520, Geoffroy Tory propose ainsi plusieurs solutions à ces problèmes de normalisation et de prononciation de la langue, inventant par exemple la cédille. Ce n’est qu’après 1530 que les caractères romains se généralisent pour le français (n° 4), auquel ces polices sont désormais solidement associées. À partir de 1550 et jusqu’à nos jours, le romain du français Claude Garamond est en effet abondamment réutilisé et copié et il constitue un modèle pour les imprimeurs. Le romain se généralise aussi pour les textes en espagnol et en anglais au cours du XVIe siècle, alors que les textes de langues germaniques demeurent imprimés avec différents types de gothiques jusqu’au milieu du XXe siècle.

Les caractères italiques

Les premiers caractères italiques ont été gravés par Francesco Griffo vers 1500, à la demande d’Alde Manuce, le célèbre libraire vénitien. Inspiré d’une écriture humanistique cursive et légèrement penchée, l’italique a le triple avantage d’être élégant, de demeurer lisible et de gagner de l’espace, ce qui permettait de diminuer les coûts de production. Les caractères italiques de Griffo, qu’Alde utilise pour éditer des textes en latin, possèdent de nombreuses ligatures et des majuscules droites qui le caractérisent (n° 23). Malgré un privilège d’exclusivité accordé à Alde Manuce par le sénat de Venise, Balthazar Gabiano, un imprimeur italien formé à Venise et installé à Lyon, crée rapidement une version pirate simplifiée et finalement plus lisible de l’italique. Il est suivi par d’autres imprimeurs lyonnais et parisiens. Le succès commercial des éditions contrefaites d’Alde popularise cet italique simplifié. Pour autant, même si on continue, pendant le XVIe siècle, à imprimer des ouvrages entiers en italiques (notamment la poésie ; n° 66), l’italique devient, dès les années 1520 et 1530, une fonte complémentaire du romain, pour distinguer un commentaire (n° 71) ou une traduction (n° 50). Petit à petit, l’italique se cantonne à la mise en valeur d’un mot, d’une phrase ou d’un court passage au sein d’un texte.

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BML, Rés 317264, f. 68v (détail)
Caractères italiques utilisés par Alde Manuce et ses héritiers (ici une édition de 1516).

Les caractères particuliers

L’humanisme, dont nous avons vu le rôle dans l’évolution de l’imprimerie, se caractérise par une recherche des textes originaux latins, grecs et hébreux pour les textes sacrés. Dans cette optique, Alde Manuce fit graver, dans les années 1490, des caractères grecs cursifs, sur le modèle des écritures manuscrites des savants byzantins avec lesquels il travaillait à l’édition des textes grecs (n° 22). Les manuscrits grecs anciens, à l’écriture moins liée, étaient en effet très rares. Cette police grecque, qui comprend de nombreuses ligatures, fut largement reprise et simplifiée par d’autres imprimeurs de textes grecs (n° 50 et 72). En revanche, les caractères d’imprimerie employés pour l’hébreu, qui apparaissent aussi peu avant 1500, s’écartent de l’écriture manuscrite de cette langue, en donnant aux lettres un aspect plus carré (n° 50 et 73).

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BML, Rés 813923, f. b6v-b7r
Cette double page présente des caractères en grec ancien (à gauche) et en hébreu (à droite). Le texte en latin (au centre) est composé en caractères romains et italiques.

Pour des raisons de lisibilité et pour des besoins spécifiques à certains langages, notons également la création de caractères typographiques liés aux mathématiques (les chiffres arabes), à la ponctuation, à l’accentuation, à l’écriture de la musique, ou à des effets esthétiques désirés. Tous ont fait l’objet de parcours particuliers pour aboutir à la richesse typographique.

La nécessité d’améliorer la lisibilité des textes sur les écrans, comme le désir de créer des effets particuliers continue aujourd’hui encore de nourrir la recherche du dessin des lettres. Car quelle que soit la police choisie pour l’écriture d’un texte, elle n’est jamais totalement neutre : elle connote le texte et elle l’intègre dans un monde de signes connus, qui lui attache une identité.

Pour aller plus loin

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