JACQUELINE SALMON

Politique

Clairvaux
1993 - 94

Clairvaux. 1993 - 94. © Jacqueline Salmon

Clairvaux. 1993 - 94.
© Jacqueline Salmon

Surveiller, vivre, pardonner
C’est au XIXe siècle que s’institue la peine de privation de liberté. De nombreux couvents désaffectés à la suite de la révolution sont alors transformés en prisons, leur architecture semblant convenir à la perfection. J’ai été inspirée par le texte d’Abel Blouet théoricien des prisons ou l’on voit que le projet carcéral n’est pas éloigné du projet conventuel. Les « longues peines » de la centrale pénitentiaire de Clairvaux sont ainsi détenus dans un lieu chargé d’histoire. De saint Bernard et de l’invention de l’architecture cistercienne, au cloître du XVIIIème. Des « cages à poules » que l’on voit sur les photographies aux bâtiments récents de la détention ; ils participent en toute conscience à une histoire dont tous les éléments sont ceints du même mur ancestral.
Des modes d’incarcération qui les ont précédés, ils ne voient rien, ils ne connaissent rien, ou très peu.
J’ai travaillé avec les détenus, j’ai photographié les différents bâtiments et lieux d’incarcération de 1993 à 2013. Inspirées par le destin d’un lieu, Les photographies des années 93 et 94 présentées ici, sont la figuration du destin des hommes qui y ont été installés dans la réclusion depuis 1804 et qui se sont révoltés dans les années 60.
Qu’en est-il aujourd’hui du projet de rédemption des âmes, conduit par Saint-Bernard puis par des théoriciens de la prison tel Abel Blouet ?


Quelles sont nos erreurs ?
1997

Quelles sont nos erreurs ?. 1997-2003. © Jacqueline Salmon

Quelles sont nos erreurs ?. 1997-2003.
© Jacqueline Salmon

Je n’avais pas vu le sous titre « quelles sont nos erreurs ? ». Il m’est advenu.
Alors que je cherchais à photographier Pina Bausch à la télévision, je l’ai découvert au tirage sous le meilleur portrait... j’ai posé la photographie sur mon bureau, où elle est restée longtemps.
Elle est pour beaucoup dans l’idée qui m’a conduite à enregistrer puis à photographier une masse de documents de 1917 à 1997 d’histoire. Elle en est à la fois l’exergue et le titre.
Des manifestations, des bannières, des discours, des drapeaux. Des foules échauffées, des peuples violentés.
240 images documentaires, vues sur mon écran de télévision composent l’installation Quelles sont nos erreurs ? inspirée par le film de Chris Marker, Le fond de l’air est rouge. En 1997 une première installation au forum de Bonlieu nous conduit de la rue à l’entrée du théâtre. Les photographies reproduites sur calque polyester sont suspendues sous une très grande verrière et se découvrent en marchant.
En 2003 à l’invitation du mois de la photographie à Montréal je complète la série avec les manifestations contre la guerre du golf. L’installation est alors suspendue dans le hall d’accueil de la Banque royale du Canada.
Grands mouvements de foules : manifestations de la générosité de l’espoir ou de la folie des hommes, guerres, répressions. Certains documents diffusés et rediffusés sont devenus les clichés d’histoire du XXème siècle. De cette histoire dont les images viennent forcer notre ignorance, nous sommes devenus aujourd’hui responsables.


Sangatte, le hangar
1999 - 2000

Sangatte, le hangar. 1999 - 2000. © Jacqueline Salmon

Sangatte, le hangar. 1999 - 2000. © Jacqueline Salmon

Sangatte, le hangar. 1999 - 2000.
© Jacqueline Salmon

Choisir de traiter un sujet comme celui du hangar de Sangatte, c’est assembler dans un projet, mon souci d’historienne, mon désir d’artiste et mon émotion de citoyenne.
C’est à Paul Virilio, avec qui je venais de réaliser le livre Chambres précaires sur les lieux du SAMU social à Paris, que je dois l’énergie qu’il a fallu pour me lancer dans ce travail, et à l’université d’Arras associées à la Maison des arts de Sallaumines l’intérêt immédiat qui a rendu possible une première exposition.
La Croix rouge française en la personne de Michel Derr directeur du centre de Sangatte, m’a accueillie chaleureusement. Le sujet n’était pas encore à la une de l’actualité. Paul Virilio disait que l’on était face au début d’un phénomène qui caractériserait le 21ème siècle et qui était celui d’une grande vague de migration des pays pauvres vers les pays riches ; et moi, je pensais en imaginant le hangar : à quoi cela ressemble t’il ? Qu’a mis en œuvre la société ou je vis face à un tel problème ? Car je suis bien de cette époque et de ce monde là, en parti responsable, et si je ne suis pas aujourd’hui contrainte à l’exil, ce n’est que par une succession de hasards.


Portraits Florence 1445. Evreux 2009
© Jacqueline Salmon

Portraits Florence 1445, Evreux 2009. Résidence d'artiste Maison des arts Solange Baudoux. © Jacqueline Salmon

Portraits Florence 1445, Evreux 2009. Résidence d’artiste Maison des arts Solange Baudoux.
© Jacqueline Salmon

La maison des arts est un point sur la carte du monde vers lequel convergent des parcours. Des hommes et des femmes venus vers la France avec l’espoir d’une vie meilleure. Ils découvrent la ville et celle-ci tente de les apprivoiser par l’intermédiaire d’un programme d’insertion et une formation artistique à la maison des arts. Les nouveaux arrivés qui suivent le parcours « éducation et formation » ont été mes interlocuteurs privilégiés. Je leur ai d’abord demandé de me raconter et de me dessiner leur parcours. D’où venaient-ils et pourquoi étaient-ils partis ? La plupart étaient contents de s’être enfin posés sur un bout de terre qui ne les rejetait pas.
Une première pensée m’était venue à l’esprit : « ces hommes sont arrivés dans leur ville idéale ». La deuxième pensée était plutôt une question : « Pourquoi ne pas les regarder alors comme des princes ? » J’ai commencé à faire une série de portraits dans cet état d’esprit. C’est en regardant les tirages que j’ai soudain pensé à Piero della Francesca.
Je dois dire ici qu’en 1993, j’avais soigneusement étudié les personnages de ses fresques : position du visage, direction du regard, couleurs, modelé pour la réalisation d’un panoramique d’une cinquantaine de mètres relatant le chantier de construction du Palais de justice de Melun. Il est probable que ma mémoire avait travaillé à mon insu. Je suis allée ouvrir mon livre, celui des années 80 : Le Piero della Francesca de Longhi de ma jeunesse avec nombre de ses illustrations en noir et blanc comme cela se faisait à l’époque. Longhi avait lui-même choisi de recadrer certaines fresques sur les visages, on sentait qu’il insistait sur des identités de personnages réels à l’opposé d’autres artistes comme Giotto ou Fra Angelico dont les portraits étaient des stéréotypes. J’ai agrandi et imprimé les portraits cadrés par Longhi. Ces gens, ceux que j’avais photographiés, étaient les mêmes, et cette lignée humaine m’a bouleversée.
Résidence d’artiste Maison des arts Solange Baudoux.