JACQUELINE SALMON

Interview

L’exposition « la bibliothèque, abîme et miroir », retrace quarante ans de recherches photographiques. Pour autant, la photographie n’a pas été ton premier choix professionnel, quel a été ton parcours et pourquoi avoir choisi ou privilégié ce medium ?

J’ai fait des études d’histoire contemporaine et d’architecture intérieure.
Mon premier métier a été commissaire d’exposition et scénographe.
Puisà la suite d’un accident grave à 30 ans je n’ai plus continué, j’ai repris pied avec mes amies de la danse qui m’ont demandé de faire leurs photographies, j’ai emprunté le Nikon de ma mère. Parallèlement je suis tombée amoureuse de Jean-Jacques Romagnoli passionné par la photographie, et sans lequel des deux galeries de photographies de Lyon n’existeraient pas. Tandis que je reprenais des forces je me suis rendu compte que l’appareil photographique était un super outil pour écrire et le premier livre est St Jean le temps d’un échafaudage avec un texte de Jean Jacques Romagnoli. Les photographies ont été faite en 1981.
J’étais intéressée parce ce que je connaissais le mieux : l’histoire et l’architecture, milieu dans lequel j’étais suffisamment connue pour avoir les autorisations de prises de vues.
St Jean le temps d’un échafaudage a été vu par l’architecte en chef du patrimoine, qui l’a montré au directeur du patrimoine photo qui m’a aussitôt donné la commande Objectifs-Monuments.
J’ai enchaîné sur 8 rue Juiverie, et des commandes de portraits de personnalités dont celui de Jean-Louis Schefer. Je lui ai montré mes photographies, il a eu envie d’écrire dessus je me suis alors installée photographe dans ma tête en achetant un Hasselblad et en allant faire des photographies en Egypte.
Parmi les monuments que je devais photographier lors de ma première commande, il y avait le couvent de la Tourette de Le Corbusier. Les photographies réalisées en 1983 ont été choisies quelques années plus tard pour l’exposition de son centenaire au Palais de Tokyo à Paris en 1988 puis à la Fondation nationale de la photographie à Lyon. J’ai été alors suffisamment connue pour que les choses se déroulent naturellement de commandes en publications et en projets personnels.
J’ai gagné ma vie avec les commissariats d’expositions, l’enseignement, les commandes et aujourd’hui les acquisitions.

Parmi les plus importants commissariats d’exposition :

  • Les œuvres du CNAP en Pologne en 1991.
  • Un panorama de la photographie autrichienne au Centre national de la photographie en 1996
  • Puis au Musée de l’Elysée à Lausanne 1997.
  • La direction artistique avec Françoise Morin du Festival Urbi & Orbi sur la ville, à Sedan de 2004 à 2013.

Pour l’enseignement parmi les moments les plus importants sont :

  • de 1988 à 1992, à l’université Paris VIII au niveau master.
  • de 1995 à 2009 aux écoles d’architecture de St Etienne et de Lyon.
  • Durant toute la durée de l’école Image-ouverte de Serge Gal de 1986 à 2010.

Les dates importantes sont :

  • Entrée en 1988 à la galerie lyonnaise d’art contemporain L’Ollave crée par Jean de Breyne.
  • Entrée en 1989 à l’agence de Stéphane Couturier et Françoise Morin successivement Archipress/Ville ouverte/ agence Artedia- Leemage puis actuellement la galerie Les Douches- la galerie où je fais toujours parti du staff.
  • Prix de la villa Médicis hors les murs en 1993.
  • Entrée à la galerie Michèle Chomette à Paris en 1994 ou je resterai jusqu’à la fermeture en 2019.
  • Nominée Chevalier des lettres et des arts en 1998.
  • Entrée à la galerie Mathieu à Lyon en 1999 ou je resterai jusqu’à la fermeture en 2020.
  • En 1999, attribution d’un atelier- logement du Ministère de la culture à Paris .

Différents thèmes traversent l’ensemble de ton travail, peux-tu en citer quelques uns ?

En premier les chantiers de réhabilitation, dans cette charnière du temps entre deux usages
J’ai choisi des lieux qui témoignent des changements de la société contemporaine, des lieux qui ont rassemblé des personnes qui n’ont pas choisi de vivre ensemble : Hôpital, prison, camp de rétention, immeuble vétuste, hébergements d’urgence…
Le deuxième thème important, ce sont les portraits avec les séries importantes et dont les contenus entraînent à des pensées tout à fait différentes : Traboules blues portraits de rue projetée dans la rue 1989. Entre centre et absence portraits d’artistes et d’auteurs qui sont ma famille de pensée 1993-2000. Donateur, une fresque de 50 portraits sur fond de l’avancement du chantier, 1% du palais de justice de Melun. Florence 1445/ Evreux 2009, portraits d’immigrés en diptyque avec ceux de Piero della Francesca 2009. 42,84 km2 sous le ciel, portraits de rue de 120 toulonnais de 4 mois à 99 ans 2015.
Depuis 2007, alors qu’une jeune génération (beaucoup d’anciens élèves) s’empare des sujets politiques et que la ville et l’architecture deviennent des sujets saturés, je me suis intéressée aux théories de la représentation du paysage et aux écritures inventées, géocalligraphie, graphotopophotologies, cartes des vents et des orages.

L’exposition rend compte de tes intérêts très forts pour le livre et l’écrit.
Plusieurs auteurs dont tu as fait les portraits sont en effet mis en avant et un ensemble d’ouvrages, issus des collections de la bibliothèque, sont également présentés en regard avec tes photographies. Tu déclines en outre des alphabets dans une salle dédiée aux écritures.
Quelle place prend l’écrit dans ton travail ?

L’exposition est une installation en connivence avec les fonds de la bibliothèque abîme de connaissance dont il serait illusoire d’atteindre le fond, et miroir parce-que toutes les connaissances qui m’ont mobilisée, touts les livres dans lesquels je me reconnais et qui ont nourri ma vie sont là.
La description de l’Egypte, cet ouvrage dont l’ambition est d’embrasser la totalité d’un monde, associant écriture, architecture, arts, paysages et sciences naturelles a été déterminant dans ma décision de faire des études d’histoire. Taschen en a publié une version grosse comme un petit dictionnaire que je regarde souvent et qui me rassure : Oui, il est tout à fait cohérent de s’intéresser autant aux herbiers qu’aux écritures et à l’architecture.
Le livre de Philibert de l’Orme que j’ai découvert en 1983 Nouvelles inventions pour bien bâtir à petits frais, un titre jouissif, est le premier livre d’architecture français, écrit par un jeune homme qui a 23 lorsqu’il découvre « le trait » d’un ouvrage d’architecture qu’on ne savait construire que de manière empirique. C’est 8 rues juiverie, il a reçu une commande pour relier trois corps de bâtiments. J’habite alors le 4 rue juiverie et le destin de ce lieu concerne également le mien. Les deux hôtels particuliers expulsent leurs habitants en vue d’une réhabilitation.
Le livre du philosophe chinois Hong Zicheng Propos sur la racine des légumes est dans le fonds de la bibliothèque et présent dans l’exposition. C’est un livre de sagesse de réflexions à la manière de Marc-Aurèle dont le titre m’a donné l’idée de faire un herbier de légumes toujours avec leur racine, métaphore de la brièveté de la vie.
Les voyages de la Corvette l’Astrolabe de Dumont d’Urville avec les profils des côtes découvertes, mais aussi sur d’autres pages que j’avais photographiées en 2015, les portraits des peuples découverts, classés en tant que mammifères, et qui sont les prémices des futures colonisations entraînant les migrations contemporaines.
L’ensemble des missels et livres d’heures illustrés d’une crucifixion montrant le périzonium, voile de pudeur du christ dont j’ai commencé l’étude pour l’exposition drapé du Musée des Beaux arts de Lyon en 2017. Ensemble de plus de 2 000 photographies qui sera publié et montré au Musée Réattu en 2022.
Le livre du navigateur Bayfield est en relation avec les cartes des courants de marée sur le Saint Laurent de la série Géocalligraphies.
La philosophie botanique de Linnée comme l’art de Prescher et l’origine de l’alphabet viennent dialoguer avec mes écritures du temps et les alphabets, diptyques associant une page de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert elle-même présente dans le fonds de la bibliothèque
C’est dans L’atlas des orages de l’année 1986 initié par l’observatoire de Paris que j’ai découvert les différentes manières de noter les orages avant que des codes actuels de météorologie soient fixés. Ce sont ces codes actuels que j’ai appris auprès de Météo-France que j’utilise pour dessiner à l’encre de chine des cartes des vents sur mes photographies de ciels, telle celle du ciel à Boscodon dans l’exposition.