Portraits de correspondants

Installé à Amsterdam en 1746, Marc Michel Rey ne tarde pas à se constituer une clientèle européenne.

S’il se déplace lui-même à Paris pour rencontrer le libraire Duchesne ou Jean-Jacques Rousseau, à Liège, La Haye, Londres, Genève ou encore Bouillon, l’essentiel des échanges avec les auteurs, les correspondants des journaux, les clients ou les divers acteurs du monde de la librairie se fait par voie épistolaire. Nous présentons huit de ces correspondants qui ont chacun un statut différent : auteur d’ouvrage, célèbre ou moins célèbre, libraire, client érudit et correspondant de presse.


17. Portrait de Louis Racine (1692-1763)

Portrait de Louis Racine

Gravure sur cuivre de Pierre Tanjé (1706-1761), 1749.
dans : Louis Racine (1692-1763), Œuvres de Mr. L. Racine…, Amsterdam, Marc Michel Rey, 1750, 12°

Poète français, dernier enfant de Jean Racine, il est membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à partir de 1719. Entre 1722 et 1746, il fait carrière dans l’administration des fermes et des impôts, puis comme maître des eaux et des forêts à Soissons. Ses deux poèmes les plus célèbres sont La Grâce (1720) et La Religion (1742). Il compose également des odes profanes et religieuses. Il rédige des Mémoires sur la vie de Jean Racine (1747), des commentaires sur les pièces de son illustre père, ainsi que des Réflexions sur la poésie (1747). En 1755, il donne une traduction du Paradis perdu de Milton mais, cette même année, son fils meurt dans l’inondation causée par le tremblement de terre de Lisbonne. Louis Racine cesse alors d’écrire.
Marc Michel Rey publie une édition de ses Œuvres en 1750 ainsi que les Remarques sur les tragédies de Jean Racine (1752). Les deux hommes correspondent également à propos des lettres de Jean-Baptiste Rousseau dont Louis Racine est l’éditeur.

Collection privée (tome 1) (reproduction)


18. Portrait de Johann Heinrich Samuel Formey (1711-1797)

Gravure sur cuivre de Jacob van der Schley

Fils de protestants réfugiés après la Révocation de l’Edit de Nantes, Formey est né à Berlin. Il étudie la philosophie et la théologie. Après avoir été pasteur à Brandebourg dès 1731, il est nommé pasteur à Berlin (1736) puis professeur d’éloquence au Collège français (1737). En 1739, il devient professeur de philosophie et doit renoncer à son poste de pasteur. Il rédige régulièrement des articles pour la Bibliothèque germanique et publie plusieurs périodiques dont le Journal de Berlin (1740-1741) et la Bibliothèque impartiale avec le libraire Elie Luzac (1750-1758). À partir de 1748, il est secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences et belles-lettres de Berlin. Il publie La Belle Wolfienne (1741-1753) abrégé de la philosophie de Wolff sous la forme romanesque. En 1749, paraissent les Pensées raisonnables, réfutation des Pensées philosophiques de Diderot. Il publie de nombreuses traductions, des travaux académiques érudits et de nombreux écrits sur l’éducation. Le Philosophe chrétien (1750) défend une morale chrétienne compatible avec l’esprit des Lumières. Après avoir contribué à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, il participe à l’Encyclopédie protestante d’Yverdon et publie les Souvenirs d’un citoyen en 1789.
Marc Michel Rey publie Principes du droit et de la nature et des gens en 1758, fondé sur un abrégé de l’ouvrage latin de Wolff par Formey. Le libraire envoie également des livres pour comptes rendus et sert d’intermédiaire avec Rousseau, dont Formey réfute notamment l’Émile.

Staatsbibliothek zu Berlin, Slg Hansen / Reformierte Theologen / Bd. 2 / Nr. 13 (reproduction)


19. Portrait de Pierre Rousseau (1716-1785)

Peinture de Pierre Davesne, vers 1762

Né à Toulouse, il commence une carrière d’auteur de théâtre et de romans entre 1745 et 1755, avant de se diriger vers le journalisme en collaborant aux Affiches de Paris. Il épouse Louise-Frédérique Weissenbruch en 1755. En 1756, il s’installe à Liège où, admirateur de l’Encyclopédie et favorable au « progrès des sciences », il fonde le Journal Encyclopédique. Le journal est révoqué et Rousseau doit quitter Liège puis Bruxelles avant de s’installer définitivement à Bouillon où le Journal Encyclopédique reparaît le 1er janvier 1760 et assure sa fortune. Avec son beau-frère, Charles Auguste Weissenbruch, qui épouse Jeanne-Marguerite, la fille de Marc Michel Rey, il fonde la Société Typographique de Bouillon en 1768.
Il échange régulièrement des ouvrages pour comptes rendus dans les journaux avec Rey, lequel s’engage dans l’édition du Supplément à l’Encyclopédie (4 vol. de discours, 1 vol. de planches) supervisée par Jean-Baptiste Robinet à Bouillon dès 1770.


20. Portrait de Laurent Angliviel de La Beaumelle (1726-1773)

Portrait de Laurent Angliviel de La Beaumelle

Peinture de Jean-Etienne Liotard (1702-1789)

Né dans les Cévennes d’un père protestant « nouveau converti » et d’une mère catholique, il embrasse le protestantisme et fait des études de théologie à Genève (1745-1747). Précepteur, puis professeur de Langue et Belles-Lettres françaises à Copenhague, il dirige le journal La Spectatrice danoise ou l’Aspasie moderne (1748-1750). Au cours de ces mêmes années, un projet de périodique européen, les Nouvelles littéraires, en association avec Rey émerge puis est abandonné. La Beaumelle publie L’Asiatique tolérant (1748) chez Rey, sous une fausse adresse puis Mes pensées ou Le Qu’en dira-t-on ? (1751). Les deux ouvrages argumentent en faveur de la tolérance des Protestants. Proche et admirateur de Montesquieu, il publie une Suite de la Défense de l’Esprit des Lois (Rey, sous une fausse adresse, 1751). Il est emprisonné à la Bastille en 1753 et en 1757, puis exilé en Languedoc, pour la hardiesse de ses textes. Il critique avec virulence les écrits de Voltaire (Le Siècle de Louis XIV dès 1751 puis La Henriade en 1769) et prend la défense des Calas depuis Toulouse dès le début de l’affaire. En 1770, il est nommé Homme de Lettres attaché à la Bibliothèque du roi à Paris. Il est également l’auteur des Mémoires pour servir à l’histoire de Mme de Maintenon et à celle du siècle passé, suivis de Lettres (15 volumes, 1755-1756) et du Catéchisme universel (1763).

Archives privées de la famille La Beaumelle (reproduction)


21. Portrait de Friedrich Heinrich Jacobi (1743-1819)

Portrait de Friedrich Heinrich Jacobi

Gravure sur cuivre de Christian Gottlieb Geyser (1742-1803) d’après une peinture de Johann Friedrich Eich (1748-1807)

Né à Düsseldorf, Jacobi découvre la philosophie à Genève où il étudie les œuvres de Charles Bonnet, Rousseau et Voltaire. De retour en Allemagne en 1762, il étudie la philosophie de Spinoza et travaille dans le commerce entre 1764 et 1772 et devient conseiller des finances. Il tient un salon avec son épouse Elisabeth von Clermont, dans leur propriété de Pempelfort et reçoit Wieland, Goethe et sans doute Diderot en 1773. En 1775, il publie un roman philosophique intitulé Woldemar. Il est conseiller pour les douanes et le commerce à Munich en 1779. En 1785, il publie les Lettres à Moses Mendelssohn sur la doctrine de Spinoza qui suscite une violente polémique, Jacobi accusant le spinozisme et le rationalisme des Lumières de conduire à l’athéisme.
Jacobi entretient une correspondance suivie, confiante et amicale, avec Marc Michel Rey entre 1763 et 1771. Le libraire lui envoie régulièrement des livres et Jacobi est particulièrement impatient de lire les nouveaux ouvrages de Rousseau et de Voltaire. Ils se rencontrent à Amsterdam en 1766 et 1770. Jacobi envoie à Rey le manuscrit du conte Le Noble d’Isabelle de Charrière pour édition (1771).

Österreichische Nationalbibliothek, PORT_00135310_01 (reproduction)


22. Portrait de François-Marie Arouet dit Voltaire (1694-1778) [1782]

Portrait de François-Marie Arouet dit Voltaire

Gravure sur cuivre de Simon-Charles Miger (1736-1820), d’après le buste réalisé par Jean-Antoine Houdon (1741-1828)

Lorsque Voltaire entre en relation avec Rey en 1752 pour publier un manuscrit, il est membre de l’Académie française depuis 1746 et auteur reconnu de tragédies. Cependant, les Lettres philosophiques (1734), ont été condamnées par le Parlement, et le Siècle de Louis XIV (1751), interdit. En 1756, il commence la rédaction de l’Essai sur les mœurs. C’est surtout à partir de 1762, alors que Voltaire, après plusieurs exils, est installé à Ferney, et s’engage dans un combat philosophique contre « l’infâme » (la superstition et le fanatisme religieux) que les relations avec le libraire sont plus suivies. En 1764, Rey réimprime le Traité sur la tolérance et publie la deuxième édition du Dictionnaire philosophique. Le libraire diffuse, souvent sous de fausses adresses, de nombreux textes polémiques et philosophiques comme Le Philosophe ignorant (1766), les Lettres sur les miracles (1767) ou encore La Bible enfin expliquée (1776). Entre 1769 et 1780, Rey publie L’Evangile du jour, recueil de textes philosophiques en 18 volumes qui contient de nombreux textes de Voltaire.

Bibliothèque municipale de Lyon
Boîte portrait


23. Portrait de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Portrait de Jean-Jacques Rousseau

Gravure sur cuivre de Claude-Antoine Littret (1735-1775), 1763, d’après Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788)
dans : Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), Lettres écrites de la montagne, Amsterdam, Marc Michel Rey, 1765, 8° [Il s’agit d’une contrefaçon de l’édition originale de 1764 (8° ; [8] 310 [2] 208 p. Dufour I, p. 200, n° 238).]

Rousseau se fait connaître dans toute l’Europe par le Discours sur les sciences et les arts (1750) que Rey publie dans le supplément hollandais du Journal des savants. Une véritable amitié naît entre les deux hommes en 1754 lorsque Rey accepte de publier le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Rousseau, qui sera le parrain de Suzanne, fille de Rey, en 1762, entretient une relation orageuse avec le libraire, dont témoigne une très abondante correspondance. Rey publie les plus grands succès de l’auteur, la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758), Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (1762) qui, avec la condamnation d’Émile, oblige Rousseau à fuir la France ou encore les Lettres écrites de la montagne (1764), brûlées et interdites. Rousseau fuit alors en Angleterre où il commence la rédaction des Confessions, puis revient en France en 1767. Il se brouille avec Rey en 1774, et commence la rédaction des Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778), qui ne paraîtront qu’après sa mort.

Bibliothèque municipale de Lyon
381241 (reproduction)
Document consultable dans Google


24. Portrait de Denis Diderot (1713-1784)

Portrait de Denis Diderot

Gravure sur cuivre d’Augustin de Saint-Aubin (1736-1807), d’après un tableau de Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)

Après la publication d’une traduction de Shaftesbury (1745) et des Pensées philosophiques (1746), ouvrage condamné à être « lacéré et brûlé » comme « contraire à la religion et aux bonnes mœurs », Diderot prend la direction, avec d’Alembert, de l’entreprise colossale de l’Encyclopédie (17 volumes de textes et 11 volumes de planches), dont l’objectif est de « changer la façon commune de penser » par la diffusion des connaissances dans tous les domaines du savoir. Il y consacre 25 ans de travail acharné, composant avec les interdictions de publier et les tractations parfois violentes avec les libraires. En 1749, il est emprisonné après la publication des Bijoux indiscrets (1748), roman accusé d’obscénité, et surtout de la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient où il expose une pensée matérialiste. En 1757-1758, il écrit pour le théâtre Le Fils naturel et Le Père de famille et théorise le genre nouveau de la « comédie sérieuse ». L’année suivante, il accepte de rédiger les comptes rendus des Salons, expositions biennales de peintures et de sculptures, pour la Correspondance littéraire de Grimm. En 1765, Catherine II de Russie lui achète sa bibliothèque et le nomme « Bibliothécaire de Sa Majesté Impériale ». Il ne se rend toutefois en Russie qu’en 1773 en passant par la Hollande où il séjourne chez Marc Michel Rey.
Si le projet d’une collection des œuvres du philosophe ne verra finalement pas le jour, Rey a diffusé de nombreux ouvrages de Diderot, depuis la Suite de l’Apologie de l’abbé de Prades (1753) jusqu’à la Table analytique et raisonnée des matières de l’Encyclopédie avec Charles Panckoucke, en 1780, année de la mort du libraire. Diderot a par ailleurs envoyé plusieurs manuscrits à Rey pour édition.

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Boîte portrait J.-B. Greuze

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