Marc Michel Rey
Un libraire dans l’Europe des Lumières

Les fausses adresses

Un des moyens de contourner la censure et de brouiller les pistes consiste alors à recourir à de fausses adresses. Il s’agit de falsifier l’adresse bibliographique, c’est à dire les informations sur le lieu d’édition, le libraire et/ou la date d’édition, indiquées sur la page de titre.

Ces fausses-adresses peuvent avoir différentes fonctions :
- participer à une stratégie éditoriale qui doit assurer la promotion de l’ouvrage autant que sa diffusion. C’est le cas de L’Asiatique tolérant publié par Rey mais sous une fausse adresse parisienne afin d’inscrire l’ouvrage dans le genre à la mode de la fiction orientale.
- protéger le libraire-éditeur des poursuites pour les ouvrages polémiques ou subversifs. L’adresse de Londres est parmi les plus utilisées, c’est celle que Rey choisit pour la réimpression du Traité sur la Tolérance de Voltaire en 1764 et l’édition de L’Évangile du jour, recueil de textes philosophiques publié pendant plus de dix ans (1769-1780, 18 vol.). Il utilise aussi l’adresse de Rouen ou même des adresses plus fantaisistes.

Ces détours n’empêchent pas la condamnation des ouvrages. En 1764, le Dictionnaire philosophique et L’Evangile de la raison de Voltaire, édités clandestinement par Rey, sont condamnés à la lacération et au feu par les États de Hollande. Toutefois, et Voltaire est particulièrement habile en ce domaine, cette condamnation et même la dénonciation du libraire peuvent devenir de véritables arguments « publicitaires » favorisant la célébrité de l’ouvrage et la diffusion de son contenu interdit.

Les fausses adresses ne doivent pas être confondues avec les contrefaçons. La contrefaçon est une pratique qui permet à un libraire de publier un document sans autorisation de l’auteur ou des ayants droit du texte. L’adresse indiquée est souvent celle du « vrai » libraire, ou une nouvelle fausse adresse qui masque la contrefaçon.
La prudence éditoriale du libraire, le recours aux fausses adresses et aux contrefaçons posent, des problèmes d’attribution pour certaines éditions encore aujourd’hui.


Laurent Angliviel de La Beaumelle (1726-1773)

L’Asiatique tolérant : traité à l’usage de Zeokinizul, roi des Kofirans, surnommé le chéri.
Paris, Durand, « l’an XXIV. du Traducteur » [Amsterdam, Marc Michel Rey, 1750], 8°

Il s’agit d’un récit à clefs qui reprend les codes de la fiction orientale pour critiquer la politique religieuse de la France. Bekrinoll est l’anagramme de Crébillon, auteur présumé des Amours de Zeokinizul, roi des Kofirans paru en 1746. La Beaumelle, qui signe la dédicace de ses initiales (L.B.L.D.A) le définit lui-même comme un « traité sur la tolérance » nourri notamment de la lecture des écrits de Pierre Bayle, et d’un ton assez radical. Laurent Durand est un grand libraire parisien, effectivement installé rue Saint-Jacques. La fausse adresse renvoie donc à un vrai libraire. Le livre est condamné par le Parlement de Dauphiné en mai 1751 comme « scandaleux, séditieux et tendant à renverser la religion catholique, apostolique et romaine ». L’attribution à Marc Michel Rey est confirmée par la correspondance. En outre, l’ouvrage se termine par le Catalogue des livres que Marc Michel Rey a imprimés ou achetés avec le droit de copie dans lequel figure « L’Asiatique Tolerant [...] Paris l’an XXIV. du Traducteur. »

Bibliothèque municipale de Lyon
382124
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L’Asiatique tolérant : traité à l’usage de Zeokinizul, roi des Kofirans, surnommé le chéri. Paris, Durand, « l’an XXIV. du Traducteur » [Amsterdam, Marc Michel Rey, 1750]

Henri de Boulainvilliers (1658-1722)

Doutes sur la religion suivies de l’analyse du Traité Théologi-politique de Spinosa
Londres, [sans nom], [Amsterdam, Marc Michel Rey], 1767, 8°

L’ouvrage réunit un texte qui a d’abord circulé clandestinement sous forme de manuscrit et a connu de nombreuses versions et réécritures, véritable « précis d’incrédulité » pour Alain Mothu, et une analyse du Traité Théologico-politique de Spinoza, lequel plaide pour la liberté d’examen et révèle les conséquences funestes de la crédulité. Henri de Boulainvilliers auquel est attribué l’ouvrage, historien très critique envers l’absolutisme, traducteur de l’Ethique de Spinoza est mort en 1722.
Cette même année 1767, Voltaire en fait le personnage principal du Dîner du Comte de Boulainvilliers, pamphlet anti-chrétien publié sous le nom de Saint-Hyacinthe, nourri de la lecture des manuscrits clandestins et notamment des Doutes sur la religion. Il est réimprimé par Rey en 1768.
Le catalogue qui précède, anonyme, est un des « catalogues d’impiétés » de Rey, y figurent des « ouvrages attribués à Voltaire » qui suscitent l’inquiétude du philosophe qui s’en plaint au libraire (Lettre du 7 février 1769).

Bibliothèque municipale de Lyon
Rés 389518
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Catalogue des ouvrages de Voltaire édités par Rey
Catalogue des ouvrages édités par Rey
Doutes sur la religion suivies de l’analyse du Traité Théologi-politique de Spinosa, Londres, [Amsterdam, Marc Michel Rey], 1767
Doutes sur la religion suivies de l’analyse du Traité Théologi-politique de Spinosa, page I

Pensées chretiennes mises en parallele, ou en opposition avec les pensées philosophiques. On y a joint quelques reflexions d’un autre auteur sur ces derniéres.

Pensées chretiennes

Rouen, « aux dépens de la compagnie », [Amsterdam, Marc Michel Rey], 1747, 12°

Le manuscrit a été transmis à Rey par Marc Michel Bousquet à la demande de son auteur, Polier de Bottens, théologien et pasteur à Lausanne. Il s’agit d’une réfutation des Pensées philosophiques de Diderot, parues anonymement en 1746 et condamnées au feu par le Parlement.
D’après la correspondance, ce manuscrit a très probablement été imprimé en Hollande pour Marc Michel Rey.

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302937
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Collection des Lettres sur les miracles. Ecrites a Genève et à Neufchatel. Par Mr. le proposant Théro, Monsieur Covelle, Monsieur Néedham, Mr. Beaudinet & Mr. de Montmolin, &c

Neuchâtel, [sans nom], [Amsterdam, Marc Michel Rey], 1767, 8°

L’ouvrage réunit vingt lettres écrites par Voltaire entre juillet 1765 et janvier 1766. Ces textes s’inscrivent dans la polémique soulevée par la troisième des Lettres écrites de la montagne de Rousseau argumentant contre la nécessité des miracles. Voltaire y emprunte différents masques, dont celui d’un jeune étudiant en théologie (le proposant Théro) qui pose des questions embarrassantes au pasteur de Genève Claparède, contradicteur de Rousseau. Voltaire s’en prend également, avec virulence, au prêtre catholique anglais Needham. Pour Voltaire ce ne sont que « facéties », mais bien des lecteurs, dont Frédéric II se réjouissent à leur lecture. La duchesse de Saxe-Gotha en demande une petite « collection », terme que Voltaire retient pour le titre de l’ouvrage qui comporte des « Avertissements » utiles à la compréhension et qui transforme les lettres de circonstance en un véritable ouvrage de polémique historique dans lequel il insère les textes de ses adversaires et même un extrait de la Lettre de Rousseau.
L’ouvrage, paru en mai 1766 (avec la date « l’an 1765 ») sans doute imprimé par Grasset à Genève sous la fausse adresse de Neufchatel, est envoyé à Rey par Du Peyrou (Lettre du 18 octobre 1766). Le libraire le réimprime et le diffuse en 1767.

Bibliothèque municipale de Lyon
SJ CS 353/76
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Collection des Lettres sur les miracles. Ecrites a Genève et à Neufchatel

Jacques-André Naigeon (1738-1810), éditeur

Recueil philosophique, ou Mélange de pieces sur la religion & la morale par différents auteurs. Londres, 1770

Recueil philosophique, ou Mélange de pieces sur la religion & la morale par différents auteurs.
Londres, [sans nom], 1770, 8°

Ce recueil contient quinze textes philosophiques engagés dans le combat des Lumières, dont beaucoup avaient circulé de manière clandestine. On y trouve par exemple, Le Philosophe de Dumarsais, qui a inspiré l’article « Philosophe » de l’Encyclopédie, une Dissertation sur l’immortalité de l’âme, un manifeste déiste de Diderot intitulé De la suffisance de la religion naturelle, ainsi que les additions aux Pensées philosophiques, intitulées Pensées sur la religion. Le recueil a été composé par Jacques-André Naigeon, proche du Baron d’Holbach et de Diderot.
L’édition est attribuée à Marc Michel Rey dès 1806 par Antoine-Alexandre Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes. - Paris, 1806, tome II, p. 269, n° 6037. Sur les liens entre A.-A. Barbier (1765-1725), J.-A. Naigeon et son frère, Charles-Claude Naigeon (1757-1832), voir Jeroom Vercruysse, Bibliographie descriptive des imprimés du baron d’Holbach, nouvelle édition revue et augmentée. - Paris, Garnier, 2017, principalement, p. 15-20 et 126-127.

Bibliothèque municipale de Lyon
SJ R 033/63
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