1959 / Au Pape Pie XII

Le poème "au Pape Pie XII" condamné par l’église catholique

Peu de temps après le décès du Pape Pie XII, survenu le 9 octobre 1958, Pasolini rédige en février 1959, un poème intitulé sobrement "Au Pape" qu’il publie dans la revue "Officina" éditée à Bologne. Les réactions, notamment de l’Église italienne, sont d’une telle violence, qu’elles entraînent la disparition de la revue en mai 1959. Car à travers ce poème, Pasolini met en cause clairement Pie XII comme un pape inhumain, totalement insensible au sort du pauvre Zucchetto, broyé par les rails du tramway, à quelques mètres seulement de la place Saint-Pierre à Rome, où il réside. Zucchetto devient ainsi le symbole du sous-prolétariat italien dont les conditions de vie inhumaines sont un thème récurrent dès le début de l’œuvre de Pasolini comme dans "Les Ragazzi" ou dans "Una Vita Violenta". Pendant que l’Italie connaît un véritable miracle économique, il défend avec passion la cause de ceux qu’il a découverts dans le quartier de Rebibbia à Rome où il partage au quotidien, avec sa mère Susanna, leur pauvreté et un chômage endémique.

"Au Pape" est un cri de révolte destiné autant à la classe politique italienne - de gauche comme de droite - qu’à l’Église romaine, totalement étrangères au sort des plus démunis. Mais au-delà de ce fait divers tragique, Pasolini attaque en filigrane Pie XII sur son attitude vis-à-vis des juifs sous l’occupation nazie, qui fait écho à sa propre douleur avec l’assassinat de son frère Guido en 1945. Ainsi, on peut affirmer que la pièce "Le Vicaire" de Rolf Ochhuth, sur l’attitude de Pie XII pendant la Deuxième Guerre mondiale, créée en 1963, est le prolongement direct du poème "Au Pape" de Pasolini car elle est une référence directe au souverain pontife, qui est, selon la tradition catholique romaine, le Vicaire du Christ sur terre. En effet, toute la pièce tente de répondre à la question de savoir si Pie XII a failli à sa mission de Vicaire - et, plus généralement, si l’Église catholique a failli à sa mission universelle de charité !

À UN PAPE.

Quelques jours avant que tu ne mourusses,
la mort avait jeté les yeux sur quelqu’un de ton âge :
à vingt ans, tu étudiais, il était manœuvre,
toi, noble, riche, et lui, garnement plébéien :
mais les mêmes jours ont doré tout autour de vous
la Rome antique lui redonnant tant de jeunesse.
J’ai vu sa dépouille, pauvre Zucchetto.
Il rôdait la nuit, saoul, autour des Marchés,
et un tram, qui venait de Saint-Paul, l’a renversé
et traîné quelque temps sur les rails parmi les platanes :
on l’a laissé là quelques heures, sous les roues :
quelques curieux se réunirent tout autour pour le regarder
en silence : il était tard, les passants étaient rares.
L’un de ces hommes qui te doivent l’existence,
un vieux policier, débraillé comme un gueux,
criait, si l’on s’approchait trop : "Foutez le camp !"
Puis l’ambulance d’un hôpital vint l’emporter :
les gens s’en allèrent, il ne resta que quelques lambeaux çà et là,
et la patronne d’un café ouvert la nuit, un peu plus loin,
qui le connaissait bien, dit à quelqu’un qui arrivait
que Zucchetto était passé sous un tram, que c’était fini.
Tu mourus quelques jours plus tard : Zucchetto était membre
de ton grand troupeau apostolique et humain,
un pauvre ivrogne, sans famille et sans toit,
qui rôdait la nuit, vivant comme il pouvait.
Tu en ignorais tout : et tu ignorais tout, de même,
de milliers d’autres christs comme lui.
Peut-être est-il cruel de se demander pourquoi
les gens comme Zucchetto étaient indignes de ton amour.
Il y a des lieux infâmes, où mères et enfants
vivent depuis toujours dans la poussière et dans la boue d’un autre âge.
Pas très loin de là où tu as vécu,
en vue de la belle coupole de Saint-Pierre,
il y a l’un de ces endroits, le Jasmin...
Un mont qu’entaille à mi-flanc une carrière, et, au-dessous,
entre une mare et une rangée de nouveaux immeubles,
un tas de misérables abris, non point maisons, mais porcheries.
Il eût suffi d’un geste de ta part, d’un mot,
pour que ceux de tes fils qui vivaient là trouvent un toit :
Tu n’as pas fait un geste, et tu n’as soufflé mot.
Il n’était pourtant pas question d’absoudre Marx !
Une vague immense, qui rejaillit sur des milliers d’années de vie,
te séparait de lui, de sa religion :
mais ta religion ignore-t-elle la pitié ?
Des milliers d’hommes, lors de ton pontificat,
ont vécu sous tes yeux dans le fumier, les porcheries.
Tu savais que pécher n’est pas faire le mal :
ne point faire le bien, voilà le vrai péché.
Que de bien tu aurais pu faire ! Et tu ne l’as point fait :
il n’y eut pas plus grand pécheur que toi.

La religione del mio tempo. Poesie / Pier Paolo Pasolini
[Milano], Garzanti, 1963
Lyon, Bibliothèque municipale : Chomarat G 2933